DE
Nous avons vu‘) les efforts faits en France sous le Premier Empire pour renouer avec la Cochinchine les relations établies par l’évêque d'Adran. A vrai dire, il n’a jamais manqué dans notre pays d’esprits entreprenants pour suggérer la création d’établissements sur la côte orientale de l’Indo-Chine et même pour s'offrir d'aller mettre leurs plans à exécution.
Pendant les Cent jours même, un sieur Jean Alexandre SAIÈLES, négociant à Saint Paul, Ile Bourbon, écrivait le 9 mai 1815, au Général Bouver de Lozter ?), Maréchal des Camps des Armées du Roi, Commandant de la Légion d'honneur, Chevalier de l'Ordre Royal et Militaire de St, Louis, Commandant en Chef l'Ile Bourbon, pour lui remettre un Mémoire sur les avantages de rétablir les Relations commerciales avec Sumatra, Côte malaise, Cochinchine, Bornéo, les isles Philippines et la Chine adressé à Nosseigneurs les Conseillers
d'Etat à Paris. Salèles écrivait dans cette lettre:
1) T'oung Pao, 1903, pp. 201—227.
2) Athanase-Iyacinthe Bouvet de Lozter, né à Paris, 1769; + à Fontainebleau, 31 janvier 1825; Commandant de l’île Bourbon, 1814.
Lettre de Salèles.
Mémoire de Salèles.
«Si le Gouvernement goûte mes idées et qu’il m’honore d’une approbation ad hoc, je m'engage à aller en France guider et diriger l’armement du bâtiment que je choisirai à cet effet; bien entendu que laissant ici mes affaires à mon associé, il conviendra que le Gouvernement me fournisse tous les moyens de passer en France, d’y résider pour l'utilité de FParmement, qui je crois ne pourrait être pour le moment que pour Côte malaise, Sumatra et Cochinchine. J’arrangerai si bien la manière d'opérer que le Gouvernement en sera pour très peu de frais au résultat. Il faut que je sacrifie deux années pour donner des notions et guider toute l’opération. Je les sacrifierai avec plaisir, voulant me
rendre utile, et mériter les faveurs de mon Gouvernement» 1). Voici ce Mémoire de Salèles:
La Paix, présage de notre bonheur futur, fournit à un Français qui aime sa patrie, l’occasion favorable de remplir sa tâche, heureux s’il peut plaire et mériter par suite l’approbation et la protection de Nosseigneurs les Conseillers d'Etat.
Je regretterais de ne pas être utile à ma nation. Il est du devoir d’un bon Français de fournir des idées sur des avantages que la guerre et les circonstances politiques ont fait perdre au commerce français depuis vingt-cinq ans.
Voyageant dans le plus fort de la guerre 1804 à 1809 je fus obligé de créer des moyens pour naviguer avec sécurité. Mon esprit tout occupé de ma garantie personnel me donna la nécessité d’étudier les mœurs et les usages des pays que je visitai pour souvent déjouer la jalousie de nos ennemis alors, et tirer le plus grand parti de mes voyages.
J'ai souvent questionné des Chinois et de vieux Européens. Je ne fus pas longtemps à m’apercevoir que les Anglais très-politiques, avaient déjà donné une impression très-défavorable au caractère français, ce qui n’avait pas été difficile, n’y ayant personne qui représentät la nation française dans aucuns des comptoirs. Cet abandon de la part des Français appuyait très-fortement les conséquences et les Chinois et autres nations croyaient que la France ne comptait plus parmi les peuples d'Europe.
Il est bon de dire en passant que dans toutes les possessions anglaises, hollandaises et espagnoles on y rencontre une grande quantité de Chinois, qui sont employés au commerce et à la culture, qui malgré cela payent un impôt de six piastres pour chaque année de résidence à Manille. Pendant mon séjour on en comptait 70000 qui donnaient au Gouvernement 420000 piastres. Il est facile de juger des ressources que doivent trouver des malheureux qui abandonnent leur pays pour se soumettre à la discipline des étrangers et leur
payer un impôt personnel.
1) Archives de la Marine et des Colonies. — CocHiNCHINE, 1792—1818, No. 5.
Les peuples des contrées où les Anglais trafiquent agissent tous avec crainte, ce qui offrirait aux Français plus de facilités pour y établir des branches de commerce, et s’y procurer la protection des chefs. Mais avant de penser à obtenir des avantages de ces relations très-utiles à nos plates maritimes, il convient que des Français décorés par le Roi visitent ces peuples, y portent des cadeaux pour pénétrer a fond l'esprit des sultans de Sumatra, côte malaise et Bornéo. Ces peuples sont faux, traitres et vindicatifs, il faut agir avec bien plus de politique qu’avec les autres.
