‹ Tung pao. Toung pao (volume 3)Chapitre 120 sur 142 · IDÉES JAPONAISES SUR LA PUDEUR · texte numérisé non relu

IDÉES JAPONAISES SUR LA PUDEUR

M. le Bon E. de Mandat-Grancey a publié dans le Figaro quelques uns de ses «Souvenirs maritimes» dans lesquels il raconte une soirée passée dans une famille japonaise bourgeoise dont il avait eu le bonheur de sauver la boutique pendant une terrible incendie. «Nous acceptämes», dit M. de Mandat-Grancey, «l'invitation, cela va sans dire, et, le lendemain, le canot major nous débarquait sur le quai à 7 heures. Evidemment ce dîner était un événement, car tous les boutiquiers de la rue étaient sur le pas de leur porte pour nous voir passer. Arrivés chez notre hôte, on nous fit entrer dans la pièce où nous avions été reçus la veille. Je ne la reconnus pas d’abord, car elle avait été très agrandie par la suppression de deux ou trois cloisons en papier. L’éclairage était fourni par des lampes européennes. La table était déjà mise. Elle était très basse, laquée et couverte d’une foule de petits ustensiles et de soucoupes contenant des condiments d’aspect étrange.

Le linge brillait par son absence. Mais on avait en guise de serviettes des petits carrés de papier.

On se mit tout de suite à table. La société se composait du ménage Susuki, de leurs quatre filles et de nous trois...

M... était à côté de la maîtresse de la maison. J'étais en face de lui, entre le père de famille et sa fille cadette, Mile Oziyé. Le menu ne m'a pas laissé un bien bon souvenir. Les Japonais n’ont presque pas de bœufs et ils n’ont pas de moutons: du moins je n'en ai jamais vu dans le pays. Ils ne mangent donc presque jamais de viande de boucherie

et n’ont pas l’air d'apprécier beaucoup le gibier qui, d’ailleurs, est bien moins abondant qu’en Chine. Les canards, les poulets et les poissons sont à peu prés les seuls éléments sur lesquels se puisse exercer la science de leurs Carèmes. On nous en servit sous toutes les formes; on nous servit même un gros poisson cru d’une espèce particulière qui était tout vivant et frétillait encore dans le plat Je ne vous dirai pas si c’est bon, parce que je n'ai pas osé en goûter, malgré les instances du bon Susuki qui n'affirma que tous les auteurs recommandaient de le manger ainsi et que c'était exquis. De temps en temps, Mlle Oziyé prenait avec ses doigts un morceau délicat, le trempait dans une sauce quelconque et me le mettait dans la soucoupe qui me servait d’assiette en me faisant de petites mines charmantes.

Elle avait une très jolie main, et toute sa petite personne avait l’air d’être très propre, mais je n’aime pas beaucoup ces usages-là.

me

Malgré ces petits inconvénients, le diner allait réellement très bien. Nos camarades avaient l'air de s'amuser beaucoup. Je ne sais pas ce qu'ils racontaient à Miles Susuki aînées, mais elles riaient comme des petites folles. Je suis convaincu que j'aurais fait aussi très bon ménage avec leur sœur cadette, si cet animal de Susuki n'avait pas été aussi bavard.

Je fus bientôt au courant de toutes ses petites affaires: puis il me fit part de ses vues sur l'éducation des filles.

— J'ai tenu, disait-il, à ce qu’elles aient toutes une bonne instruction. Elles

savent lire, écrire, elles ont appris une foule de vers de Nos poètes classiques.

Votre voisine, ma petite Oziyé , est étonnante sous ce rapport! Mais ce à quoi je tiens avant tout, c’est à en faire de bonnes ménagères! Je veux qu’elles sachent conduire leur maison, qu’elles soient capables de faire la cuisine. Dans votre illustre pays, apprend-on aux jeunes filles à faire la cuisine?

Je lui assurai que chez nous la cuisine faisait la base de tout bonne éducation.

Cette nouvelle parut l’intéresser vivement.

— Et, poursuivit-il en se penchant vers moi d’un air mystérieux, pour nous assurer de leurs progrès sous ce rapport, leur mère tient à ce que ses filles me fassent de temps en temps une petite surprise. Ainsi, ce soir, je suis sûr que chacune va nous apporter un plat de sa façon !

Et cet heureux père cligna de l’œil de mon coté de telle sorte que la petite fente oblique qui représentait chez lui cet organe parut complètement oblitérée ; puis il se remit à déguster son vin de riz avec une vive satisfaction.

Un instant après, les deux ainées se lancèrent un regard, puis se levant sans rien dire, elles disparurent du côté de la cuisine.

— Qu'est-ce que je vous disais? me dit Susuki en dodelmant de sa tête ronde, sur le sommet bien rasé de laquelle s’agitait follement une petite queue de cheveux noirs très serrés et ramenés en avant à force de pommade.

