MICHEL BENOIST
Le P. Michel BENOIsT LEA X (Ex Tsiang Yeou-jen, est né à Autun le 8 octobre 1715; ii entra le 19 mars 1737 dans la Compagnie de Jésus et il arriva à Macao le 12 juillet 1744; il est mort à Pe King le 23 octobre 1774, étant Supérieur de la résidence des missionnaires français à Pe King.
Il avait, étudié l’astronomie à Paris avec La Caille et Le Mennier; il com-
posa une mappemonde en deux hémisphères Hi ÉBL Æ Kouen in ts'iuouen lou offerte manuscrite en 1761 à K’ien Loung et gravée sur bois à Pe King
en 1767; une Carte générale du Ciel, fr fl PÉ K ET et une Carte gé-
nérale de l'Empire en 104 feuilles gravées sur cuivre en 1769 et années suivantes. Sa traduction du Chou King est restée manuscrite. La Collection de Bertin renferme huit lettres du P. Benoist de 1766 à 1770.
12 octobre 1766.
Monseigneur,
Vers la fin de janvier de cette année 1766 les deux Prêtres chinois, Louis Ko [ Xao FA KE 4] et Etienne YANG [# pi + ]2), sont arrivés ici à notre Résidence françoise de Pe King *) d’où ils étoient partis le 7 juillet 1751 pour aller en Europe, après avoir
été 4 ans sous ma direction pour apprendre les éléments de notre
1) Voir T‘oung Pao, Mai, Octobre et Décembre 1913, Juillet 1914, Mars et Mai 1915. 2) Voir Les Chinois de Turgot par M. Henri Cornter. (F/orileqium Melchior de Voqué, 1909, pp. 151—158).
3) Les deux Chinois rentrèrent à Pe King à la fin de janvier 1766.
Ste. Religion, de la langue latine et de la littérature chinoise. Îls ont ici raconté en détail ce qu'ils m'avoient déja écrit en général dès leur arrivée à Canton, les soins que Votre Excellence avoit daigné prendre d'eux après la dispersion de notre Compagnie, les bienfaits dont elle les avoit comblés, les magnifiques présents qu'elle leur avoit obtenus de notre Auguste et Bien Aimé Monarque, et en même temps les engagements qu'ils avoient pris avec V. Exec. de profiter des occasions que leurs fonctions de Missionnaires pourroient leur procurer, pour faire différentes observations qui contribuassent au progrès des sciences et des arts que V. Exc. désire de faire de plus en plus fleurir dans notre Royaume. Puisque l’un et l'autre sont venus se réfugier chez nous et que peut-être il leur eut été difficile de prendre un autre parti, je rendrai compte à V. Exc. de la conduite que j'ai tenue à leur égard.
Les deux PP. Yang et Ko lorsqu'ils sont partis pour l'Europe u’avoient guère d'autre conuoissance de la Chine que celles que les enfants, tels qu'ils étoient alors, avoient pu acquérir dans leur voyage de Pe King à Macao: car avant qu'ils fussent reçus à notre Eglise, ils n'étoient ni en âge, ni à portée, de savoir ce qui se passe dans le monde, et tout le temps qu'ils ont été chez nous, je veillois à ce qu'ils n’eussent communication avec qui que ce soit, sinon avec le maitre chinois qu'on leur avoit donué. Pendant 14 ans qu'ils ont été en France ou avec les François, ils ont pris les idées françoises, les manières françoises, et à leur arrivée à Canton, ils ont vu qu'il leur faudroit bien réformer leurs idées et que les moeurs et le Gouvernement de Chine étoient bien différents des moeurs du Gouvernement de France.
Ils ont été témoins des précautions qu’on prend pour que Îles Européens n'aient communication avec quelqu’autre Chinois que ce puisse étre, sinon avec une compagnie de quelques personnes établies
pour le commerce. Ils ont appris comment on s'’étoit comporté les
années précédentes à l’occasion de M' Fznr!), Anglois qui avoit entrepris de venir par Mer jusqu'à un port de la Province de Pe King, dans l'intention de faire pénétrer jusqu’à la Cour les plaintes qu'il avoit à porter contre les Mandarins de Canton. L'arrivée de l’Anglois au Port de la Province fut effectivement annoncée à la Cour: mais Le succès fut bien différent de celui qu’il s’étoit proposé. Il fut reconduit à Canton et condamné à 3 années de prison pour avoir tenté de pénétrer dans l'Empire contre la deffense qui en est faite à tous les étrangers. Tous les Chinois qu'on crut lui avoir aidé ou servi dans son entreprise furent bien plus rigoureusement punis. L'écrivain qui lui avoit dressé le placet fut condamné à avoir la tête coupée. D'autres qui avoient rendu d’autres services, furent battus, exilés, leurs biens confisqués: enfin nous autres Européans de Pe King en avons même souffert; car le Tsong tou ou Gouverneur de la Province de Canton demanda à l'Empereur et obtint que les relations entre les Européans de Pe King et ceux de Canton fussent deffendues sous des peines très rigoureuses; ce qui fait que depuis 7 ans, les voyes publiques nous étant interdites, nous ne pouvous nous eu servir que pour écrire quelquefois des petits billets sous des noms empruntés et en exposant ceux qui nous rendent le service de nous prêter leurs noms pour recevoir ou porter ces billets. Pour les lettres que nous envoyons en Europe ou que nous pouvons en recevoir, il nous faut envoyer des exprès, qui outre le danger qu’ils courent eux-mêmes beaucoup plus encore que nous, ne peuvent faire qu’à grands frais un voyage de douze cent lieues qu'on compte d'ici à Canton tant pour l'aller que pour le retour ?). Les PP. Yang
et Ko s'apperçurent bientôt que toutes ces circonstances rendoient
1) Voir note envoyée par Porvrr, Z'oung Pao, Juillet 1914, pp. 329—332. 2) N°. Ces rigueurs ont cessé pendant plusieurs années et au commencement de 1767. Mais elles ont recommencé depuis deux ans à l’occasion des troubles élevés contre les
missions, ce qui rend la correspondance très infructueuse. [Note du P. B.]