Une fois que les traités seront réglés on conviendra des cadeaux que chaque bâtiment sera tenu de faire alors en tenant aux accords. Le commerce prendra le cours qu'on voudra lui donner, et par des fêtes, des civilités, on s’entretiendra dans leur amitié.
N'ayant que de très-médiocres possessions dans l’Inde, il serait du plus grand intérêt pour la France de créer chez les habitants de Sumatra, côte Malaise, Cochinchine, Bornéo, les isles Philippines et la Chine des relations commerciales. Elles ne pourraient être bien établies que par des envoyés du Gouvernement qui connaïitraient parfaitement les usages et le caractère des différens peuples à visiter. Il est dans les choses très possibles d’en obtenir tous les avantages que peut offrir le commerce de cette partie du monde.
L'esprit qui règne dans les comptoirs de Canton n’est absolument dirigé que par lintérêt, et les Chinois ne sont portés naturellement à aimer que ceux qui leur offrent de grands bénéfices, et c’est toujours dans l’idée d’en profiter qu'ils protègent ceux qu'ils croient pouvoir être utiles à leurs vues. Il convient donc pour y établir nos relations d’y faire paraître des hommes qui habitués à leurs manières et à leur caractère soient à même aussi de déjouer l'intrigue des autres nations. Une ambassade dirigée pour la Chine peut trèsbien réussir et obtenir quelques avantages quand ce ne serait que de se faire rétablir dans la factorie qui appartenait à la Compagnie française, et qui, aux époques de mes voyages se trouvait occupée par les Anglais. J'ignore si cette propriété a été vendue. Je sais seulement que le sol appartient toujours à l’empereur de la Chine et que l’on peut élever des bâtimehs sur un plan donné sans être propriétaire du terrain, attendu qu’il est défendu aux Européens d’avoir des terres en propriété. L'ambassade pourrait même se servir de ce prétexte apparent pour déjouer nos concurrents et nos rivaux et si les choses étaient bien disposées obtenir de l'Empereur à Pekin quelques faveurs pour l’ancrage des vaisseaux et les cadeaux du Hopou et autres avantages que suggèreront les circonstances futures, en calculant toujours et sérieusement que cette ambassade aurait pour motif principal d'établir un commerce qui serait lucratif aux places commerçantes de France. La même Ambassade en retournant à la Mousson du Nord-Est pourrait passer entre les Parassels et la
Cochinchine et se diriger à la capitale de ce royaume pour y faire un traité
de commerce. On doit se rappeler que sous Louis XVI il y avait des liaisons intimes et que l’Evêque d’Adran se rendit à Paris avec le fils du Roi de la Cochinchine qui y reçut des témoignages de bienveillance de notre Souverain, et qui au retour de ce jeune prince dans ses Etats, les Français jouissaient de tous les agrémens possibles; leur religion y était tolérée et le nom seul de Français y portait sa recommandation. Depuis on a cherché à nous faire perdre ces avantages et il serait utile au commerce de rétablir des relations qui par suite deviendraient très-lucratives par les productions que fournit le sol de la Cochinchine. Je sais que nous avons encore des Français attachés à cette Cour, et que les Mandarins aiment et cherchent à profiter de l'instruction des Européens surtout quand ils sont français. [Il y eut à l’époque de mon second voyage une expédition faite en ambassade par les Anglais. Ils furent mal reçus et les cadeaux renvoyés. J'étais présent à Canton quand ils furent vendus en vente publique. J'avoue que cette contrariété n’a pas été citée avec toutes ses particularités, cependant elle est réelle, et j’en ai eu tous les plus petits détails. Si pareille expédition eut été faite de la part des Français elle eût réussi avec tout l'avantage et la considération que les Cochinchinois sont en disposition de nous offrir d’après l’attachement qu'ils portent aux Français qu’ils aiment en reconnaissance des obligations qu’ils ont à l’Evèque d’Adran.]!)
Mille autres raisons pourraient faire ouvrir les yeux sur Putilité d’aller faire connaître chez les nations lointaines que les Français jouissent de toute la consistance qu’ils possédaient sous le règne de Louis X VI.
Il serait trop long de donner des détails sur différentes particularités dont j'ai été témoin. Il suffira de dire que partout où j'ai été et où j'ai pu manifester mon opinion comme Français, j'ai eu preuve que la douceur des mœurs et des usages français plaisait partout. Si du moins nous n’offrons pas de grandes relations de commerce, celles que nous pourrons avoir seront plus agréables pour les peuples par les manières qui nous distinguent des autres nations et qui plaisent infiniment aux peuples les moins civilisés qui savent tous apprécier ce caractère. Tout en profitant de leurs bonnes dispositions, nous pourrons par les mêmes raisons nous faire respecter.