Les deux sœurs ‘rentrèrent. Chacune portait solennellement un grand plat dont on ne voyait pas l’intérieur, car il était caché par un grand couvercle laqué. Avec un soin infini, elles déposèrent leur fardeau sur le table, devant leur père:

— Oh! oh! dit celui-ci en prenant un air très étonné. Qu'est ce que c’est que ceci ?

Et il retira soigneusement les couvercles.

Dans le premier plat, il y avait un beau canard recouvert de ses plumes qui semblait barboter, tant il était dressé avec soin, dans une sauce verte. Dans le second, il y avait un poisson mollement étendu sur un lit d'herbes. Mais ce qui faisait le joli de la surprise et ce

DST VARIETES.

qu’on nous fit remarquer aussitôt, c’est que ce que nous croyions être du poisson était, en réalité, un hachis de volailles, tandis que le canard était fait en quénelles de poissons.

ve

Cette petite mascarade gastronomique eut le plus vif succès.

Il fut un temps où, chez nous aussi, les plus illustres professeurs ne dédaignaient pas ces petits marivaudages culinaires.

On les appelait des plats déguisés. Ils ne sont plus guère usités; mais l’usage me semble en être conservé au Japon.

— Et toi, ma petite Oziyé, dit alors l’heureux père, quand l’enthousiasme fut un peu calmé, qu'est-ce que tu nous as fait?

Avec un joyeux éclat de rire, la petite Oziyé courut à son tour du côté de la cuisuine.

Bientôt elle en revint portant, elle aussi, à pas comptés, un grand plat couvert. Ceux de ses sœurs furent poussés un peu de côté; elle déposa le sien entre les deux autres, et puis, toute souriante, elle attendit.

Susuki enleva le couvercle avec des précautions infinies.

C'était une superbe pièce montée, en riz, qui apparut. — Elle avait une forme bien particulière. Ce qu'elle représentait est difficile à dire. On conserve au musée secret de Naples des tables provenant de Pompéi qui témoignent éloquemment par le choix des motifs qui les ornent que les artistes de ce temps-là et les amateurs pour lesquels ils travaillaient n'étaient pas bégueules. Le gâteau de Mile Oziyé eût été de tout point digne de figurer sur une de ces tables.

Cette œuvre d’art avait d’ailleurs bien certainement été modelée et exécutée dans le plus grand secret, car les parents de la jeune personne parurent très étonnés; mais ils étaient encore plus charmés qu'étonnés par cette petite espièglerie qui leur semblait évidemment du meilleur goût. La mère semblait toute joyeuse du succès de sa fille: le père triomphait. Quelques personnes devaient venir passer la soirée avec nous. Il fut un instant question de conserver intact ce petit chef-d'œuvre pour le soumettre à l'admiration envieuse des voisins. Cependant, on n’en fit rien. Mais, quand

Æ VARIÉTÉS

nous sortimes de table, Susuki me prit par le bras et m'emmena dans un coin, pour me reparler de sa fille. Son cœur débordait d’orgueil.

— Vous voyez ce dont elle est capable, cette petite Oziyé! Elle est vraiment étonnante! Mais il faut maintenant que vous l’entendiez dire des vers. Vous allez voir! Oziyé, ma fille!

Ses sœurs et elle étaient en ce moment près de la porte, occupées à recevoir quelques amies qui entraient avec leurs parents. Je les regardais aller et venir, ressemblant absolument à des petites poupées de porcelaine, avec leurs coiffures très compliquées et pleines de fanfreluches, leurs joues maquillées et leurs kimonos de soie rose ou bleuclair entr’ouverts à la gorge et serrés à la taille par une ceinture de gaze faisant par derrière un nœud énorme. Elles marchaient les pieds en dedans, les genoux très serrés. Cela n'est pas joli, mais c’est le comble de l'élégance là-bas.

En s’entendant appeler, Oziyé accourut auprès de son pére, qui lui dit quelques mots.

Evidemment ce que lui disait le bon-

homme lui faisait plaisir, car elle battit |

des mains joyeusement et retourna en courant du côté des autres jeunes filles.

— Ces jeunes personnes, me dit Susuki, sont les compagnes de classe de mes filles. Elles font toutes leurs études ensemble. Je viens de leur dire de nous organiser un jeu auquel leurs professeurs les font jouer souvent, parce qu’il crée entre les élèves une émulation extraordinaire! Vous allez en juger. Instruire en amusant, mon cher monsieur, voila où est le secret de l'éducation!

Me

Le jeu s’organisait déjà. Toutes ces demoiselles étaient accroupies en rond autour de l’une d’elles, une très jolie personne qu’on me dit s'appeler Okanna.

