‹ Tunderchild, 10 juillet 1900: lettre du R. P. WatelleChapitre 1 sur 2 · Tunderchild, 10 juillet 1900: lettre du R. P. Watelle · texte numérisé non relu

Tunderchild, 10 juillet 1900: lettre du R. P. Watelle

Voyage à Duck-Lake. — L'orphelinat. — Une sainte mort. — Chez les Cris de la prairie. — Caractère. — Mœurs. — Père égaré dans la forêt.

Je commencerai d'abord par vous raconter un voyage que j'ai fait en compagnie de Mf' Pascas, et qui a duré dix jours. Nous sommes allés à Duck-Lake, lac aux canards. Notre départ de Prince-Albert se ft au milieu de hourras formidables et des cris les plus variés. Nous avions avec nous quinze policemen, en partance pour l'Afrique du Sud, Ce sont eux qui font tout ce tapage, mais leur ardeur est bien vite éteinte ; le voyage s'effectue dans le plus grand calme et nous arrivons à Ducke-Lake, Ce qu’on y trouve de plus remarquable c’est l'école industrielle. Là sont réunis cinquante petits sauvages et autant de petites sauvagesses. A la tête de l'œuvre se trouve le P. PaoueTTE, qui l'a fondée, et dont l'esprit d'initiative et la rare énergie ont triomphé des plus grandes diffcultés.

On conçoit l'importance d'une telle œuvre. Les petits sauvages arrivent fous païens, on les instruit, on Îles baptise et, en leur donnant l'instruction chrétienne, on leur fait contracter de saintes habitudes, On voit parmi eux de vrais modèles de piété ; écoutez le récit suivant :

Tandis que j'étais à Duck-Lake, le jour même de mon arrivée, on enterrait un petit sauvage de l’école. Il était mort la veille et sa fin mérite d'être racontée. Agé de quatorze aus, il souffrait d’une maladie bien commune en ces pays, la maladie de poitrine. Après s'ôtre confessé au P, PAQUETTE, qui le préparait à la mort, il lui dit : « Maintenant, ferme-moi les yeux », puis, 8e ravisant :

« Non, pas encore, il faut que je regarde une dernière fois » et ouvrant les yeux bien grands, il promena lentement son regard sur tous ses petits frères qui entouraient sa couche, puis sur les sœurs, et l’arrêtant enfin sur le Père, après un instant de réflexion, il lui dit : « Père, es-tu bien sûr que j'irai au ciel? — Mais oui, puisque tu t'es bien confessé et que tu es dans l'amitié du bon Dieu.» Alors l'enfant dans un moment de joie, qui lui communique une certaine force, se soulève et s’assied sur son lit, radieux, souriant ; il appelle ses compagnons à genoux près de lui; il leur tend la main, tous viennent la toucher et à chacun il répète la même phrase avec l'expression de la joie la plus vive : « Au revoir! au revoir ! je m'en vais au ciel. » Il touche aussi la main du Père, lui dit merci, et ajoute : « Maintenant ferme-moi les yeux, je m'en vais au ciel. » Il retombe aussitôt sur sa couche, pousse un dernier soupir, il avait cessé de vivre. Cette mort d’un petit sauvage de quatorze ans n'est-elle pas admirable et enviable ?

Le dimanche soir, le lendemain de notre arrivée, le P. PAQUETTE nous emmène dans une grande salle: je ne m'attendais à rien et je suis tout surpris de ce que je vois. Du fond de la salle, où nous sommes le coup d'œil est charmant de décorations, mais ce qui est plus charmant encore, ce sont deux magnifiques groupes, l'un de sauvages, l’autre de sauvagesses, rangés en amphithéâtre de chaque côté de la salle, c'est de toute beauté. La séance, car c’est une séance qu'on nous ménage, commence. D'abord, c'est le fameux Sancta Clauss qui fait son apparition sous les traits d’une jeune sauvagesse, viennent ensuite des chants très bien exécutés; mais une vingtaine de sauvages ont disparu par la porte de droite, que vont-ils faire ? Les voici bientôt de retour, uu galon rouge à leur casquette, une sorte de fusil,