leur séjour dangereux à Canton, qu'ils n'avoient point de meilleur parti à prendre que de suivre les sages instructions qu'on leur avoit données en France et de partir au plus tôt pour Pe King. Ainsi quoiqu'on eut reçu nouvelle à Canton que les domestiques que j'y avois envoyés y devoient bientôt arriver, il parut plus prudent de ne pas les attendre et de chercher quelque conducteur de confiance, Le P. Le FeBvre, Supérieur général de notre Mission Françoise, qui, heureusement pour les deux nouveaux arrivés, étoit actuellement à Canton et leur avoit beaucoup servis pour leur débarquement, trouvât ce conducteur et pourvut à tout ce qui étoit nécessaire pour le voyage. Ils se mirent donc en chemin, ne portant avec eux ni lettres, ni écrit Européan, pas même leur Bréviaire ou quelqu'autre chose d'Europe qui put dans les douanes les exposer au moindre sonpçon. Arrivés à Pe King, ils vinrent tout de suite à notre résidence précisement dans le temps que nous revenions de faire les obsèques d'un de nos Jésuites françois qui depuis 30 ans étoit occupé dans le palais de l'Empereur à l'horlogerie et à la construction de différentes machines !). Il eut été difficile aux deux P.P. d'aller demeurer ailleurs que dans quelqu'unes de nos Maisons. Le P. Ko n'a plus de proches parents et des parents éloignés qu'il a, soit chrétiens, soit infidelles, aucun ne seroit en état de le reconnoitre; il n’a pas même cru qu'il fut convenable qu'il les alla voir. Pour le P. Yang, il a encore sa mère, femme de bon sens et de beauconp de Vertu que nous entretenons pour catéchiser les femmes de notre Chrétienté. Quant à ses autres parents, la plupart sont dans le goût de ceux du P. Ko. L'un et l'autre des deux PP. non seulement ne peut pas demeurer chez ses parents, mais doit encore avec eux prendre beaucoup de précautions. Si ces parents venoient à soupçonner qu'ils
eussent quelque chose en leur disposition, ils viendroient bientôt en
1) Sans doute le frère Gilles THÉBAULT, À; f Ar Fang Tse-sin, né à St. Malo le 8 juillet 1703; arrivé en Chine, 5 août 17388; + à Pe King, 18 janvier 1766.
ele. tt Re
foule les assiéger et les menacer de les accuser s'ils ne les aident: Nous ne voyons que trop ces sortes de menaces mises en exécution: hors si on venoit les aceuser d’avoir été en Europe et d’avoir des relations avec les Européans, il iroit sûrement de leur tête et peut être de la nôtre qui les avons envoyés.
. L'intention de Votre Exec. en les comblant de tant de bienfaits a été sans doute la même que celle du Grand Colbert lorsqu'il disoit à des Missionnaires qui partoient pour la Chine comblés de ses bienfaits, qu'il souhaiteroit que dans les voyages qu'ils sont obligés de faire pour convertir les infidelles et gagner des âmes à J. C., ils se servissent de ces occasions, et que dans les temps qu'ils sont
un peu moins occupés à la prédication de l'Evangile, ils fissent toutes les observations qu'ils pourroient pour la perfection des sciences et des arts. Si sous prétexte de s'appliquer à ce qui regarde les sciences et les arts, les PP. Ko et Yang négligeoient le salut de leurs compatriotes, je ne doute pas Mgr., que Votre Excellence n’en fût irritée et ne leur en fit de vifs reproches. Hors pour travailler au salut de leurs compatriotes, catéchiser, prêcher, administrer les sacrements, il faut absolument l'approbation des prélats; je ne crois pas qu'aucun prélat de Chine veuille leur donner des approbations, s'ils ne sont pas unis à quelque corps de Missionnaires qui leur assigne des districts dans lesquels ils pussent travailler, qui réponde de leur conduite et qui puisse agir en cas qu'à leur occasion il survienne quelque affaire. L'année dernière deux de nos prêtres chinois furent pris presqu’en même temps dans deux différents endroits du district de cette Province, l'uu et l’autre furent emprisonnés, souflletés; les Chrétiens principaux du district saisis et plusieurs d'entre eux mis à la torture. Si personne ne s’étoit intéressé dans cette affaire, il y auroit probablement eu une violente persécution: Mais en les faisant passer pour maitres de langue dans nos Eglises,
1 force de sollicitations auprès des connoïissances que nous pouvons
avoir ici à Pe King et en dépensant quelque chose pour gagner les gens des Tribunaux des lieux civils où ils avoient été pris, on les a relachés et on nous les a rendus. Il n’y a guerre d'année qu'il arrive dans quelques unes de nos Missions pareille affaire dont un particulier qui ne dépendra d'aucun corps de Missionnaires aura infiniment plus de peine à se tirer que s'il est de quelque corps dont tous les membres à l’envi s’intéresseront pour le tirer d’intrigue et pourront même interesser encore les membres des autres corps. Pour seconder les intentions de V. Exc. il seroit bon que les PP. Ko et Yang entretinssent des liaisons, soit avec des personnes lettrées dont ils pussent tirer des connoissances sur différentes matières indiquées dans leurs instructions, soit avec des personnes en place à la faveur et sous la protection des quelles ils pussent faire leurs différentes recherches, sur les sciences, les manufactures et les arts: et c'est à tâcher de gagner cette protection et cette faveur lorsque quelque circonstance particulière l'exige que V. Exe. a destiné les présents qu’elle leur a procurés: mais ici les lettrés ou sont en place, ou aspirent; et suivant les usages de Chine, il est difficile aux PP, Yang et Ko d’avoir des liaisons avec des seigneurs ou autres personnes distinguées, et leurs présents ils ne peuvent pas eux-mêmes en faire usage et les offrir. L'Empereur nous permet de lui offrir des présents, les Princes et les Grands en reçoivent de nous; ils ne craignent point de nous admettre en leur présence, de s'entretenir avec nous, de venir même nous visiter dans nos Eglises, mais c'est à titre d'étrangers protégés de l'Empereur et occupés à son service qu'ils en usent avec nous de la sorte; ils n'en useront pas de même avec les gens d'ici. Un Prince du sang nous fera l'honneur de nous faire asseoir en sa présence; et il n'osera faire cet honneur à d'autres inférieurs quoique houorés de grands Mandarinats. Iei tout homme qui n’est point en place est rampant devant
celui qui est en place. Outre que les PP. Ko et Yang n’ont aucun
grade ni autre titre apparent qui puisse leur attirer quelques égards de la part de leurs compatriotes infidèles qui sont en place, comme d'ailleurs on ne les verra point exercer aucune profession dont ils puissent tirer de quoi subsister, si on les voit à leur aise et même en état de faire des libéralités de choses Européannes, on ne sera pas longtemps sans soupçonner quelque chose. Les recherches et les examens succéderont bientôt aux soupçons: or si une fois ils viennent à être recherchés, leur vie est dans un danger évident, ou tout au moins il seroient mis hors d’état de profiter des bienfaits dont V. Exc. les a comblés et de rendre aucun service ici à notre Royaume de France.