J'offre de donner s’il est nécessaire et si le Gouvernement l’exige, des notices détaillées touchant les marchandises convenables pour établir les relations commerciales dont est cas au présent Mémoire, plus divers autres renseignemens utiles qui pourraient m'être demandés.
J'ai l'honneur d’être, avec un profond Respect, Nosseigneurs, Votre très humble et très-obéissant serviteur J. A. SALÈLES ?).
1) J’ai cité ce passage entre [ ] dans le 7‘oung Pao, 1903, p. 219. 2) Archives de la Marine et des Colonies. — CocuiNCHiNE, 1792—1818. No. 5.
À la suite de l’envoi de ce Mémoire à Paris, on demanda au Gouverneur civil de l'Inde française des renseignements sur la nature des relations commerciales qui pourraient être ouvertes avec les pays indiqués par le Sieur Salèles, mais les graves évènements qui se déroulaient en Europe ne permirent pas de donner immédiatement la moindre attention aux intérêts d’Extrême-Orient. Il était réservé au Duc de Ricaerreu de renouveler la tradition die ückelieu :
de la politique de Louis XVI et c’est à ce grand Ministre que ne la Bi sacnere,
nous devons la reprise des relations brisées brusquement à la fin du XVIIIS siècle.
Le Duc de Richelieu avait remplacé Talleyraud au Ministère des Affaires étrangères le 24 sept. 1815. Cet homme remarquable qui occupa ce poste trop peu de temps ‘) a été, avec Portal, le véritable organisateur de la politique coloniale de la Restauration: c'est un précurseur.
Aïnsi qu'il appert de la lettre adressée le 17 sept. 1817 à Caaiengau *), en Cochinchine, par le due de Richelieu, celui-ci obtint les renseignements qu'il désirait sur ce pays de M. de La Bissacuère. Pierre Jacques Lemonnier de la Bissachère appartenait aux Missions étrangères de Paris; il était du diocèse d'Angers; le 11 déc. 1789, il partait pour la mission du Tong-King, d’où il revint en 1807 député au séminaire de Paris par la mission de Cochinchine *). On a publié sous son nom un ouvrage sur le Tong-King *) qui n’est peut-être pas en entier de lui‘), parait-il.
L'auteur de ce livre est plutôt pessimiste, cependant il écrit:
1) Il se retira le 28 déc. 1818. 2) Voir plus loin.
3) Il est mort à Paris, le 1° mars 1830.
4) Traduit ou plutôt rédigé par M. de Montyon, écrit Quérard, Sup. lift. dévoilées, II, col. 478.
5) Etat actuel du Tunkin, de la Cochinchine, et des royaumes de Cambodge, Laos et Lac-tho, par M. de la Bissachère, missionnaire qui a résidé 18 ans dans ces contrées;
traduit d’après les relations originales de ce voyageur. Paris, Galignani, 1812, 2 vol. in-8.
Note de M. Richenet.
«Quels que soient les principes, et quelle que soit la défiance, il n’est pas impossible qu’il soit fait au commerce européen de grandes concessions; le Tunkin peut y être entraîné par quelque crise qui compromette sa sureté, comme une guerre malheureuse contre la Chine, le trône ébranlé par des révoltes, un prince expulsé de ses États, comme il est arrivé en Cochinchine; et quand une puissance européenne, pour prix des secours qu’elle donnera, n’obtiendrait qu'une simple concession de commerce, il est possible qu'avant peu de temps, cette concession dégénère en une propriété territoriale, et qu’ensuite ce droit de propriété prenne un caractère de souveraineté. Telle a été la fon-
dation des plus grands établissemens de commerce en Asie» 1).
M. Ricuenzr ?), de la Congrégation de la Mission, revenu en France en 1815, et qui remplissait, 132 rue du Bac, les fonctions de Procureur des Missions de Pe-King, appelé aussi à donner son avis, rédigea sur la demande du gouvernement deux longues notes, l’une (30 juillet 1817) sur la Mission des Lazaristes en Chine, spécialement à Pe-King, l'autre (3 août 1817) sur les moyens ou le mode de rétablir le commerce français en Chine à laquelle nous avons
fait un emprunt plus haut *) et que nous reproduisons #n-extenso:
Je suis trop peu au fait des affaires de commerce, pour pouvoir donner des idées précises sur ce sujet. Pour répondre à la demande que l’on m'a fait l'honneur de me faire, j'exposerai simplement ce que j'ai vu et entendu en Chine. je n’examinerai point par conséquent s’il est plus à propos pour le commerce d’une nation, de n’en faire en Chine que par une compagnie exclusive. J'observerai seulement que les nations de Europe paraissent l'avoir jugé ainsi. Les Anglais, les Hollandais, les Espagnols, les Danois, et les Suédois, qui sont à peu près les seuls Européens qui, depuis la Révolution française, fassent le commerce à Canton, ne le font que par des compagnies exclusives, ainsi que la France le faisait avant la Révolution. (Les Russes ne sont point admis à Canton: ils ne peuvent commercer avec la Chine que sur les frontières du Nord. Les Portugais ne vont guère qu’à Macao: les négociants sont libres d’aller euxmêmes à Canton, pour y faire leurs contrats d’achat, mais leurs vaisseaux ne peuvent pas y monter. Ainsi ils sont sur un pied différent des autres nations).