baïonnette au canon, sur l'épaule, marchant au pas, la mine sérieuse à faire trembler des Boers, s’ils en étaient capables. Ces petits soldats défilent au port d'armes et viennent se ranger en quatre colonnes devant nous, entonnent leur cri de guerre, font des marches et des contremarches, tirent à droite, tirent à gauche, devant, derrière. Ce qui est le plus comique, c’est la gravité avec laquelle ils accomplissent tout cela. Que ne sont-ils plus grands, ils seraient d’un précieux secours pour la gracieuse reine. Enfin, pour terminer la séance, voici qu’on apporte devant Monseigneur un grand sac tout plein de pommes et une marmite remplie de bonbons. La joie est grande, chacun vient à son tour, non sans une certaine impatience parfois, et reçoit une pomme et un bonbon des mains de Monseigneur. Puis tout le monde se lève pour le God save the queen et l’on se retire. J'étais étonné et charmé de ce que je venais de voir.

Les jours suivants, je rayonnai dans les environs pour étudier le pays. Dans une de mes courses, je pénètre dans une hutte de sauvages. Il y avait Ià un vieux avec les cheveux tressés, une vieille dont la chevelure en désordre retombait de tous côtés sur les yeux, un jeune ménage et un petit enfant, tous païens. Je donne la main à tout ce monde. Cette cérémonie terminée, je leur adresse la parole. « Parlez-vous français?» Pas de réponse. Do you speak english ? Silence toujours. Que faire ? Partir? Ce ne serait pas digne, pensais-je en moi-même. Je m'assieds alors tranquillement près du foyer; le vieux tiresa pipe, sa vieille limite; pour moi, j'aurais volontiers fait de même, mais je n’en avais pas. Je me chauffe un quart d'heure environ et je dis mon chapelet et mes petites heures, puis me retire, sans dire un mot, en accomplissant la même cérémonie qu’en entrant. Quelle tristesse j’éprouvais au fond du cœur de n'avoir pas pu

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parler du bon Dieu à ces bons sauvages qui me regardaient avec tant d'attention et de bonté!

Et maintenant, après vous avoir promené en decà de Prince-Albert, me permettez-vous de vous conduire au delà, dans ma nouvelle Mission.

De l’est à l'ouest, de la baie d'Hudson aux montagnes Rocheuses, se trouve un peuple, le peuple Gris, qui se divise en deux tribus : Cris des bois et Cris des prairies. Toutes les deux ontla même origine, mais un caractère bien différent. Les Cris des bois sont ceux qui se sont réfugiés dans les forêts par crainte de leurs frères, guerriers farouches et brigands ; ils occupent le nordnord-est. Assez souples, ils furent évangélisés les premiers, quoique plus éloignés que ceux de la prairie ; ils aiment la prière et la prêtre, et ils se familiarisent de plus en plus avec la civilisation. C'est vers ces enfants des bois que je désirais aller, je n'avais nul attrait pour ceux de la prairie.

Un beau jour après diner, Monseigneur m'appelle,

— Bonjour, Père WATELLE, n’attendez-vous rien ?

— Vous m'avez dit autrefois, Monseigneur, que je ne devais poser qu'un pied à Prince-Albert, il y a déjà longtemps que je tiens l’autre levé; vais-je enfin pouvoir le poser quelque part? Ce n’est pas que je sois fatigué, mais, voyez-vous, un pied à terre et l’autre en l'air, ce n'est guère normal.

— Vous vous sentez donc vaillant ?

— Mais que oui, Monseigneur.

— Bravo! Eh bien, demain vous partirez ; on vous embarque pour... devinez un peu? pour les Cris de la prairie, pour Thundercbild,

Et le lendemain, je partais à 4 heures du matin, beuraux qua j'étais de faire la sainte volonté de Dieu en sacrifiant la mienne, car je n'avais jamais

le moins du monde désiré aller chez les Cris de la prairie, Je m'’arrêtai deux jours à Saskatoon, à environ 60 milles de Prince-Albert, j'y visitai 1gs cinq familles catholiques de l'endroit, disant la messe sur une pauvre et grossière table, dans une butte toute sale et obscure, Ces gens ne voient le prêtre qu’une fois l’an. Puis commença le monotone voyage à travers la prairie. La neige fondait et les chemins étaient remplis d’eau; les chevaux s’enfongaient parfois jusqu’au poitrail ; le pays ressemble à un immense désert. Enfin, après douze jours, le dimanche des Rameaux, à midi, j’arrivai à Battleford, ville de 300 à 400 âmes. Na riez pas si j'appelle cela une ville ! Car c’est une très grande population pour le pays. Je passai la semaine sainte avec le Père de l'endroit, l'aidant de mon ministère. C’est là que le bon et charmant P. Cocun vint me prendre, et an route pour Thunderchild. Je vous fais grâce de mes aveniures de voyage, de mes bourdes et de mes distractions, j'en suis arrivé au point d'oublier même mes oublis. J'ai hâte de vous parler de ma chère Mission.

