‹ Tung pao. Toung pao (volume 3)Chapitre 11 sur 142 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Départ de Brest pour aller à Trinquemalay.

Après avoir été employé sur les vaisseaux du Roy depuis 1778 en qualité d’officier auxiliaire, le 25 Fevrier 1782, M. le C® d'Hector commandant la marine à Brest, me donna le commandement de la Flûte la Baleine, armée de 26 canons et 90 hommes d'équipage.

Le 3 fevrier je reçus les ordres d’embarquer 240 hommes du Régiment Royal Roussillon, commandés par M. de Vaugirard, Lieutenant-Colonel et onze .officiers passagers, avec leurs drapeaux qui ont été benis sur le vaisseau.

Le 11 fevrier M. le CŸ de Guichen fit le signal à l’armée et au convoy d'appareiller; elle étoit composée de 18 vaisseaux de guerre et de deux armés en flûte pour le transport des troupes. Lorsqu'elle fut totalement en mer et arrivée à la hauteur du cap La Roque, M. le C® de Guichen fit route pour Cadix avec une partie de son armée, l’autre resta sous les ordres du vaisseau la Couronne, qui fit le signal d'ouvrir les paquets cachetés. Ce vaisseau nous à escortés jusqu’à la vue des isles Canaries où l’on a formé deux flottes l’une destinée pour l'Amérique, et l’autre pour l'Inde sous les ordres de M. de Peigné: la flûte que je commandais fit partie de cette dernière.

5 ÎLe 26 fevrier à 7 heures du matin nous eûmes connaissance des files de Madère, nous continuâmes notre route avec beau temps et nous passames la ligne equinoxiale le 25 mars par 19 degrés deflong. occid. du méridien de Paris. Nous y fûmes retenus quel-

que temps par les calmes.

Le 13 avril nous avons passé le tropique du Capricorne par 22 degrés de long. occid. Nous sommes arrivés le 18 may à midi à la vue du cap de Bonne Espérance. Le lendemain nous mouillâmes à Falsbaye et de là à Simonsbaye, où nous débarquâmes les malades pour leur procurer des secours.

Le 15 juin je reçus les ordres de M. de Peigné d’embarquer les soldats qui se trouveroient en état de partir, sous l’escorte de la frégate la Cleopâtre avec 13 batimens du convoi, pour nous rendre à l'Isle de France. Le 25 nous mimes à la voile. Le 27 juillet nous eûmes connaissance de l’isle Rodrigue, et le 29 nous entrâmes dans le port de l'Isle de France.

M. de Peigné y arriva le 28 aoust; il me donna les ordres le 15 octobre de me tenir prêt à partir pour l'Inde avec 150 hommes du regiment de la Marck, et 8 officiers passagers. Le 28 tie je mis à la voile pour aller mouiller à la rade de St. Paul, isle de Bourbon, et y attendre M. de Peigné qui est arrivé le 16 XP avec le reste du convoi ayant avec lui M. de Bussy nommé pour commander les établissemens français dans l'Inde.

Le 24 le général fit le signal d’appareiller; le 25 nous mîmes à la voile, le 30 nous reconnumes l'isle de Sable ‘). Dans cette traversée je remarquai plusieurs navires qui restoient en arrière.

Le dimanche 16 fevrier 1783 nous passâmes la ligne equinoxiale par 89 degrés de long. où nous fûmes contrariés par les vents et les orages.

Le 18 nous approchâmes des isles Cocos ?). M. de Peigné envoya

la frégate la Cleopatre à Achem *) pour s'informer si M. de Suffren

1) Cette isle est fort basse, on n’y voit aucun arbre. Sa lat. 16 deg. 20 m. 52 deg. 20 m. de longitude orientale du meridien de Paris.

2) Isles Cocos 2 deg. 50 m. lat. n. et 93 deg. 20 m. de long. orient. du meridien de Paris et dans la partie occid. de lisle Sumatra.

3) Ville et royaume qui s'étend dans la partie sept. de l’isle Sumatra.

étoit à cette rade, et d’après le rapport qu'il etait parti pour Trinquemalay nous continuâmes notre route pour cet endroit. Nous enträmes dans le port le 10 mars. M. de Suffren y etait avec 12 vaisseaux ; il nous donna l’ordre le lendemain de prendre des vivres et de l’eau suffisante pour conduire les troupes à la Cote de Coromandel. Il destina 7 vaisseaux pour nous escorter, dont le sien faisoit partie.