Voilà, Monseigneur, une partie des considérations qui ont déterminé les deux PP. Ko et Yang à tenir la conduitte qu'ils ont tenue. Ouire que leur bon cœur ne pouvoit pas ne pas être sensible aux soins que nous leur avons donnés dès leur plus tendre enfance, aux dépenses considérables que nous avons faites, tant pour les élever ici pendant plusieurs années que pour les envoyer en Europe et les y faire élever, au soin que nous avons pris de pourvoir à la subsistance tant de la mère du P. Yang depuis que son fils est entré chez nous que du père du P. Ko jusqu'à ce que le bon Dieu en ait disposé; ils ont bien vu l’un et l’autre que, quoique dans leur propre Pays, ils seroient encore et plus décemment et plus en sureté chez nous que partout ailleurs. Si ils avoient eu un chez eux ailleurs que dans notre Eglise, ils n’auroient pu avoir dans ce chez eux ni livres, ni machines, ni autre chose d'Europe; ils n’auroient pu écrire, envoyer, recevoir des écrits Européans et les conserver chez eux sans donner des soupçons qui les auroient bientôt fait découvrir. Avec nous au contraire, ils n’ont point ces inconvéniens. Ils peuvent garder livres et écrire sans craindre des recherches. Pour envoyer et recevoir des lettres ils n'ont pas besoin
de payer des messagers pour un voyage de douze cent lieues et
quand leurs lettres seroient interceptées, elles passeront pour être les nôtres ils n’en coureront aucun risque. Non seulement ils se serviront chez nous des livres, instruments et autre chose qu'ils tiennent de la libéralité de V. Exc., ou que d’autres se sont empressés de leur donner pour seconder les bontés dont vous les honoriez, mais ils se serviront encore des livres, machines et de tout ce que nous avons chez nous que nous tenons en partie de la libéralité de nos Monarques. Quoique l'un et l’autre dans leur pays uatal, j'ai bien de la peine à les déterminer à sortir quelquefois pour un peu se distraire, et, effectivement, excepté la mère du P. Yang chez qui ils vont quelquefois l’un et l’autre, et cela très rarement, le fils et la mère en voyant également les inconvénients, ils n’ont guère d’autres endroits où ils puissent aller, sinon dans les différentes résidences que les Missionnaires Européans ont à Pe King.
Maisons de plaisance, manufactures et autres lieux publics sont interdits ici à tous ceux qui n’y ont pas réellement affaire. Si nous Européans y allons quelquefois, c'est que, ou bien nous y sommes appellés, ou bien nous avous quelques connoïissances des Mandarins préposés pour y veiller: Voir ici un Chinois entrer par exemple dans quelque Mauufacture, examiner et s'informer de ce qui s'y passe; y eut-il même quelqu'un à la faveur de qui il eut été introduit; il ne manquera pas d’être interrogé, examiné; et heureux si il en est quitte pour être chassé et qu'il évite le baton dont on est ici fort libéral pour des inadvertances beaucoup moindres encore que ne seroit celle-là.
Avant de laisser sortir les deux PP, de Pe King, mon intention étoit d'abord qu'ils se conformassent à leurs sages instructions et qu'ils commençassent par se former tant à l'employ de Missionnaire qu'a la littérature chinoise: c'est pour cela que j'ai admis à notre
Eglise un très bon lettré en état de les former tant à cette litté-
rature qu'aux moeurs et coutumes de leur pays. Cependant j'ai cru devoir me rendre à leurs pressantes sollicitations et satisfaire un peu au désir qu'ils avoient d'exercer leur zèle parmi leurs compatriottes: j'ajoute encore pour dissiper l’ennuy que commençoit déjà à leur causer Pe King, qu'ils ont presque oublié qui étoit leur patrie et dont les mœurs et les usages sont si opposés aux mœurs et aux usages de France où ils ont été presque naturalisés. Après leur avoir obtenu les approbations de Son Excellence, Mgr. l'Evêque de Nan King, administrateur du Diocèse de Pe King'), à condition que je répondrois d'eux et que s'ils cessoient d’être des nôtres, dès lors même leurs approbations cesseroient; j'ai envoyé le P. Yang faire de petites excursions dans les Missions que nous avons autour de Pe King et le Père Ko dans la Tartarie au delà de la Grande Muraille, l’un et l’autre avoit avec soi gens au fait du Pays et en état de les tirer d'affaire en cas qu’il leur en survint quelqu'unes. Tous deux sont revenus très contents et se sont bien acquittés de leur Mission. Ils voudroient bien encore parcourir les autres Missions que nous avons tant dans cette Province de Pe King que dans les autres Provinces: mais leur zèle doit céder pour quelque temps au besoin qu'ils ont d'instruction: ils pourront le satisfaire parmi les Chrétiens que nous avons ici et en même temps travailler avec leurs lettrés et sous nos yeux à se mettre en état de faire avec plus de fruit les courses qu'ils feront dans la suitte.
Les Tapisseries, comme il aura déjà été annoncé à V. Exc., ont fait des difficultés à Canton et je ne sçais pas encore quelle en sera l'issüe. D'abord elles ont été arrêtées à la douane. Le Tsong-tou, c’est-à-dire le Gouverneur de la Province de Canton, sachant que
l'Empereur en avoit demandé depuis 15 ans pour orner les différents
1) Godefroid Xavier de LAIMBECKHOVEN, S.J, F4 FE 1 , né à Vienne (Autriche), 9 janvier 1707; arrivé à Macao, 5 août 1738; évêque de Nan King, 1752; + 22 mai 1787, à Tong kia hang, près Soung Kiang.
Palais qu’il a fait construire et dont j'ai dirigé les eaux et les machines hydrauliques, vouloit obliger les marchards chinois à les acheter; bien entendu que ces marchands chinois se seroient ensuite rédimés sur les Européans: Mais Messieurs du Conseil françois !) qui étoient alors à Canton ayant jugé qu'il y avoit beaucoup d’inconvénient à faire vendre ces tapisseries et qu'il n’y avoit point d'autre parti à prendre que de les présenter à l'Empereur par les Missionnaires françois de Pe King: conséquemment aux intentions et aux sollicitations de ces Messieurs françois, le P. Le Febvre, Supérieur général de notre Mission françoise, m'écrivit que les six pièces de tapisseries qu’avoient apportés les deux PP. chinois étoient arrêtées à la douane et qu'il falloit promptement faire ici des démarches pour obtenir un ordre ou du moins une permission de les faire venir. Je répondis au P. Lefebvre: 1°. Que comme le commerce de lettres nous étoit interdit, on nous demanderoit infailliblement comment nous avions pu sçavoir si promptement que ces tapisseries étoient arrivées. — 2° Que quand même j'aurois occasion de parler sans mettre en compromis personne, je ne pouvois demander de faire venir ces tapisseries qu'en disant qu'elles étoient destinées à être présentées à l'Empereur: or que je ne croyois pas pouvoir faire cette démarche que je ne sçusse bien sûrement qu’en cela je ne serois point désapprouvé de la Cour de France.
Quelque temps après j'appris qu'un Pharmacien Jésuite nommé Bazin ©), destiné pour notre Pharmacie de Pe King, étoit arrivé à Canton: mais que le Zsong-tou étant irrité à l'occasion des Tapisseries, il seroit difficile de trouver quelqu'un qui voulut se charger de le lui proposer. On ajoutait que si à Canton on ne pouvoit le
1) De la Compagnie des Indes.