Les Anglais qui eurent de grands débats dans leur Parlement, il y a quelques
1) IE, pp. 287—8.
2) + 19 juillet 1836 à Paris.
3) T'‘oung Puo, 1903, p. 213.
années, sur ce commerce exclusif, levèrent cette exclusion pour toutes les parties des Indes orientales, déclarant que tout vaisseau pourrait désormais y commercer librement, mais ils conservèrent et confirmérent cette même exclusion pour la Chine.
La raison que l’on en donne, c’est 1° que le commerce de Chine ne peut être avantageux pour une nation, qu'autant qu’il sera fait plus en grand, d’une manière régulière, stable et honorable. 2° Une compagnie ayant ses supercargues ou agents à Canton ou Macao, peut faire ses contrats d'achat dans des temps opportuns, avant l’arrivée de ses vaisseaux, ce qui lui est souvent d’un grand avantage. 3° Une compagnie peut mieux obtenir du crédit auprès des Chinois, gagner leur confiance, et est moins exposée à être dupée par eux. Il est essentiel d’avoir de l’expérience, de connaître les Chinois pour traiter avec eux. On sait qu’ils sont assez généralement portés à tromper, quand ils le peuvent impunément. Mais ils noseraient ou ne pourraient guère tromper impunément une compagnie, ou ses agents résidents à Canton, parce qu'au retour des vaisseaux ils seraient informés de la fraude et la feraient réparer. Il n’en est pas de même d’un vaisseau particulier. Il faut qu'un capitaine qui arrive à Canton ait bien de l'adresse, de l’expérience et soit bien sur ses gardes pour n'être pas dupé; et s’il a le malheur de l'être, quel moyen pour lui d'y remédier ?
Les Américains des Etats-Unis qui font un commerce considérable avec la Chine, le font néanmoins d’une manière libre, sans exclusion. J°y ai vu jusqu’à quarante de leurs vaisseaux, dans le cours d’une seule année. [ls ont un Consul qui arbore le pavillon américain, devant sa factorerie, ainsi que les supercargues des compagnies européennes arborent celui de leurs nations respectives. Ce Consul patenté de son gouvernement, est communément associé ou agent de quelque grande maison négotiante en Amérique. Outre ce Consul il y a communément plusieurs autres Américains résidents à Canton. Quelques-uns font les affaires d’autres maisons particulières, avec les leurs propres; quelques autres ne font presque rien que par consignation, c’est à dire qu'une maison ou un particulier envoyant occasionnellement un vaisseau en Chine, les charge de vendre la cargaison qu'il envoye, et d’achetter celle qu’il désire recevoir, moyennant une commission de tant pour cent. D’autres vaisseaux Américains n’ont point recours à ces agents. Le Capitaine, ou un Supercargue qui suit le vaisseau, fait lui-même toutes les affaires.
J'ai entendu souvent les Européens à Canton se plaindre des Américains. On trouve qu'ils gâtent le commerce, parce que faisant plus en petit, ayant moins de moyens, moins de crédit à ménager, ils prennent de mauvais thés, des nankins qui n’ont pas les dimensions convenables, que les Compagnies ne voudroient pas recevoir; et pouvant les vendre à meilleur prix, parce qu'ils les
ont achetés de même, ils font tort aux marchés d'Europe.
La dépense des Agents d’une Compagnie résidents à Canton est nécessairement considérable, soit parce que quelques articles sont chers, soit parce qu'il faut y paroitre sur un ton approchant du luxe, soit parce qu’on y est nécessairement dupé par les domestiques et agents chinois. Chaque Compagnie Européenne a une factorerie entière, composée de 3, 4 ou 5 corps de logis. Chaque Compagnie a achetté sa factorerie et paye tant par an pour le fond. La Compagnie Anglaise en a deux.
