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Cette soirée n'eut pas l'air de contenir un événement. Odette l'avait passée seule dans son petit salon. Les chœurs, à côté, s'étaient éteints. Mais cette soirée était composée des heures î^s plus graves qui se fussent écoulées pour la jeune femme, depuis la mort de son mari.
Odette s'apercevait que quelque chose s'était révélé en elle ; mais elle s'analysait mal, et le phénomène s'enveloppait encore de brumes. Il n'avait manifesté sa réalité que par un geste certain, qu'elle avait exécuté, dont elle se souvenait, qui demeurait : l'imploration du pardon adressé à l'image du bien-aimé Jean. Elle en revenait sans cesse à ce fait matériel : elle avait saisi la photographie et l'avait baisée, en coupable. Grâce à ce fait, les opérations spirituelles dont il était la conclusion ne s'achevaient pas, ne s'éva-
nouissaient pas, comme une fumée, et devaient la poursuivre, la nuit, le lendemain, les jours suivants.
En effet, un éclat lumineux si soudain eût pu avoir un caractère éphémère. Nous sommes sujets, surtout sous une influence extérieure agissant sur les sens, à de pareils accès d'enthousiasme ou à des rêves d'une même générosité, mais qui peuvent n'être que de belles crises. Elles s'apaisent et nous nous retrouvons dans l'état prétendu raisonnable, c'est-à-dire lucide, calme, équilibré et plat.
Chez Odette, cette flambée n'avait pas le caractère d'une crise, mais elle était l'aboutissement d'une longue préparation peu consciente. Que de mots, que d'avis entendus ! que de demi-mots enregistrés par elle ! que d'énigmes à elle proposées ! que de spectacles contemplés ! que d'idées reçues qui formaient autant de flèches directrices, la guidant vers le lieu où elle venait d'être em-
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brasée ! que de lectures, que de songeries, en apparence sans résultat, et qui déterminaient un penchant à en venir ici 1 Odette était comme une matière qui eût reçu, depuis deux ans et demi, sans trêve, des coups de pouce ou d'ébauchoir inhabiles à lui communiquer la forme qu'un modeleur invisible voulait qu'elle adoptât ; et un heurt dernier, par l'écrasement d'une parcelle encombrante, avait obtenu, précisément, la figure désirée.
Odette s'éveilla au matin dans le même état oh elle s'était endormie, la seule différence étant qu'elle ne pleurait plus. Mais les larmes de la veille n'avaient pas été sans douceur. Elle se trouvait dans une quiétude presque satisfaisante. Elle allait et venait, au milieu des photographies de Jean. Et Jean ne lui reprochait pas son état nouveau. La mémoire de Jean ne semblait nullement oflensée. Odette se souvenait pourtant de lui avoir demandé pardon, comme s'il était pos-
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sible qu'elle lui eût manqué. Ce point désignait même une date très déterminée dans les perturbations de son âme. Mais il lui avait paru qu'elle recevait à ce » pardon » une réponse douce, apaisante, un assentiment affectueux.
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Pourtant, un moment vint où elle eut l'idée qu'elle devenait folle. Elle avait observé bien des dérangements cérébraux depuis la guerre ; ils étaient plus ou moins apparents. Quelques personnes de 8a connaissance étaient dûment enfermées dans des maisons de santé, mais de nombreuses, qui allaient par la ville, laissaient apercevoir la presque imperceptible piqûre par où le ver avait pénétré.
Est-ce qu'Odette allait se trouver atteinte ? Elle s'imposa l'épreuve de se comporter pendant quelque temps comme les femmes qui ont décidé de mener jusqu'au bout la vie ordinaire.
Et elle se dit : « Je ne suis pas folle, car je pense qu'il y a plus de courage à adopter chaque jour, pendant des heures, l'attitude de la vie ordinaire, comme si la guerre n'exis-
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tait pas — attendu que la plupart des gens qui agissent ainsi sont en fait écrasés ou torturés par elle — qu'à hC livrer au monstre, pieds et poings liés. C'est moi qui suis moins forte, en ne pouvant pas tolérer le mélange et en me précipitant sur l'épouvantail. Je serais insensée si je jugeais mon mouvement le seul bon, le seul beau, le seul digne... Mais je me juge. Je ne suis donc pas une démente. »
Elle alla voir Clotilde, un jour, par curiosité, par épreuve encore, « pour se mesurer », disait-elle.