2) Louis Baux, PA, YF Pa Sin, né 24 mai 1712; attaché d’abord à la Mission de Perse (1735), fut premier médecin de Thamas Kouli Khan; envoyé à Pondichéry où il resta jusqu'en 1765; + à Pe King, 15 mars 1774.
proposer au Zsong-tou et qu'ici on ne fit aucune démarche pour obtenir la permission de l'Empereur, le dit F. Bazin ne pouvant pendant l'hiver ni être à Canton, ni à Macao, seroit obligé de remonter sur les Vaisseaux qui iroient à l'Ile Maurice pour revenir à Canton à la mousson prochaine. Outre les autres inconvéuiens à peu près les mêmes que pour les Tapisseries, l'incertitude si on trouveroit encore le F. Bazin à Canton ne permettoit pas de faire aucune démarche: mais au moment que nous nous y attendions le moins, le bon Dieu nous fournit une occasion de parler. Le 5° fils de l'Empereur avoit à la jambe un ulcère qui l’avoit fait désespérer des médecins et des chirurgiens d'ici. Le Prince témoigna à l'Empereur qu'il souhaiteroit un chirurgien Européan. On fit mander si nous en avions ici; il fut répondu que les deux bons chirurgiens que nous avions étant morts les années précédentes, ceux qui étoient ici n’avoient pas beaucoup d'exercice. On demanda encore si il y en avoit à Canton. Je répondis que depuis longtemps nous en avions demandé et que nous avions appris qu'il y en avoit un François qui auroit dû arriver à la Mousson dernière; mais que je ne pouvois répondre qu’il fut actuellement à Canton. Le lendemain on vint de la part du Grand qui nous gouverne pour s'informer en détail de ce qui regardoit le dit chirurgien afin d'en avertir l'Empereur. Je donnai par écrit tout ce qui pouvoit le désigner, recommandant qu'on s’adressât au Hang François qui sauroit où il pourroit être. Nous ne sçûmes point pendant quelque temps quel parti avoit pris l'Empereur, et s'il avoit envoyé pour le chercher. Mais dans la suitte nous avons sçu taut d'iey que par des nouvelles reçues de Canton que, dès qu'on eut eû présenté à l'Empereur l'adresse du Frère Bazin, Sa Majesté avoit aussitôt fait partir un courrier qui étoit arrivé en douze jours à Canton, que le F, Bazin en étant déjà parti pour l'Ile Maurice; le Tsong-ton avoit voulu
envoyer des sommes chinoises pour le chercher; mais que ces
vaisseaux chinois n'étant pas en état d'entreprendre pareil voyage, le Tsong-tou avoit tenté d'engager les Anglois qui avoient encore des Vaisseaux à Canton de faire le voyage de l'Ile Maurice pour en ramener le chirurgien. Mais c’étoient là tentatives inutiles et qui n’aboutissoient qu’à faire voir l'envie que le Tsong-tou auroïit eue de satisfaire l'Empereur. Ne pouvant le satisfaire, il en fut d'autant plus mortifié que le F. avoit été à Canton sans qu'il le sçût. Il s’étonnait comment nous avions pu le savoir et on nous avertit qu’il faisoit faire de sévères recherches pour découvrir qui nous avoit donné cette nouvelle: mais grâces à Dieu ces recherches n'ont pas eu de suitte.
Ce qui venoit de se passer par rapport au F. Bazin parut fournir une occasion de faire quelques démarches tant pour les Tapisseries que pour la communication des lettres entre Pe King et Canton. Les deux PP. chinois, un peu plus au fait du style de la Chine qu'ils ne l’étoient à leur arrivée, se sçavoient bien bon gré de ce que les tapisseries n'avoient point été vendues, parce que comme depuis plus de 15 ans, l'Empereur en ayant fait demander pour les Palais Européans qu'il a fait construire et en ayant fait donner les mesures sans jusqu'icy avoir pu rien obtenir, sinon les années dernières plusieurs cahiers décrits pour exposer les raisons qui avoient empêché de le satisfaire, il auroit été à craindre qu'on n'eut fait quelques recherches pour découvrir comment il se pouvoit faire que ceux à qui on s'est adressé et à qui (à ce que j'ai oui dire ici à des Mandarins qui y sont intéressés) on a fait des avances pour avoir des tapisseries n’ont pu en avoir, tandis que d’autres marchands | à qui on ne s'étoit point adressé ont bien pu eu trouver. Or, en disant qu'elles n'avoient point été apportées par des marchands, ni pour être vendues; mais pour être présentées à l'Empereur par les Européans François de Pe King, il n'y avoit plus de diflculté:
d'autant plus qu'il est aisé de dire que ces sortes de magnifiques
ouvrages tirés des manufactures royales ne se vendent point ordinairement, mais se donnent en présent par le Roy ou par ses Ministres. Ces réflexions jointes à ce qui s’étoit passé engageoient les deux PP. Ko et Yang à réitérer leurs instances: mais voyant que j'étais encore incertain dans la crainte de faire quelque chose dont j’eusse lieu dans la suitte de me repentir, ils me firent un écrit dans lequel ils me disoient que le 7song-tou de Canton ayant retenu les Tapisseries qu'ils tenoient de la libéralité de notre Roy et ne pouvant par eux-mêmes les retirer, ni, quand même ils les auroïent, en disposer non plus que d’autres choses précieuses qu’ils ont apportées sans s’exposer à de dangereuses recherches, connoissant d’ailleurs le zèle des Jésuites françois pour la gloire et l'intérêt de leur Patrie, et persuadés qu'ils rempliront peu à peu la plupart des objets indiqués dans les instructions, après plus de huit mois de délay et de réflexions ils ont prié les Jésuites françois de vouloir bien se charger eux-mêmes de retirer les tapisseries et de les offrir à l'Empereur, uon pas au nom du Roi et de ses Ministres, parceque cela passeroiït ici pour un espèce de tribut, bien moins encore au nom des PP., outre que cela ne se peut suivant les usages du pays, ce seroit exposer leur vie: mais en leur propre nom comme François. Quelque vives que fussent les instances des deux PP. peut-être encore n’y aurois-je point eu d'égard, car icy les démarches qu’on fait à la Cour sont aisément sujettes à être suivies de funestes conséquences. Mais Mr. de La GannertE qui dans le temps de la détention des tapisseries étoit alors à Canton, Chef du Conseil de Mrs. les François, et qui malgré sa prudence et son habilité reconnue dans les affaires, avoit éprouvé à cette occasion beaucoup de tracas et de violentes vexations, m'avoit écrit dans une lettre que je n'ai reçue que plus de six mois après la datte, qu'il avoit fait dire aux Mandarins de Canton que les tapisseries étoient destinées à nous
être envoyées à Pe King afin que nous les présentions à l'Empereur;
que le Tsong-tou s'obstinoit à dire qu’il ne les relâcheroit puint qu'il n’en eut reçu l’ordre d'icy, qu'en attendant les vexations continuoient; que pour la tranquillité du commerce, l'honneur des François et même dans la crainte de nous exposer icy au ressenti-
ment de la Cour de France, je devois promptement revendiquer icy
les tapisseries et solliciter un ordre pourqu'elles nous fussent envoyées, que pour cela j'obtinsse un courrier ou bien que j'en envoyasse un moi-même: qu'il se chargeoit de me faire rendre l'argent que j'aurois pour cela avancé.