Un agent seul, comme les Américains, se contente d’un seul corps de logis, qu’il loue environ 1200 piastres fortes par an, sans l’ameublement. Un seul corps de logis ne suffiroit pas pour une Compagnie, qui a plusieurs Supercargues résidents, et doit loger le capitaine et les officiers des vaisseaux, qui viennent y passer quelques jours, les uns après les autres. Les vaisseaux restent à la distance d’environ trois lieues de Canton. Il faut aussi avoir une maison à Macao pour l'été. Elle coûte moins cher que celle de Canton, mais le passage de Canton à Macao est une autre dépense; il coûte plusieurs centaines de piastres fortes, à cause des droits ou vexations des Mandarins, et autant pour le retour de Macao à Canton. Tout cela cependant est indispensable. Les Chinois ne permettent pas aux Européens de demeurer à Canton pendant l'été, lorsqu'ils n’y ont pas de vaisseaux.
Si le gouvernement se déterminait à établir une compagnie exclusive, il parait qu’il serait inutile d’avoir un Consul, parce que les Agents de cette Compagnie à Canton seraient naturellement ceux du gouvernement. Mais si on laissoit le commerce libre, il semble qu’il seroit à propos d’avoir un Consul, à peu près comme les Américains. Il est intéressant sous plusieurs rapports qu'une nation comme la France ait toujours un représentant ou agent à Canton, et il convient de lui donner les moyens d’y paroître d’une manière honorable. II me semble qu'il vaut mieux qu’un Consul dans ce pays-là soit en même temps négociant, mais il faut qu’il soit en état de faire des affaires un peu considérables. Autrement il serait nécessaire de lui donner de forts appointements, pour qu'il püt soutenir le ton honorable avec lequel il doît paroître. Les Chinois à Canton considèrent peu ou point les qualités du Consul, ils ne font guères attention qu’à celui qui leur fait plus de demandes de marchandises, c’est à dire qui leur apporte plus d’argent.
Il ne seroit peut être pas aisé de se procurer maintenant une factorerie entière à Canton. Le terrain que les Chinois accordent aux négociants étrangers pour leur habitation est très circonscrit. Ils ne leur permettent pas d’habiter ailleurs, et l’on ne pourroit pas construire d’autres factoreries dans ledit terrain. Il faut se contenter de celles qui existent. On ne peut que les reconstruire, distribuer, arranger, chacun à son goût. C’est ce qui fait que les loyers ou achats de maison sont à un si haut prix. Le Capitaine ou le Supercargue de chaque vaisseau particulier est obligé de louer un corps de logis, et ils le
payent 600—800, jusqu’à 1000 piastres fortes pour le peu de temps qu'ils ont à rester, ne fut-ce que pour un mois. Les capitaines Anglais sont également obligés de se procurer ainsi un logement, car quoique leur Compagnie ait deux grandes factoreries, elle ne loge que ses Supercargues et autres personnes résidentes, attachées à la compagnie. Leur nombre se monte à plus de 15, près de 20.
Les Français avaient une factorerie. Elle fut vendue à l’enchère, lors de la dissolution de la Compagnie, au commencement de la Révolution. Messieurs ConsTANT et PiRON, qui avaient été Supercargues de la Compagnie, l’achettèrent. L'un et l’autre quittèrent ensuite Canton. Mr. Piron y retourna vers la fin de 1802, en qualité d’Agent de la nation, mais nommé seulement par le gouverneur de l'Isle de France. Il fit rétablir la factorerie et arbora le pavillon national. Etant mort à la fin de 1804 et se trouvant débiteur de Mr. Constant, celui-ci devint, dit-on, seul propriétaire de la factorerie. Depuis, elle a été aux soins d’un Anglais, qui la loue partiellement à différents capitaines. Je ne sais s’il agit pour Mr. Constant, ou si ce Monsieur l’a vendue à quelque Anglais. Mr. Constant est, je crois, un Genevois, qui depuis plusieurs années est établi en Angleterre. On pourrait peut-être rachetter cette factorerie. Environ 1807, la Compagnie suédoise ayant failli, sa factorerie fut aussi vendue. En 1815 elle appartenoit à un marchand chinois. Je pense qu'il la vendroit volontiers.
Quoique les Compagnies Européennes aient généralement un certain nombre de Supercargues, résidents à Canton ou à Macao, il me semble qu’en établissant une compagnie française, on pourroit se contenter, au moins pour un temps, d’avoir à Canton un seul Supercargue avec un écrivain. Les Supercargues de la Compagnie Danoise ne résidoient pas à Canton, dans le temps que j'y étais. Ils venaient avec leurs vaisseaux et s’en retournaient avec eux; mais on sentait de l'inconvénient de n’en avoir pas au moins un à résidence fixe. Je vis à Canton en 1802 ou 1803 un François qui y avoit passé une partie de son enfance dans la factorerie française et y avait appris la langue chinoise. Il alla ensuite à Peking, en qualité d’interprète, avec la dernière ambassade hollandaise. La connaissance qu’il a acquise de la langue et des usages de Canton pourrait le rendre utile surtout dans les commencements. Je crois qu'il est maintenant établi à Anvers. Il s'appelle AGIE ?).