Notre maison est à Thunderchild même, dont le district est presque aussi étendu que la Belgique, je crois. C’est vraiment une Mission sauvage, et les sauvages sont vraiment sauvages at les plus sauvages d’entre les sauvages, C’est l'un des rares endroits où on les rencontre encore avec les longs cheveux, les plumes sur la tête, les colliers en perles, etc... ce ne sont pas des types imaginaires, ces gens-là vivent à côté de nous, Je ne devrais peut-être pas en dire du mal, j'ajouterai seulement qu’on ne peut guère trouver pire dans toute l'Amérique du Nord, Le P. Cocais, mon supérieur, est le premier qui a travaillé sérieusement à leur évangélisation, et jusqu’à présent la moisson arroséa par tant de sueurs n’a pas encore mûri, Je parle du P, Cocrin; quel

missiongaire, quel cœur de prêtre, quelle âme d’apôtre et pour tout dire en un mot, quel Oblat! C’est lui qui, depuis dix-huit ans, s'occupe de ces Missions au milieu des plus grandes difficultés. Plusieurs fois, il a été bien proche du martyre. Il cherche des moyens pour faire face à la situation et améliorer un peu le sort de la Mission, car la misère est grande ici. Notre-Seigneur n'a pas même une maison pour l’abriter et y recevoir nos hommages, partout c'est la pauvreté, partout c’est le dénûment complet. Pour nous, c’est peu de souffrir, nous sommes missionnaires, la soif des aises ne saurait nous poursuivre, nous n'avons qu'un but, sauver les âmes, Maïs les moyens nous manquent, nos mains, vides de ressources, tombent parfois de découragement et de lassitude.

Le P. Cocgix n'avait que vingt-trois ans quand il vint seul au milieu de ces Cris plus terribles encore que les Iroquois et les Pieds-Noirs. Vous dire ce qu'il a souffert est chose impossible. Les sauvages arrivaient chez lui par bandes de trente, quarante ou cinquante, presque nus, ne portant qu'un petit morceau d'indienne autour des reins, armés jusqu'aux dents de fusils, de poignards, de casse-tête et casse-cou, tout un attirail de guerre. Ils fouillaient et renversaient tout, criant et tempêtant dans un vacarme infernal, s'emparant même de la patène et du calice, puis venant l’apporter au Père relégué dehors, ils lui disaient : « Donne-moi ça, c'est beau, ça reluit, je le porterai comme ça sur la poitrine. » Un jour la clochette pour la messe disparaît ainsi que le plateau du lavabo. Deux mois après, le Père aperçoit avec stupéfaction un grand sauvage se promenant avec des airs de triomphateur et dans un accoutrement des plus bizarres où entraient la petite clochette et le plateau en fer-blanc qui avaient disparu, Une autre fois,

c'est le chef Gros-Ours, nom symbolique, qui entre peudant la messe juste au moment de l'élévation, il se dirige vers le Père et lui tend la main. Impossible à celui-ci de répondre à la politesse du chef. Ce fut alors un tintamarre d’enfer : tandis que le P. Cocan continuait la messe, Sa Majesté Gros-Ours, pris d’un accès d’éloquence, faisait auprès de lui un discours magistral avec force cris et gestes, débitant avec véhémence tout ce qu'il avait sur le cœur contre les blancs. Vous comprenez si le Père eut des distractions ce jour-là, incommodé qu'il était par son singulier maître de cérémonies.