Autorisé par taut de raisons, mais cependant vu le style de la Cour de Chine, ne pouvant pas agir ni aussi promptement, ni aussi efficacement que l’eusse souhaité M. de La Gannerie, je préparai un placet pour présenter au Comte premier Ministre et favori de l'Empereur: je lui exposois que depuis plusieurs années les voies publiques ne voulant point se charger de nos lettres, il nous étoit difficile de recevoir des nouvelles de nos parents, amis, compatriotes et de leur en donner des nôtres; qu'étant icy au service de l'Empereur occupés aux mathématiques, la peinture, l'horlogerie, l'hydraulique et autres sciences et arts, il nous seroit avantageux d'avoir correspondauce avec nos compatriotes pour apprendre tant par leurs lettres et autres écrits que par les livres nouveaux qu'ils nous envoient, les différens progrès des sciences et les nouvelles découvertes dont nous pouvons ici faire quelque usage, et dont quelques uns seront peut-être agréables à l'Empereur et utiles à l'État. Que les Européans appellés à la Cour les années précédentes nous avoient apporté quelques lettres et qu'ayant appris qu'un chirurgien de notre Royaume destiné pour Pe King devoit arriver à Canton à la Mousson dernière, j'avois envoyé des domestiques de notre Eglise pour l'accompagner suivant l'ancien usage, en cas que l'Empereur lui fit la grâce de l'appeller à la Cour; que ces mêmes domestiques
à leur retour nous avoient dit que le chirurgien étoit effectivement
arrivé à (Canton, mais que comme depuis quelques années les Européans qui sont venus à la Cour avoient été proposés au Tsong-tou par le Sénat de Macao, personne à Canton n'avoit osé se charger de proposer le dit chirurgien qui ne pouvant ni aller à Macao, ni demeurer à Canton pendant l'hiver, n'avoit eu d’autre parti à prendre que de monter sur les Vaisseaux qui s'en retournoient dans l'espérance de revenir sur ceux qu'il rencontreroit aller à Canton. Que ces mêmes domestiques nous avoient appris qu'il étoit arrivé à Canton six pièces de tapisseries tirées des Manufactures Royalles de notre Royaume; que les François qui les avoient apportées auroient bien souhaité nous les envoyer à Pe King afin que nous les offrions à l'Empereur: mais que ne sachant pas comment sy prendre pour nous les envoyer, elles étoient encore à Canton jusqu'à ce que nous puissions obtenir les moyens de les faire partir; qu'étrangers et sans appui ici ce n'étoit que du Comte seul que nous pouvions obtenir ces moyens; que n'ayant personne à Canton qui put proposer au Tsong-tou les sujets de notre Royaume qui viennent pour le service de l'Empereur; ne pouvant sans grandes difficultés envoyer ou recevoir de nos compatriotes lettres, livres, machines et autres choses qui peuvent nous aider icy dans nos diverses occupations, nous nous jettons entre les bras du Comte sans oser lui demander autre chose sinon qu'il nous continue les bontés et la protection dont à l'exemple de ses illustres ancêtres il nous à jusqu'ici honorés.
Le 21 de May, j'allai chez le Comte Ministre avec le Frère Arirer l) qui dirigeoit alors des Peintures pour l'ornement de ses Palais. Notre placet fut porté au Comte qui sortoit alors d'avec
l'Empereur et avoit compagnie qui l’empêcha de nous admettre:
1) Jean-Denis Arriner, (3, ft JR, Pa Teni, né le 31 juillet 1702, à Dôle; + 8 déc. 1768, à Pe King. Cf. Les Conquétes de l'Empereur de la Chine par Henri CORDIER
(Mémoires concernant l'Asie orientale, X, 1913).
mais il nous envoya un de ses fils, gendre de l'Empereur, qui nous interrogea en détail sur chacun des différents articles de notre placet: après nous avoir donné de bonnes paroles et uous avoir assurés que son père feroit sûrement tout ce qui dépendoit de lui pour nous satisfaire, il nous dit d'attendre la réponse. Peu après le Ministre nous fit dire que le lendemain il nous verroit au Palais où le F. Attiret et moy sommes occupés au service de l'Empereur, le F. pour la peinture, et moi par les machines hydrauliques, cartes géographiques, ete. Le lieu où le Ministre nous donnoit rendez-vous nous parut peu propre à une entrevüe. Une multitude de témoins que nous aurions eus auroit pu le gêner aussi bien que nous. Nous primes donc le parti d'aller l’un et l’autre l'attendre à la porte de son Palais lorsqu'il reviendroit du Tribunal des Ministres. Dès que le Comte nous apperçut, il nous prévint sur le placet que nous lui avions présenté la veille, et, après différentes questions, il nous dit qu'il consulteroit avec le Ly Ta-jin, ancien Tsong-tou de la Province de Canton, et avec les autres Ministres; que, conséquemment à leur avis, il présenteroit un placet à l'Empereur et auroit soin de nous faire avertir de ce qui auroit été réglé. Ce Ly Ta-jin, ancien Tsong-tou et allié du Comte Ministre, est celuy qui a obtenu l'édit qui défend la communication entre les Européans de Pe King et ceux de Canton. Comme je prévoyois bien que le Comte consulteroit avec lui, j’avois communiqué mon placet à un de ses intimes amis qui a pour moi beaucoup de bonté, et qui m'avoit assuré que dans mon placet il n’y avoit rien dont l’ancien ou actuel Tsong-tou put être choqué.
Nous attendimes pendant longtemps le décision du Ministre; mais ce fut inutilement, Bien plus, c'est que quelqu'un de nous l'ayant rencontré à différentes fois, à son ordinaire il nous traita
avec bonté, mais affectant d'éviter de faire mention de notre affaire: ?
LES CORRESPONDANTS DE BERTIN. o11
Je sçus cependant qu’elle avoit été proposée au Tribunal des Ministres, mais sans en avoir pu sçavoir le résultat.