Quelque parti que le gouvernement français juge à propos de prendre, soit d'établir une compagnie exclusive, soit de laisser à tout particulier la liberté d’expédier des vaisseaux en Chine, il est bien important, si l’on se détermine à y avoir quelques résidents, sous quelque dénomination que ce soit, Supercargues, Consuls ou Agents, que ce ou ces résidents aient non seulement
de la probité, mais un véritable fond de moral et de religion. Ces principes et
1) Voir Z‘oung Pao, 1903, p. 213.
Chambre de Commerce de Bordeaux.
une conduite qui y soit conforme ont plus d'influence qu’on ne pense communément, même sur l'esprit des Chinois payens, et pour le succès du commerce. Les Européens des différentes nations qui vont à Canton ne sont malheureusement pas toujours assez recommandables sur cet article, et c’est un grand mal, même politiquement. J’y ai vu très peu de Français, parce que la Compagnie n’existoit plus, lorsque jy arrivai, et que la guerre empèchoit nos vaisseaux d'y aller; mais les rapports que jy ai entendus, au sujet de plusieurs qui y avaient résidé, n'étaient malheureusement pas à l’honneur de notre nation. Le célébre Mr. de la Pérouse entendant de semblables rapports, pendant le séjour qu'il fit à Macao, en fut vivement touché. Il déclara qu’il en ferait part au Roi, et qu'il solliciterait que l’on fit plus d'attention dans le choix des personnes que l’on enverrait dans ce pays-là, ainsi que dans les recommandations qu’on leur ferait, les réglements qu’on leur prescrirait. Cette attention n’estelle pas maintenant plus importante, plus nécessaire encore qu’elle ne l'était du temps de Mr. de la Pérouse? Les idées désavantageuses que les déplorables circonstances de la Révolution ont fait concevoir contre notre nation sont loin d’être détruites. Ne serait-ce pas les confirmer si l’on envoyait à Canton et Macao des Français qui n’y donnassént aucun signe de Christianisme, ou le déshonorassent par leurs moeurs? Non seulement la Religion, mais l'honneur de la nation, ainsi que son avantage politique et commercial, ne réclament-ils pas l’attention et les soins du gouvernement à cet égard ? 3 août 1817.
RICHENET 1).
Mais on peut dire que le Duc de Richelieu trouva son plus sérieux appui, son plus actif stimulant et ses meilleurs renseignements dans les Chambres de Commerce, en particulier celle de Bordeaux ?).
La Chambre de Commerce de Bordeaux avait député à Paris M. Paul Narrac pour y suivre la demande qu’elle avait faite d’un vaisseau de guerre pour une expédition commerciale en Chine. M. Nairac écrivait aux Commissaires de la Chambre de Commerce
chargés du rapport sur l'expédition de Chine: )
1) Archives des Af. étrangères. — As. — Mémoires et Documents. — 21 (1712—1822).
2) Les Balguerie étaient à la tête du mouvement d'expansion; le 17 mai 1815, on compte dans la liste des négociants notables approuvée par le Ministère de l'Intérieur : J. J. Balguerie, Balguerie Junior et Balguerie (maison Sarget).
3) Archives de la Chambre de Commerce de Bordeaux. — Carton 42, — INDE, CHINE
et OCÉANIE.
Paris, 23 mars 1816.
A MM. les Commissaires de la Chambre de commerce de Bordeaux chargés du rapport sur l’expédition de Chine.
«La réponse à faire au Ministre est toute simple, elle consiste ce me semble à lui dire que considérant cette expédition comme profitable pour le commerce de Bordeaux, la Chambre m’a chargé de sa direction sous sa surveillance, qu’en conséquence, elle va s’occuper du plan d’association et qu’aussitôt que la souscription sera effectuée, elle en instruira S. E. pour obtenir du Roy les deux vaisseaux nécessaires à l’opération.
«Reste maintenant, Messieurs, le Plan d’association qui à la fois doit offrir les conditions et les calculs approximatifs que vous désirez présenter à la Chambre dans votre rapport et ensuite au commerce pour l’objet de la souscription.
«Le Plan que je vous ai remis & que M. Portal!) a approuvé, me semble remplir les conditions d’usage et offrir toutes les garanties nécessaires. La seule chose que vous désirez y ajouter, c’est un apperçu de l’opération dans le même sens que le prospectus de Lorient.