Il y a quinze ans, ces sauvages voulurent tuer les blancs qui se trouvaient dans Le pays. Trois de nos Pères furent faits prisonniers : les PP. Fararp, Marcuanb et Cocuix ; les deux premiers furent martyrisés ; quant au P. Cocæix, on essaya bien des fois de lui faire subir le même sort, mais il avait pour iui un chef sauvage très influent, Poudmaker, qui lui sauva la vie. Voilà ce qu’étaient ces sauvages il y a quelque temps, voilà ce qu'ils sont encore à peu près aujourd'hui, car ils ne sont guère changés sous le rapport religieux. La civilisation les a un peu adoucis,

Îs ont vu le protestantisme venir à eux avec son argent, leur offrant toutes sortes d'avantages, s'ils voulaient se laisser acheter. Comme 1is sont pauvres depuis que le buffle, après en avoir fait des massacres effrayants pour le simple plaisir de tuer, a disparu du pays, ils n’ont plus regardé la religion que comme un moyen de vivre : ils vont à celui qui donne. On peut dire qu'ils sont à la fois paiens, catholiques et protestants; baptisés, cela ne les empêche pas d'assister aux cérémonies païennes, les jeunes subissant l'influence des vieux.

Il y a environ deux mois, un dimanche, comme ils n'étaient pas venus à la messe, nous résolümes, Île

P. Cocur8 et moi, d'aller faire un tour aux tentes. Dans les tentes, personne ; où pouvaient-ils bien être? Nous nous dirigeâmés vers un bosquet voisin. Les sauvages, hommes, femmes et enfants, chrétiens et païens étaient là. A notre approche, un grand mouvement se produit. Nous arrivions en plein milieu d’une cérémonie païenne, et nos chrétiens, pour la circonstance simplement les reins ceints d’une petite bande de toile, comme les païens, assistaient à la cérémonie ; honteux et surpris, ils s'empressaietit de se couvrir. Derrière le bosquet, une quinzaine d'hommes se trouvaient assemblés, formant us cercle. Un grand diable de sauvage, maigre comme une allumette, aussi laid que le démon lui-même, je pense, presqué nu, la péau tannée comme du cuir, le corps tout tatoué, de longs cheveux rétombant sur les épaules, paraissant avoir une cinquantaine d’années, présidait la réunion. Les femmes, exclues de cette assemblée, se trouvaient groupées à quelques pas de là, assises ou couchées sur l'herbe, chacune armée d’une énorme pipe, véritable petit chaudron, et fumant comme des Cosaques. Tout à côté, une tente très basse indiquait qu'une partie de la cérémonie avait eu lieu déjà, la cérémonie dé la sudation. Les païens s'enferment nombteux là-dedans, bientôt l'atmosphère s’6chauffe, et la sueur ruisselle de tout le corps ; pendant tout ce temps, immobiles et graves, la main droite tendue vers le milieu de la tente, ils chantent sur un ton plaintif et uniforme. Cela était accompli déjà, on commençait le repas. A notre arrivée, silence le plus complet. D'abord nous ne donnämes la main à personne pour bien marquer notre mécontentement. Les jeunes gens chrétiens étaient visiblement troublés, ils baissaient la tête ; tout le monde, du reste, était gûné, excepté les femmes, qui avaient l'air de se réjouir de voir les hommes

dans l'embarras. Évidemment nous étions des troublefête.

En premier lieu, on alluma le calumet, grande pipe de plus d’un demi-mètre, et on le fit circuler, chacun en tirait une bouffée et le passait à son voisin. On apporta ensuite un grand plat, rempli d'une espèce de fruits comme des petites groseilles. Ainsi que le calumet, le plat courut de main en main, chacun à son tour le prenait et le portait à la bouche, puis buvait à deux ou trois reprises le jus, sans toucher au fruit. Alors les femmes se rapprochent du cercle des hommes, sans se mêler à eux cependant. Une seconde fois, le plat, maintenant ne contenant plus que les fruits, circule, l'un après l’autre y plonge la main, remplit un petit vase, et l'on mange en se servant des mains en guise de cuillers et de fourchettes, Les femmes attendent leur ration, un homme remplit avec les restes un second plat, et un tout petit enfant va le leur porter, La cérémonie était terminée, mais elle avait manqué d’entrain à cause de nous.

Cette Mission, avec celle des Pieds-Noirs, est la plus difficile de toutes. On a été parfois sur le point de l'abandonner, mais on a toujours reculé devant cette extrémité. Le ministère, bien rude et bien méritoire, du P. CocuiN à été presque infructueux. Le plus grand mal ic, c’est l'immoralité. Un de nos chefs a deux femmes, mais généralement ce n’est pas la polygamie, c’est plutôt la communauté des femmes. On se marie, un mois après l’on se sépare, l'homme prend une autre femme, la femme un autre homme et ainsi de suite. Dans ces conditions la réception des sacrements est impossible ; 1} faudrait régulariser cela, et parfois c’est bien difficile. Je ne m'étends pas plus longuement sur toutes ces misères.