Nous étions déjà au mois d’aoust fort proche du jour auquel l'Empereur doit partir pour la chasse avec le premier Ministre qui l'accompagne toujours; et j’aurois souhaité avant ce départ savoir à quoi m'en tenir. Heureusement arriva le Chou Ta-jin, Grand du 2 ordre, à qui l'Empereur avoit confié le soin des Européans qui sont à Pe King, après avoir pacifié quelques troubles dans la Province du Chen Si où l'Empereur quelques mois auparavant l’avoit envoyé Plénipotentiaire; l'Empereur qui, ordinairement lorsqu'il quitte Pe King, lui confie le gouvernement de cette capitale l’avoit rappellé pour cet important emploi. Par le moyen de ses fils qui ont pour moi quelques bontés, je fus assez heureux pour avoir audience dès le jour même de son arrivée. Je lui rendis compte des démarches que j'avois faites auprès du 1° Ministre et des réponses qu’il m’avoit données: il me promit de lui parler et de me faire savoir ce qui auroit été réglé. Mais pendant le peu de jours qui se passèrent jusqu’au départ de l'Empereur, quoique tous les jours il y eut des gens du Chou Ta-jin qui vinssent dans notre Eglise qui alloient chez le Chou Ta-jin, ce ne fut que la veille du départ de l'Empereur que le Chow Ta-jin me fit dire que le Comte Ministre lui avoit dit que pour régler ce dont nous lui avions parlé, il falloit qu'il s’adressa à l'Empereur et qu'il ne pouvoit le faire qu'après son retour de la chasse.
C'est ainsi, Monseigneur, qu'à la Chine avec de bonnes paroles et beaucoup de politesse, les choses trainent quelquefois tellement en longueur qu’on est obligé de se désister de ses demandes. Nous ne doutons pas que le Comte qui toutes les après midy passe deux ou trois heures seul à seul avec l'Empereur, ne l'ait averti de tout ce qui nous regarde: mais Comme ici un ordre de l'Empereur, ne
fut-ce que pour des bagatelles, fait toujours beaucoup d'éclat et
que l'Empereur et le Comte pour notre propre avantage veulent l'éviter, il se peut faire que le Tsong-tou aït reçu des ordres secrets de fermer les yeux par rapport à nos lettres et autres communications. En cas qu’à Canton il y ait encore du tracas pour les tapisseries, le premier Ministre n'ayant que nous sachions rien encore déterminé, il est sûr que personne ici n’osera agir. Je tente encore une autre voye à Canton. Connoissant particulièrement et ayant vécu pendant plusieurs aunées fort familièrement avec celuy que l'Empereur a envoyé depuis peu pour présider aux douanes de la Province de Canton 1), je luy écris, par les domestiques que j'envoye, par rapport aux tapisseries et je ne doute pas qu'il ne fasse ce qu'il pourra dans l'occasion présente et dans les autres dans lesquelles il pourra rendre quelques services aux Européans.
Si notre communication avec l'Europe par la voie de Canton continuoit d’être gênée comme elle l’est depuis plusieurs années, nous avons encore bien moins à espérer par la voie de Moscovie: Autrefois les caravanes de Moscou à Pe King étoient assez réglées; mais depuis 22 ans que je suis à Pe King, je n’en ai vu que trois pendant les cinq ou six premières années et depuis plus de 15 ans il n’en est point venu. Il est seulement venu deux ou trois courriers dont le dernier qui est venu il y a quatre ans avoit pour nous deux lettres d'Europe qui avoient cinq ou six ans de datte. IL est à présent très rare qu'il vienne ici des courriers Moscovites: c'est cependant à eux seuls que nous pouvons confier des lettres et d'eux seuls que nous pouvons en recevoir. Les lettres que s'écrivent à peu près tous les ans les deux cours de Chine et de Moscovie sont portées par des courriers qui ne sortent point de l'Empire dont ils sont sujets. Parvenus aux frontières des deux Empires, c'est un courrier Moscovite qui porte à la Cour de Moscou les lettres arrivées
de Pe King et un sujet de l'Empereur qui apporte ici à Pe King
1) Le fonctionnaire appelé Æoppo par les Européens.
les lettres qui viennent de Moscovie. Or ce courrier, sujet de l’Empereur, vient descendre au Tribunal des Affaires étrangères !) à qui il remet tout ce qu'il apporte, et celui qui doit porter les lettres aux frontières part aussi du même Tribunal qui très sûrement ne souffriroit pas qu'il se chargeât d'autre chose que de ce que la Cour lui fait remettre. D'ailleurs arrivé aux frontières il remet les Dépêches au Commandant pour l'Empereur, et ce Commandant les envoye à l'officier Moscovite qui les fait partir pour la Cour de Moscovie.
Outre les caravanes qui venoient à Pe King et les Marchands de Chine qui alloient commercer sur les frontières de la Moscovie, l'Empereur y envoyoit aussi des Marchands pour en rapporter des pelleteries. Mais parce que les Moscovites ont exigé des droits très forts tant pour les Marchandises qu’on leur portoit que pour les pelleteries qu’on en rapportoit, depuis 3 ou 4 ans, l'Empereur n'y envoie plus et a absolument deffendu ce commerce. Mais quand même nous aurions ici des Marchands ou courriers de Chine qui voulussent se charger de nos lettres, nous ne pourrions les en charger qu'avec beaucoup de risqué, tant à cause des démêlés que les deux Cours de Chine et de Moscovie ont ensemble, que parce que ce sont des Jésuites de notre résidence Françoise qui sont interprètes pour les affaires de. Moscovie, traduisant de Tartare en latin les lettres que la Cour d'ici envoye en Moscovie et de latin en Tartare les lettres qui viennent ici de Moscovie, il seroit dangereux pour nous de paroître avoir relation avec les Moscovites. C'est pour cela que quoi qu'il y ait à Pe King un Archimandrite et des religieux Moscovites avec qui nous étions assez en relation les années précédentes, nous sommes convenus d’un commun accord,
vu les circonstances présentes d'interrompre ces relations, et nous
1) Sans doute le Zi Fan Youen, FE WA Dé: bureau chargé du contrôle des tribus mongoles.
nous sommes fait une loi dans notre Résidence de n'écrire ny parler à qui que ce soit, même Européan, du contenu des lettres mutuelles des deux Cours. Cinq ou six fois, par exception à l’occasion de globes terrestres que j'avois dirigés, ou de Mappemondes que j'avois tracées, l'Empereur m'a interrogé sur différents pays, et très en détail sur la Moscovie, j'ay toujours insisté sur ce que nous n'avions avec les Moscovites guère d’autres relations que pour ce qui regarde les sciences et les arts, nous communiquant mutuellement les nouvelles découvertes comme cela se pratique en Europe souvent même entre les pays ennemis.