C'était la fille d’un voisin, un autre boutiquier de la rue.

Elle commença à réciter quelque chose.

Susuki m’apprit que c’étaient des vers tirés d’une grande pièce classique se rapportant aux faits et gestes de héros et de héroïnes japonais de la plus haute antiquité. Elle débitait cela à peu près sur le ton d’une petite fillequiréciterait Afhalie à une distribution de prix.

Seulement, de temps en temps, elle s’arrêtait brusquement en désignant du doigt une des jeunes personnes qui faisaient cercle autour d’elle, Il fallait alors que celle-ci continuàt aussitôt le vers commencé.

Si elle ne le pouvait pas, ou simplement si elle hésitait, elle devait donner un gage. Et ce gage était une pièce quelconque de ses vêtements. On commença par les chausettes , puis vinrent les ceintures. Enfin, une demoiselle fut obligée de donner son kimono, ce qui parut, du reste, l’amuser beaucoup. Oziyé défendit le sien assez longtemps, à la grande satisfaction de son père. Mais elie aussi finit par succomber devant la trop savante Okanna.

Ce qui me confondait, c’était de voir l'air enchanté avec lequel les parents assistaient à ces ébats de leur progéniture. J’ai raconté cette aventure à des gens bien au courant des mœurs japonaises. Ils m'ont dit qu’elle n'avait rien d’extraordinaire et ont ajouté que toutes ces jeunes personnes qui retirent si facilement leur chemise en public se conduisent généralement fort bien et deviennent d'excellentes mères de famille, très dévouées et très fidèles à leur mari.

Nous ne comprenons guère, chez la femme, la vertu sans la pudeur. Il paraît certain qu’il n’en est pas de même là-bas.

Il faut remarquer, du reste, qu’il en était un peu de même dans l’ancienne Grèce. Il y avait des circonstances assez nombreuses où hommes et femmes se montraient tout nus en public. Pour eux, comme pour les Japonais, la nudité ne comportait aucune indécence. Cette communauté d’usages chez deux peuples éminemment artistes aurait dû diriger l’art dans la même voie. Il est bien curieux que ce soit l’effet contraire qui s’est produit. L'art grec a été presque uniquement consacré à la réproduction et à l'idéalisation du corps humain, tandis que les Japonais, qui ont au plus haut degré le sentiment de la ligne et de la couleur en ce qui concerne les animaux, paraissent n'avoir jamais compris la beauté du corps humain dont, sciemment et volontairement, ils ne font que des caricatures».

ALLEMAGNE

Le Globus (Vol. LXVIIT, N°. 14) contient la première partie d’un article du Dr. Jos. L. Grunzel sur le droit de famille chinois comparé avec celui des autres peuples (Das Familienrecht der Chinesen im Vergleiche zu dem der anderen Vülker). Elle traite du mariage et du contrat de mariage. Tout cela est expédié en trois pages et ne donne rien que des choses connues, tandis que l’auteur ne cite que des autorités de seconde-main. Il y a aussi des erreurs graves comme p. €. A D IGE au lieu de GE JR , pour «Entremetteur ou Entremetteuse de mariage». Des savants, ne sachant pas, ou pas suffisamment,

le Chinois, ne devraient pas se hasarder sur un terrain pareil.

M. K. Himly a publié dans la «Zeitschrift der deutschen morgenländischen Gesellschaft» une note sur le fruit ethrog ou la pomme d'Adam dans le Talmud, et le citron Chinois Dis Æ ou Citron Main-de-Bouddha (Citrus decumanus). Il croit que la connaissance de ce fruit a été propagée de l’Inde dans l'Asie occidentale par les colonies romaines et judaïques sur la côte occidentale de l'Inde, Le changement de Bouddha en Adam est un fait bien avéré par plusieurs exemples semblables.

BELGIQUE

Mgr. Ch. de Harlez a publié dans les «Mémoires de l'Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique», Tome XLIX, un mémoire sur l’École philosophique moderne de la Chine (Système de la nature JE FE Sing li).

GRANDE-BRETAGNE

Les Supplementary Papers de la «Royal geographical Society» contiennent les articles suivants de M. E. Delmar Morgan: Journey of Carey and Dalgleish in Chinese Turkistan and Northern Tibet; and general Prejevalsky on the orography of Northern Tibet (with Map). 1. Introductory remarks. 2. Jour-

ney of Carey and Dalgleish; Mr. Dalgleish’s itinerary. 3. The orography of Northern Tibet (with « view of the River Di-chu, upper Yang-tsze-kiang , North-eastern Tibet).

Prof. Robert Kennaway Douglas is to deliver the inaugural address of the Autumn term of the School for Modern Oriental Studies at the University College, London, on Tuesday, Oct. 14, at five p. m.

Page 1