DEUXIÈME PARTIE
RECHERCHES EXPÉRIMENTALES ENTREPRISES EN VUE D'ÉLUCIDER LA PATHOGÉNIE DE LA TUBERCULOSE DES VOIES BILIAIRES
1°. La Bile et le Bacille de Koch.
IL est impossible d'entreprendre des tentatives de reproduction expérimentale de la tuberculose des voies biliaires sans être naturellement conduit à des recherches parallèles sur les rapports du bacille de Koch et de la bile.
Comment la bile et le bacille de Koch se comportent-ils Fun vis-à-vis de l’autre? Le bacille de Koch peut-il vivre dans la bile? Ses caractères biologiques sont-ils modifiés par un séjour plus ou moins prolongé dans ce milieu ?
Tels sont les points principaux de la question qu'il m'a paru utile et intéressant d’élucider au début de cette étude expérimentale.
Le fait rapporté par MM. Hanot et Létienne (1) tendait
(1) Hanot et Létienne.— Note sur la bile cystique des tuberculeux. — {Congrès de la Tuberculose, 1894).
déjà à montrer que le bacille de Koch peut être coloré dans la bile des tuberculeux, seul ou associé à d’autres microbes. Mais ce fait est muet sur les modifications biologiques qu'a pu subir le bacille.
Pour élucider cette question il importait donc d'instituer une série de recherches et d'expériences spéciales. J'ai cherché à remplir ce but en adoptant le procédé suivant :
1° J'ai examiné systématiquement la bile de tous mes sujets (hommes et animaux) au triple point de vue de la coloration, de la culture et de la virulence du bacille.
C'était là utiliser des matériaux directement placés sous ma main et dont l’ensemble devait me fournir des résultats suffisamment probants.
2° Cependant j'ai cru qu'il serait intéressant de donner a ces recherches le contrôle d'expériences méthodiques, en quelque sorte théoriques. A cet effet, j'ai cherché à obtenir des cultures artificielles de bacilles de Koch sur bile humaine, pour répéter avec ces cultures la série des recherches faites sur les biles de mes sujets, qu'on pourrait, par opposition, comparer à des cultures naturelles de bacilles de Koch dans la bile.
Détail des Recherches entrenrises.
A, Coloration du bacille de Koch dans la bile et le foie.
Certains auteurs, frappés de la difficulté qu’on éprouve souvent à colorer quelques très rares bacilles de Koch sur des coupes de foie littéralement farcies de tubereules, pen-
sèrent trouver l'explication de ce fait dans une sorte d’impré-
gnation du bacille par les substances biliaires, imprégnation qui rendrait le bacille en quelque sorte réfractaire à l’absorption des matières colorantes usuelles. MM. Brissaud et Toupet (1) cherchèrent la démonstration de cette hypothèse dans une expérience des plus simples : dans un tube à essai ils introduisirent de la bile et des crachats de tuberculeux dans lesquels l'examen préalable avait montré la présence de nombreux bacilles ; après 48 heures de séjour, ces auteurs ne parvinrent plus à colorer le bacille sur des prises faites dans ce tube et étalées sur lamelles. Pour ma part, j'ai fait les mêmes constatations relativement à la rareté des bacilles de Koch dans les tubercules du foie de l’homme. Cependant, dans bon nombre de cas, j'ai pu colorer des bacilles en nombre infini; je crois qu'il en est du foie comme des autres organes; le bacille est rare dans les tubercules anciens, il existe presque toujours, en plus ou moins grande abondance, dans les lésions récentes. D'ailleurs, dans les tuberculoses hépatiques expérimentales, le bacille se colore très facilement et cela dans toutes les espèces sur lesquelles j'ai expérimenté. Je pense donc que si on trouve peu ou point de bacilles dans un cas donné, c’est qu'il n’y en a que peu ou point et Je crois qu'il ne faut pas incriminer la bile dont l’action me parait indifférente à cet égard. En effet, j'ai repris l’expérience de MM. Brissaud et Toupet de la façon suivante : Dans un tube à essai stérilisé, j'ai introduit de la bile recueillie dans la vésicule d’un sujet tuberculeux aussitôt
après la mort et diluée dans une quantité égale de bouillon;
(1) Brissaud et Toupet. — Sur la Tuberculose dn Foie. — (Etudes expérimentales et cliniques sur la Tuberculose, publiées sous la direction du professeur Verneuil, — Tome T, 1887).