L'Empereur aime les sciences et les arts, est curieux de nouvelles découvertes et avec cela a beaucoup de goût, comme le prouvent les pièces de littérature qu’il a lui-même composées et la multitude presqu'infinie de Palais et autres magnifiques édifices qu'il a fait construire de touts côtés. Je ne doute pas que dans son particulier il ne fût d'autant plus charmé que nous eussions communication avec l'Europe pour apprendre et faire exécuter ici les nouvelles découvertes, que je me suis apperçu qu'il goûtoit beaucoup plus les machines et'autres ouvrages faits ici sous ses yeux et dirigés par les Européans qu'il ne goûtoit ceux qui lui sont envoyés de Canton, quoique plus magnifiques et mieux exécutés. L'Empereur d'ailleurs a trop de grandeur d'âme pour se laisser aller à aucun des soupçons qui font craindre à la plus part des Chinois cette communication. Je doute néanmoins qu'il consente jamais à la permettre ouvertement: il me paroit que ce que nous pouvons espérer de plus favorable, c'est qu'il ferme les yeux et n'admette pas les accusations faites contre nous par les Mandarins qui auroient découvert cette communication.
J'espère que Votre Excellence daignera excuser la longueur de cette lettre. J'ai cru devoir lui rendre un compte exact de ce qui
s'est passé ici à l'occasion des PP. Yang et Ko, et de la conduitte
qu'eux et nous avons tenüe. La protection dont Votre Excellence et son illustre Maison ont toujours honoré notre Compagnie, les bienfaits dont elle l’avoit si souvent comblée, nous donnoïent un pressentiment que, dans ces temps orageux où il semble que tout le monde nous a abandonnés, V. Exc. ne nous abandonneroït point et nous feroit éprouver dans l’occasion qu’elle nous a toujours véritablement aimés. Nous le venons d’éprouver, Monseigneur, dans ce que V. Exec. a fait pour les deux PP. Yang et Ko. Après les malheurs de notre Compagnie, étrangers dans notre Royaume, sans parents, amis et aucune connoissance, saus asile et sans savoir où donner de la tête, Votre Exec. a pris soin d’eux comme un tendre père de ses propres enfans: Aussi, Monseigneur, pénétrés qu'ils sont l’un et l’autre des sentiments de la plus vive reconnoïssance, vous regardent-ils comme leur Père: mais comme ils sont des nôtres, V. Exc. les avoit comblés de tant de bienfaits, c'est nous avoir comblés nous-mêmes: ainsi outre les obligations que nous avions déjà à V. Exe. nous contractons encore celles de reconnoissance qu'ils ont eux-mêmes contractées. Nous avons les instructions qu'ils ont apportées, nous travaillerons peu à peu de concert à les remplir. Ces instructions étant arrivées assez tard à Pe King, le temps ne nous permet pas d'envoyer beaucoup cette année. Le P. Amiot depuis assez longtemps travaille à ramasser ce que les anciens et nouveaux Chinois ont écrit sur l’art de la guerre; il prend la liberté d'offrir à V. Exc. ce qu’il a de préparé. Les années suivantes nous envoyerons chaque année autant que le temps et les circonstances pourront nous le permettre.
C'est, Monseigneur, un tribut que nous devons à notre bien aimé Monarque et à tout notre Royaume; outre que nous sommes Jésuites françois, notre Maison de Pe King se glorifie d’avoir été fondée par la piété et la libéralité de Louis le Grand. Louis le Bien Aimé
a jusqu'ici continué les mêmes faveurs que nous avoit accordées
son illustre ayeul. Tout ce que nous avous ici, soit pour faire sub-
sister des ouvriers qui consacrent leurs travaux et leur vie à gagner
des âmes à J. C., soit pour la décoration de nos Eglises, soit de ce qui peut nous aider à faire différentes observations qui puissent contribuer aux progrès des sciences et des arts dans notre Royaume, nous le tenons en partie de la magnificence de nos Monarques ou de la libéralité de quelques personnes pieuses de notre Royaume qui ont voulu les imiter. Les Chrétiens que nous avons ici dépendant de notre Résidence françoise n’ignorent point que c’est à la protection que Notre Roi et ses Ministres nous ont donnée qu'ils sont redevables du bonheur qu'ils ont eu d'être enfantés en J. C., aussi Notre Eglise retentit-elle souvent des voeux qu'ils font au ciel pour la personne sacrée de Notre Roi et de tout son Royaume. Plusieurs fois, outre les prières que nous y faisons tous les jours en particulier, y avons-nous indiqué des prières publiques, soit pour obtenir la prospérité des armes, soit pour rendre grâce de leur succès. Maintenant, Monseigneur, que V. Exc. nous a comblés de tant de bienfaits, elle y aura une part encore plus particulière, et nous tâcherons pour lui donner quelques marques de notre reconnoissance de remplir autant qu'il sera en nous les instructions qu'elle a envoyées ici.
Comme ma lettre étoit prête à partir est enfin venue la réponse au placet que nous avions présenté au Comte favori. Hier de grand Matin je fus appellé au Tribunal des Ministres. Le Chou Ta-jin dont j'ai déjà parlé ci-dessus, m'y fit donner à lire un ample éerit envoyé la veille par l'Empereur qui est actuellement à la chasse. Cet écrit est un placet que Sa M. avoit nouvellement reçu du Tsong-tou de Canton en réponse à l'ordre que Sa Majesté lui avoit envoyé de remédier aux différents points sur lesquels nous avions demandé la protection du 1*7 Ministre dans le mémorial que je lui
avois présenté. Le Tsong-tou, après avoir promis qu'il veilleroit
Lis
dorénavant plus encore que jamais à protéger les Etrangers qu'il sçait qui sont eux-mêmes honorés de la protection de l'Empereur, il expose les différents moyens que lui et ses assesseurs avoient pû imaginer pour seconder les intentions de Sa Majesté qui répoud au Placet. «Que les Grands de l’Empire délibèrent sur ces moyens et m'avertissent aussitôt». Or voici le résultat de cette délibération epar rapport aux Tapisseries, le Zsong-tou pourvoira à ce qu'elles soient rendues aux Européans qui sont à Pe King, à l'égard des lettres actives et passives, la poste s’en chargera sans qu'il lui soit permis de les ouvrir. A l'égard des sujets qui nous viendroient d'Europe ceux qui seroient à Macao seront proposés au Zsong-tou par le Sénat de Macao, et ceux qui seront à Canton seront proposés par ceux qui président au commerce». Comme le lieu où Sa Majesté est actuellement à la chasse est fort éloigné d'ici, il faut 7 ou 8 jours pour avoir la réponse de l'Empereur. Ainsi je doute cette année pouvoir en faire part à V. Exe., mais vu ce qui s'est passé jusqu'ici, on juge que l'Empereur adhérera à ce qui a été réglé par le Tribunal des Ministres: ainsi, grâces à Dieu, nous pourrons désormais sans crainte avoir commerce de lettres avec Canton, et nous aurons une voye pour faire venir à Pe King ceux qui nous viendroient de France. De six que nous sommes à présent ici à notre résidence françoise, nous sommes tous fort agés ou d'une santé fort chancelante. Tant de nos frères dispersés et sans occupation en France seroient peut être bien aises de venir nous succéder et soutenir une Maison qui est une fondation de nos Monarques. Nous avons déjà obtenu le plus difficile qui étoit les moyens de les faire proposer à l'Empereur: je ne doute pas,
Monseigneur, que V. Excellence de son côté ne daigne procurer à
nos frères qui le souhaiteroient les moyens pour se rendre à Canton, d'où maintenant il leur sera aisé de se rendre ici où nous adresserons ensemble des vœux au ciel pour la conservation de Votre Excellence.