«Au reste le commerce de Chine est à la fois le plus connu, le plus solide et le moins sujet aux changemens. Ses bénéfices ont été certains dans tous les tems.
«Je vous citerai à l’apui de mon opinion ce qui fut fait en 1783 lors de l'expédition de mor père; il n’y eût ni plan, ni prospectus offert aux actionnaires, on se borna à une publication de l'expédition, ainsi que j’en ai entretenu M. Portal; les souscriptions furent remplies et l’opération eût son cours.
«Je crois devoir vous prévenir confidentiellement que $S. M. envoye une frégate en Chine, ce voyage a certainement un but politique, mais il ne peut qu'être infiniment avantageux à notre opération et lui préparer toutes les
chances de succès».
Le 6 avril 1816 *), M. de Vaugranc ‘), Ministre de l'Intérieur, donnait les assurances suivantes aux Membres de la Chambre de
Commerce:
1) Directeur Supérieur des Colonies. — Pierre Barthélemy, baron PorrTal, né à Albarèdes, près Montauban, 31 oct. 1765; + à Bordeaux, 11 janvier 1845; Ministre de la Marine, 29 déc. 1818—13 déc. 1821.
2) Archives de la Chambre de Commerce de Bordeaux.
3) Vincent Marie Vi£Nor, Comte de VAUBLANC, né à Saint-Domingue, 2 mars 1756; + à Paris, 21 août 1845; ministre de l’Intérieur, 24 sept. 1815; remplacé le 8 mai 1816, par M. Lainé.
Messieurs, les observations que vous m'avez adressées, sur la nécessité d'encourager les expéditions destinées pour les mers de l’Inde et de la Chine, m'ayant paru mériter d’être prises en considération, j'ai invité S. E. le Ministre des Finances, à examiner si les dispositions à prendre à cet égard, ne seraient point susceptibles d’être insérées dans la nouvelle loi sur les Douanes.
M. le Comte Corvetto !) me fait connaître, que l’utilité d'accorder des facilités au grand commerce extérieur a été sentie, et qu’elle a été l'objet d’un amendement à la loi sur les Douanes, concerté entre le Directeur Général de cette administration et la commission de la Chambre des Députés, chargée de l’examen du budget. Il ne vous reste donc qu'à attendre la détermination qui pourra intervenir.
A son tour, le Ministre de la Marine et des Colonies, Comte du Boucnace ?), donue des renseignements sur l'indemnité qui devra
être payée pour un navire de guerre:
Paris, 30 juillet 1816.
Messieurs, Vous m'avez répondu, le 26 juin dernier, qu'il deviendrait impossible de réaliser le projet d’une expédition en Chine, dont vous vous êtes occupés, si les actionnaires appelés à s'associer à cette entreprise, qui vous parait d’ailleurs présenter beaucoup de difficultés, n'étaient pas dispensés du payement de la moindre somme pour cause de dépérissement, au retour du Bâtiment.
Je vous ai fait observer, le 11 juin, et vous devez le juger vous-même, que, dans les circonstances présentes, la concession que je prierais le Roi de faire au commerce, ne pouvait être absolument gratuite; or, au lieu de mettre les frais d'armement à la charge des actionnaires, comme vous vous y êtes attendu jusqu'ici, je vous proposerais que le Bâtiment que Sa Majesté se déterminerait à vous faire prêter fut complétement armé au compte de la Marine; et voici alors quelles seraient les conditions à souscrire pour les actionnaires, envers mon Département.
4°. Le Bâtiment armé et pourvu de ses agrès et rechange serait estimé par le conseil d'administration du Port où il serait fourni: cette estimation servirait de base à la police d'assurance dont le montant (je ne parle pas de
la cargaison) appartiendrait au Roy. La prime serait payée par les actionnaires,
1) ZLouis-Emmanuel, Comte Corvetto, né à Gênes en 1756; + dans cette ville en 1822; ministre des finances 28 sept. 1815, à la place du Baron Louis.
2) François-Joseph de GrateT, Vicomte Du BoucHAGE, né à Grenoble, le 1 avril 1749; + à Paris, le 12 avril 1821; chargé du portefeuille de la Marine du 24 sept. 1815 au 23 juin 1817.
2°, Les frais de levée, de conduite au retour, la solde des équipages, le traitement de l’Etat-major, seraient à la charce des actionnaires, pendant la durée de l’armement, du voyage et du désarmement.
3°. Il en serait de même des vivres de journalier et de campagne: et, si les actionnaires demandaient qu'ils fussent fournis, soit en totalité, soit en partie, par les magasins du port, le prix en serait fixé par le Conseil de Marine, et il serait payé immédiatement en argent comptant.