puis, j'y ai déposé quelques grains d’une culture de bacilles de Koch en pleine évolution ; tous les jours, pendant une semaine, j'ai fait des prises dans ce tube et suis toujours parvenu à colorer les bacilles aussi facilement et par les mêmes procédés qu'avant leur introduction dans la bile. De temps en temps, j'ai fait, à intervalles plus ou moins éloignés, de nouvelles prises et de nouvelles colorations. Après un séjour de trois mois dans la bile, les bacilles se coloraient aussi facilement que le premier jour.
D'ailleurs, dans plusieurs de mes observations, soit chez l’homme, soit chez les animaux, j'ai pu colorer des bacilles dans la bile, ainsi que MM. Hanot et Létienne.
Je dois dire cependant qu'en pareil cas les bacilles, toujours très rares, m'ont paru colorés plutôt en brun-marron qu'en rouge par le réactif de Ziehl. Si la bile exerce une influence modificatrice sur la réaction du bacille de Koch visà-vis des matières colorantes usuelles, cette action se réduit à une simple différence d'aspect ; elle modifie peut-être la couleur, mais n'empêche pas la coloration.
Technique à suivre pour la coloration du bacille de Koch dans la bile. — Ki l’on veut faire des préparations du bacille de Koch dans la bile, il importe de ne jamais fixer la matière étalée par la chaleur, mais toujours par un mélange à parties égales d'alcool absolu et d’éther. On évite ainsi la coagulation du mucus; les pigments biliaires sont de plus écartés presque complètement ; il suffit pour cela de pousser le lavage à l’alcool-éther jusqu'à décoloration complète de la bile étalée.
On peut ensuite employer pour la coloration une méthode quelconque ; toutes donnent les mêmes résultats. |
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IL est exceptionnel de voir des bacilles dans les préparations de bile; il ne faut pas pour cela incriminer la bile; les bacilles sont rares ; ils passent inaperceus ; il en est de la bile comme de l'urine et des autres liquides ; la recherche du bacille de Koch doit être faite à l’aide de l’inoculation au cobaye.
Quant à la coloration du bacille dans les coupes de foie, elle ne nécessite aucune technique spéciale. Je dirai seulement que J'ai employé de préférence la méthode de Borel (décoloration par la chlorhydrate d’aniline à 2 0/0) qui a l'avantage de donner de belles préparations histologiques ; dans le cas où je voulais seulement rechercher le bacille j'ai
eu recours au procédé de Lustgarten ou de Letulle (décoloration par la permanganate de potasse et l’acide sulfureux).
De tout ce qui précède résulte la conclusion suivante :
Le bacille peut être coloré dans la bile aussi bien et par les mémes méthodes que dans les autres milieux.
Si les bacilles sont le plus souvent rares sur les coupes de foies tuberculeux humains, cela ne tient pas à une action spéciale de la bile, mais bien plutôt, soit à l’ancienneté des lésions, soit à la vivacité du processus phagocytaire dans les jeunes lésions.
En d’autres termes et en résumé, la bile n’exerce aucune action modificatrice sur les caractères ordinaires de coloration du bacille de Koch.
B. Cullure du bacille de Koch dans la bile.
Ensemencements des biles de mes sujets (hommes et ani-
maux). — Ainsi que j'ai eu l'occasion de le dire, j'ai négligé
E. SERGENT Il