Clotilde, avec sa compxàîsance outrée pour sa propre personne, vous causait décidément un malaise que l'on dissimulait ou se refusait à reconnaître lors des premières entrevues, qu'une amie comme Odette avait même essayé de nier jusqu'ici, mais qu'aujourd'hui elle ne put soutenir. Clotilde environnée de fleurs, baignant dans une atmosphère parfumée, lorsqu'elle ne vous parlait pas d'une modification à son décor intérieur, vous en-
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tretenait de ses toilettes ou bien d'idées si étrangères aux événements qu'on emportait la certitude que ceux-ci n'existaient pas pour elle. Elle ne sortait pas, de peur d'être obligée de voir ou d'entendre des choses désobligeantes, et, jamais autant que depuis la guerre, elle n'avait fait pareille consommation de chapeaux et de robes. Odette, aux premières visites, haussait légèrement l'épaule comme à un spectacle risible et peu méchant. A la longue, la disproportion entre un pareil souci et la blessure dont saignait l'univers étouffait l'indulgence.
Odette fit observer à son amie que celle-ci ne réclamait plus son secours et lui demanda si elle avait perdu son aveugle. Glotilde était d'une ahurissante franchise, elle dit :
— Ma chérie, « mon aveugle » comme tu dis, existe toujours et captive invariablement mon mari. Ah ! qu'est-ce que tu veux ? Ce n'est pas que je sois dépourvue de tout sentiment altruiste, mais cet homme qui ne me
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voit pas et pour qui je ne suis rien, tu n'imagines pas combien sa présence peut me gêner : j'ai besoin de plaire..»
— Mais, on peut plaire même à qui ne nous voit point. On peut essayer de distraire ces malheureux, leur faire passer le temps...
— Tu paries de cela comme d'une grâce que tu possèdes et qui me fait défaut. C'est parce que tu sais leur plaire que tu les aimes...
--Oh!
— Tu parviens à leur plaire ! Celui qui est venu ici et avec qui tu as déjeuné ne cesse de te réclamer. Il ne parle seulement pas de moi... C'est moi qui le recevais, cependant !
— Un homme qui ne voit pas que tu es assise à ta place de maîtresse de maison et à qui tu n'en donnes pes constamment la preuve : il l'oublie.
— Tu trouves cela parfait parce qu'il n'a rien oublié de toi ! Il raffole de toi, à ce que m'a dit Georges ; il demande de tes nouvel-
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les, il a besoin d'entendre ta voix ! Il est inquiétant. Enfin, ma petite, c'est à cause de toi, surtout, que j'ai dû l'écarter, je t'avoue : il devenait amoureux ! Vois-tu ça ? Tu devrais me remercier...
— Amoureux de moi ! Si c'était vrai, je le plaindrais encore davantage, le pauvre homme ! Mais il a dû entendre parler de moi ? Il sait bien que je ne suis pas à prendre ?...
— Il ne s'en demande pas si long : il se sent heureux en ta compagnie. Quand tu n'es pas là, tu lui manques. Voilà.
.;^ Eh bien ! oîi vois-tu là de l'amour ? Il est comme les blessés que j'ai soignés : ils se trouvaient bien de ma compagnie ; quand je m'éloignais d'eux, je crois que je leur manquais. Si j'avais dû en conclure qu'ils m'aimaient...
— Tu n'as pas conclu cela, toi ; mais, eux: qu'en sais-tu ? tu leur as peut-être brisé le cœur 1
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— C'est toi qui as l'esprit romanesque et ne penses qu'à l'amour. Les hommes qui ont tant souffert pensent volontiers à leur bienêtre, à ceux ou à celles qui le leur procurent. J'ai connu une infirmière âgée de soixantedix ans que ses malades réclamaient à cor et à cris : étaient-ils amoureux d'elle ?...
— Cela ne contredit rien. Un aveugle sent très bien si la femme qui l'approche est de celles qui charment...
— Alors, il doit sentir aussi la compassion qu'il inspire, et cela ne porte pas à l'amour.
— Tu es si mal à l'aise, en présence d'un aveugle ?
— Une émotion indéfinissable. La tête me tourne ; je perds pied...
~ - Tu n'en avais pas l'air, ici.
— On fait presque volontiers ce qui vous coûte le plus si l'on est décidé à soulager des hommes dont le malheur vous cause autant d'émoi.
Elles parlèrent d'autre chose.
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