4°. Si, pour mettre en état le bâtiment qui serait cédé par le Roi, le port était obligé à des dépenses de main d’oeuvre et à des achats, l’état de ces dépenses serait arrêté par le conseil de marine; les actionnaires verseraient les fonds nécessaires dans la caisse du payeur de la Marine, et le montant de ces fonds, ainsi versés, serait déduit de l'indemnité à payer par les actionnaires, au retour du Bâtiment.
5°, Cette indemnité serait fixée, suivant le bâtiment qui sera cédé, à la somme çi-après pour une année qui commencera le jour de la revue de départ.
130000 francs pour un vaisseau de 74.
80000 francs pour une frégate de 18.
50000 francs pour une flûte de 800 Tx, 40000 francs pour une gabarre de 4 à 500 Tx,
Ces fixations seront augmentées d’un 19° par mois de campagne excédant un an, et jusqu’au déchargement complet.
Pour arrêter le décompte de cette indemnité, un procès-verbal constatera le jour de la revue de départ et le jour où la cargaison de retour aura été mise à terre, et où le Bâtiment aura été remis à la disposition du Commandant de la Marine».
Le 31 octobre 1816, la Chambre répondait à cette lettre:
«Nons n'avons à faire aucune objection à ces conditions, elles nous paraissent fondées sur la plus exacte équité, et cependant nous pensons qu’une expédition de cette importance que nous voyons, malgré tout, entourée de tant de dangers et exposée à tant de vicissitudes, n’offrirait pas un grand attrait à ceux qui seraient tentés de s’y intéresser si le Gouvernement ne l’encourageait par un généreux sacrifice».
«Mais la reconnaissance nous reste, et nous n’oublierons Jamais que c’est en faveur du commerce de Bordeaux en général que Votre Excellence a daigné écouter les propositions de M. Nairac, les soumettre à notre opinion et les
faire couronner s’il est possible par la munificence royale» . . . ....... 1).
1) Chambre de Commerce de Bordeaux, Copie de lettres, 3 Mars 1815—6 avril 1818.
Enfin M. de St Crico, Conseiller d'Etat, Directeur général des Douanes, annonce une réduction de droits comme encouragement des premiers essais faits pour rétablir le commerce avec l'Extrême-
Orient:
Paris, le 8 Octobre 1817.
Nos relations commerciales avec la Chine et la Cochinchine étant, Monsieur, interrompues depuis longtemps le Gouvernement a jugé qu’il convenait d'encourager les premiers essais que l’on ferait pour les rétablir. Dans cette vue, des facilités spéciales ont été, par ordre du Roi, accordées pour les chargements que rapporteront plusieurs bâtiments partis de Bordeaux à ces destinations.
Jusqu'à leur retour, on est fondé à considérer comme problématiques les succès que le commerce peut obtenir dans des contrées lointaines où il n’a plus l'habitude de trafiquer, et comme l'incertitude des chances à courir pouvait empêcher de nouvelles entreprises qu’il importe d’accélérer dans l'intérêt de la navigation nationale, S. M. a décidé le 2 de ce mois, que les faveurs déjà autorisées pour quelques navires seraient étendues à tous ceux qu’on expédierait pour la Chine et la Cochinchine avant que les retours aient commencé et fait connaître aux négociants ce qu’ils doivent espérer de semblables spéculations.
Cet encouragement consiste dans une réduction des droits fixés à la moitié de ceux du tarif général, en exceptant, toutefois, de cette considération pour ce qui concerne les cargaisons importées de la Chine, les nankins et autres tissus, les sucres, cafés, cacao, poivre, piment, girofle, cannelle, (autre que de la Chine), muscade, macis, cochenille, écaille et les bois de teinture et d’ébénisterie.
Les mêmes exceptions auront lieu pour les retours de la Cochinchine avec cette différence pourtant que les sucres qui, pour l'ordinaire, en forment la partie principale jouiront de la réduction de moitié.
Pour être admis à profiter de cet avantage, les intéressés devront, au surplus, justifier par un rapport du capitaine, affirmé par les principaux officiers et matelots, puis vérifié au Ministère de la Marine, que le navire a pris son chargement dans un des deux pays que désigne la décision du 2 de ce mois.
Je vous prie de donner aux armateurs connaissance de ces dispositions qui sont une nouvelle preuve de la constante sollicitude de S. M. pour le dévelop-
pement du Commerce,
Des Mouuxs, Directeur des Douanes royales à Bordeaux, transmit cette pièce qui lui était adressée, le 14 octobre 1817, à la Chambre
de Commerce de Bordeaux.