AVERTISSEMENT
On connoit peu le Royaume du Pegu perdu dans celui d’Ava, et borné au Nord par les Royaumes d’Aracan et d’Ava, et à l'Orient par le haut et le bas Siam qui le termine aussi au midi jusqu'à la mer , et la mer après l’avoir baigné à l'occident se retire elle-même vers le couchant et lui forme une côte meridionale, ensuite de quoi elle achève de le borner à loccident, Les Européens qui y ont été n’ont donné aucuns details particuliers des lois, des moeurs, de la religion, des usages et du commerce des Peguans. J'ai consulté differens auteurs qui en ont parlé, mais comme ce paijs est sujet à beaucoup de révoutions, et que le Gouvernement varie suivant les circonstances, j'ai vu avec linterêt beaucoup de choses qui ne sont pas citées dans les anciens ouvrages sur le Pégu. D'ailleurs ce pays ayant été conquis par les Bramans et étant depuis plusieurs années sous la domination du roi d’Ava, il s’est fait des changements considérables dans le gouvernement.
La ville de Siriam qui passoit autrefois pour une des plus grandes villes de cet etat n'existe plus. Elle est totalement ruinée. Rangon située à 12 lieues à
l'occident lui a succedé. C’est dans cette ville où les vaisseaux Européens vont pour être radoubés et où je suis resté pendant quinze mois que j’ai pu prendre connaissance de tout ce que je me propose d'écrire. On y apprendra tout ce dont on doit être instruit pour communiquer avantageusement avec le gouvernement pegouan. Il faut beaucoup de circonspection pour s’y maintenir et ne pas s’exposer à être le jouet des caprices des gens de justice, auxquels l'autorité des loix donne un empire absolu sur les Etrangers, ce qui expose ces derniers à en être les victimes.
Aussitôt qu’on a mis le pied sur les terres de cet Etat, on est censé esclave du Roy, et on doit se soumettre à tout ce qui est exigé en Son nom.
Je diviserai cette description en deux parties. La première contiendra : 1°. l’'Extrait de mon journal depuis le moment de mon depart de Brest, jusqu’à celui de mon arrivée à l’embouchure de la rivière de Rangon (qui se nommait anciennement Syriam du nom de la ville qui a éte detruite) dont je donnerai un plan exact d’après les instructions que j'ai prises de plusieurs capitaines français et anglais établis dans ce pays et qui y font une navigation continuelle, et aussi d’après les observations que j'ai faites pendant mon séjour à Rangon avec des notions certaines pour monter et descendre cette rivière sans courir de dangers. J'y ai joint toutes les remarques nécessaires pour l’atterrage de la côte du Pegu, dont je me suis instruit et pour laquelle nous n'avons jusqu'à présent aucuns renseignements qui assurent la navigation de ces parages. M. D’Après de Mannevillette en parle avec précaution avouant que les contradictions qu’il a trouvées dans les différents journaux qui lui ont été présentés, l’ont obligé à se borner à un simple détail. Ce qui sera d’une grande utilité aux navigateurs que les circonstances conduiront dans ce climat.
29, Je ferai connoitre succinctement tout ce que j'ai eu à souffrir avec les Peguans qui méprisent souverainement les Etrangers. Le moment même de mon départ sera marqué d’une suite de vexations qu'il faut malgré soi endurer.
3°, Je terminerai mon journal en abregé par mon retour en France. Ce petit tableau fini il serra facile de se former une idée d’un gouvernement aussi despote. À la suite de ce journal je donnerai un détail du naufrage du vaisseau le Bougainville. On y verra l'injustice qu’on opère envers ceux qui ont le malheur d’échouer sur les côtes du Pegu. Loin de leur tendre une main secourable, le Prince sur les terres du gouvernement duquel ils font naufrage, les fait esclaves, et ils resteroient dans cet état, si des compatriotes zélés ne venoient
pas à leur secours,
La deuxième partie contiendra une description de ce pays, des mœurs, des loix, de la Religion, des usages et du commerce de ses habitants.
Mon but étant d'être utile à mes compatriotes, je suis dans la confiance qu’ils feront grace au style et ne feront attention qu’au zêle qui me porte à leur
communiquer mes observations.