Le P. Cocuin a eu son changement et maintenant je suis seul au milieu de ces bois, dans cet immense désert, avec quelques sauvages pour compagnons.

Dès les premiers moments de ma solitude, j'eus une aventure. J'accompagnai le R. P. Coca à Battleford lorsqu'il partit. Le lendemain je revins seul. Le cheval, déjà fatigué par un voyage précédent, devint malade, il avançait péniblement. Pour comble d’infortune, étant dans la bonne voie, je m’imaginai que je m'étais égaré et m'aventurai à travers ja prairie, me disant que la bonne direction devait se trouver plus à gauche. C'est alors que je m'égarai vraiment. Après avoir marché longtemps dans l'incertitude, un homme me renseigna, et sur ses renseignements, je me lançai de nouveau, et de nouveau je m'égarai. Il m'avait dit d'aller dans telle direction, mais il n’y avait pas de route, et le pays est couvert de mille petits bois; je tournais par ici, puis par là, et je croyais être toujours dans la même direction, mais à force de tourner, j'avais pris la direction absolument opposée à mon chemin. Parti de Battleford à midi, je devais arriver à la Mission à 4 heures; à 10 heures, j'étais encore en route et perdu, qui plus est; que faire ? Je pouvais ainsi marcher pendant toute une semaine, jusqu'à l'océan Pacifique, ou du moins jusqu'aux montagnes Rocheuses, sans rencontrer personne, La nuit arrivait, mon cheval n'allait plus qu'au pas, au tout petit pas. Je l’attachai à un arbre, et partis seul en quête de la vraie route, ne m'arrôtant de courir que pour reprendre haleine. Enfin je trouvai une tente de sauvages et reconnus mon chemin. Je revins chercher mon cheval et me remis dans la bonne voie. Je voulus camper chez un sauvage, mais je fus mal reçu, et je résolus de me rendre coûie que coûte à la Mission, distante encore de 44 kilomètres.

C'était la nuit, on n'y voyait plus, j'avançais quand même, mais à minuit il fallut s'arrêter, car mon cheval ne pouvait plus marcher. Je campai au milieu des grands bois dans le lugubre silence de la nuit; j'avais grand'faim, et comme j’espérais pouvoir dire la messe le lendemain, je ne mangeai pas. Je dételai mon bidet pour le laisser reposer. Je remontai ensuite sur le siège de la voiture et m'entourai d'une peau de buffle, mais vous pensez bien que je ne dormis presque pas. Vers une heure du matin, mon cheval fait entendre un bruit sourd : il semble redouter quelque chose. En effet, j'entends du trépignement sur les feuilles mortes du bois. Le bruit se rapproche, c’est le pas de quelque gros animal, que pourrait-ce bien être? J'ai quitté ma peau de buffle, je suis sur le qui-vive. Je descends et avance doucement en tremblant. Je distingue bientôt une forme; craignant un animal féroce, je me couche par terre. La forme se rapproche, je la vois maintenant à trois mètres de moi dans le bois, elle s'arrête à une source. Je ne m’y trompe plus, c'est un ours. Jose à peine le regarder ; il a sans doute été attiré par l'odeur du lard que j'avais dans ma voiture. Si jamais il l'attaquait, que faire? Laisser dévorer mes provisions et éventrer mon cheval? Ce serait un peu trop de sans-gêne. Mais voici qu'une idée m'a passé par la tête plus rapide que l'éclair. Je tremble de tous mes membres, mes cheveux se dressent. Horrible pensée! s’il venait à sentir du Watelle.… ce serait fini de moi. Pas besoin vraiment de venir de si loin pour mourir sous la dent d’un ours. Voici que l'ours bouge, avance vers moi, grandit en se rapprochant; mon Dieu, que vais-je devenir ? Enfin je reconnus un cavalier sauvage, qui s'amuse à courir la nuit à travers les bois. Il passa près de moi sans rien dire. Désormais impossible de dormir.

Enfin je n'y tiens plus, j'attelle mon cheval et je pars. Le jour commengait à poindre et une heure après le lever du soleli, j’arrivai à la Mission.

Pour peu que Dieu prête vie au jeune missionnaire, il s'égarera encore plus d’une fois dans les vastes forêts et prairies du Nord-Ouest. Mais à la garde de Dieu

WATÉLLE, O0. M. 1.

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