Nous partimes le 13 mars, le 16 nous eumes connaissance de la Cote de Coromandel, et nous mouillämes ce même jour à six heures du soir à Porto-novo. Pendant la nuit la troupe fut débarquée avec son fourniment; on lui donna des vivres pour deux jours. Le lendemain M. de Bussy mit pied à terre et les soldats se mirent en marche pour Gondelour; la chaleur excessive et les sables dans lesquels ils étoient obligés de marcher les fatiguèrent beaucoup: la floite s’y rendit aussi le même jour à six heures du soir; le lendemain on débarqua les effets et muuitions de guerre.

M. de Suffren ayant appris que les Anglois etoient partis de Bombay pour se rendre à Madras fit accelerer le débarquement, afin de retourner à Trinquemalay et eviter la rencontre de l'ennemi qui etoit supérieur en force. Le 23 on mit à la voile, mais les vents Sud-ouest et les courants contrarièrent la marche. Le 10 avril à trois heures après midi, nous eumes connaissance de la terre, et nous apperçumes l’escadre anglaise composée de 18 vaisseaux. L'armée ennemie manœuvroit de manière à nous couper, et à se mettre entre la terre et nos vaisseaux. M. de Suffren pour obvier à cet inconvenient fit le signal de ralliement et celui de forcer de voile: nous fumes assez heureux de gagner le mouillage à six heures du soir proche la baye de Trinquemalay où nous entrâmes le lendemain; le calme et les vents de terre nous avoient forcés de nous tenir un peu au large de la pointe du bâton du Pavillon,

par 30 brasses d'eau. Ce même temps empêcha les ennemis d’ap-

procher, ils furent obligés de courir au nord les vents O. N.O. Ils rencontrèrent deux bâtiments de notre flotte à 10 heures du soir, les amarinerent et les conduisirent à Madras.

Lorsque nous apercumes les Anglois notre escadre n’etoit que de cinq vaisseaux. M. de Suffren en avoit detaché le fendant et le St. Michel pour aller en croisière intercepter un convoy de l’ennemi venant du Bengale, chargé de vivres pour Madras. Ces deux vaisseaux l'ont effectivement trouvé. Ils en ont brûlé une partie et ont forcé l’autre à se jeter à la côte. Nous fûmes un moment inquiets sur leur sort, craignant que l’Amiral Yons ne les eût rencontrés: il en eut connaissance, mais il ne put les rejoindre.

Le 12 je reçus des ordres particuliers de M. de Suffren, de conduire au fond de la baye la flûte que je commandois, afin de servir d'entrepôt pour les poudres des vaisseaux qui devoient être carênés, et d'établir mes feux à terre.

J'avais choisi l'endroit le plus convenable pour dresser des tentes, afin de nous mettre à couvert, et prendre soin des malades. Je fis couper des arbres et deffricher une certaine étendue de terrain pour établir notre quartier: il étoit situé entre deux montagnes couvertes d'arbres fort grands qui nous garantissoient de l’ardeur du Soleil. Les noirs mozambiques qui faisoient partie de l’equipage furent occupés à deffricher le terrain et le rendre en pente douce jusqu’à l'extrémité du vallon. Je fis aussi pratiquer quelques chemins dans le bois, pour procurer de l'exercice à l’equipage qui etoit attaqué du scorbut. La situation du vallon nous a permis de communiquer dans une autre baye, où nous pouvions faire une pêche abondante, avantage dont nous jouissions aussi dans l’anse où le vaisseau etoit à l'ancre. La chasse nous fut d’une grande utilité. Les pigeons verts, les poules, les coqs sauvages attirés par les fruits des arbres qui entouroient notre habitation,

n'étoient par les seuls avantages precieux pour notre position qu’elle nous

procuroit; nous avions encore des gazelles !) d’un goût exquis, des salamandres *), et une espèce de maque dont la chair approche de celle du liêvre. Une prodigieuse quantité de singes, d’une forme extraordinaire, venoient aussi visiter notre habitation. Le seul bien que nous en tirions etait le plaisir de les chasser, parce que la chair n’en vaut rien. Il y avoit, à peu de distance, un étang d’eau douce où les buffles et les cerfs venoient par troupeaux boire pendant la nuit. Nous ne jouissions pas cependant d’une parfaite tranquillité. Les Elephants, les Tigres et les Ours qui sont en grand nombre

dans ce pays nous obligeoient à être continuellement armés et à

entretenir un grand feu auprès des tentes, pour les écarter.

Les vaisseaux etant carênés et la poudre portée sur les vaisseaux d’où elle avoit été tirée, je recus les ordres de M. de Suf-

fren de me tenir pret à partir pour le Pegu.

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