J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, Monseigneur, de Votre Excellence, Le très-humble et très-obéissant serviteur Michel Bexoisr, Supérieur de la Résidence des jésuites
français à Pe King, ce 12 octobre 1766.
IT
10 obre 1767.
Monseigneur, C’est à Votre Excellence que les deux PP. Chinois YAnG et Ko doivent le bonheur d’être de retour dans leur patrie et en état d'y travailler au salut de leurs compatriotes. Comblés de vos bienfaits pendant leur séjour en France, chargés à leur retour de magnifiques présents; de nouveaux bienfaits viennent encore les chercher jusque chez eux. Non seulement notre mission Françoise dont ces deux missiounaires sont actuellement les membres, mais encore tous les missionnaires répandus dans l’Empire de la Chine, espèrent de tirer de ces bienfaits, pour la religion et pour la tranquillité de ceux qui la prêchent ou la professent, les avantages que Votre Excellence avoit eu principalement en vüe; on espère encore des effets de cette tranquillité, la facilité de satisfaire aux autres vües qu'a eues V. Exec. de procurer à notre France des observations et des mémoires qui
pussent y contribuer au progrès des sciences et des arts. Comme
c'est à Pe King dans notre Résidence françoise dont le soin m'est confié depuis quelques années que les PP. Ko et Yang avant leur départ pour la France avoient été pendant quelque temps mes élèves et qu’à leur retour dans leur patrie ils sont encore revenus dans cette même résidence pour s’y mettre des nôtres et partager avec nous nos travaux pour la conversion de leurs compatriotes, j'ay cru que je pouvois oser et qu’il étoit même de mon devoir de rendre compte à Votre Excellence tant des deux Missionnaires qu’elle honore d’une protection si particulière, que de l'usage qui a été fait de la partie la plus précieuse des présents dont elle les a honorés.
L'année dernière j'ai eu l'honneur de détailler à V. Exec. l’arrivée de ces deux Missionnaires à Pe King; les raisons qui les avoient engagés à se mettre des nôtres, comme çavoit été leur dessein lorsqu'ils sout partis pour la France; les démarches que j'avois faites pour retirer de Canton les six magnifiques pièces de tapisserie dont ils avoient l'obligation à Votre Excellence; le placet que j'avois présenté à cette occasion au Comte premier Ministre et favori de l'Empereur au nom des François qui sont iei à la Cour; la bonté que le Comte premier Ministre avoit eûe de présenter ce placet à l'Empereur; l’ordre que Sa Majesté avoit fait donner au Tsong-tou de Canton d'examiner comment on pourroit nous satisfaire; eufin les ordres favorables que Sa Majesté avoit donnés en conséquence de la réponse du Tsong-tou de Canton, ordres qui ont été publiés et mis dans les Gazettes qui se répandent dans tout l'Empire.
C’est en conséquence de ces ordres: 1° que les voyes publiques qui depuis 10 ans nous avoient été interdittes, nous sont à présent ouvertes. La poste se charge de nos lettres actives et passives, avec deffense expresse qu'elles soyent décachetées comme l'avoit proposé le Tsong-tou. Déjà nous avons reçu à Pe King toutes les
lettres qui nous sont venues cette dernière Mousson. On écrit de
Canton qu'il est arrivé plusieurs écrits adressés par ordre de V. Ex°1C® aux PP. Yang et Ko; mais que leur volume empêche de les mettre à la Poste et qu'ainsi ils ne peuvent être confiés qu'aux domestiques que j'ay envoyés à Canton qui les apporteront à leur retour à Pe King; les boëtes des Postillons n'étant destinées qu'à porter les ordres de Sa Majesté, les décisions des Tribunaux et les placets des Mandarins des Provinces, ces boëtes ont la forme des livrets sur lesquels s’écrivent ces ordres, décisions et placets, c'est-à-dire très étroits, quoique d’ailleurs assez longues. Les Lettres que tant cette année que la précédente j'ai eu l'honneur d'écrire à V. Exc°1C€ étant allées à Canton par la poste, la nécessité m'a obligé de leur donner la forme que je leur ai donnée afin qu’elles pussent se placer dans les boëtes. On peut cependant les faire plus épaisses et plus longues; mais si elles étoient beaucoup plus larges, on feroit à la poste difficulté de s’en charger: Ainsi en cas que V. Exce®® eut quelque ordre à notifier ou bien aux PP. Ko et Yang ou bien à nous-mêmes, dont elle souhaitât avoir la réponse par le retour des mêmes vaisseaux qui les auroient apportés, il faudroit que V. Excellence eut la bonté d’ordonner que les paquets dans lesquels ces ordres seroient renfermés, n’eussent que la largeur à peu près du paquet que forme ma lettre: alors en les mettant à Canton à la poste sous notre adresse chinoise, elles seroient rendues à Pe Kiug dans l'espace de Deux Mois, et la réponse peut aller dans un mois de Pe King à Canton: c'est à peu près trois mois qu'il faut pour avoir à Canton la réponse de Pe King. Or les vaisseaux restent ordinairement à Canton l’espace de beaucoup plus de 3 mois. Les paquets qui ne peuvent se mettre à la poste peuvent être confiés à des gens qu'on sçauroit aller de Canton à Pe King. Mais vu le peu de sûreté de la plupart de ces commodités, nous envoyons tous les ans à Canton des Domestiques auxquels il est
beaucoup plus sûr de les confier. Il est vray qu’elles seront alors
rendues plus tard, nos domestiques ne pouvant être rendus ici que vers avril.
20, Eu conséquence des mêmes ordres de l'Empereur; les voies nous sont ouvertes pour faire venir à la Cour nos nouveaux collégues arrivés à Canton, destinés au service de l'Empereur, vu que depuis quelques années les Jésuites ne peuvent plus aller à Macao pour y être proposés au Tsong-tou par le Sénat de Macao, comme l'Empereur l'avoit autrefois règlé; l'Empereur nous à accordé que les Chinois chefs du commerce à Canton nous proposeroïent au Tsong-tou. L'année dernière nous avons déjà eu par cette voie une recrüe de deux Missionnaires!) pour notre résidence françoise; cette année nous en attendons encore deux ?). Ainsi nous serons en état de satisfaire aux besoins de notre Chrétienté et de préparer observations et mémoires que notre France attend de nous.
Quant aux tapisseries qui, vu les tracasseries qu’elles causeroïent à Canton aux François, avoient été mon premier motif pour préseuter un placet; le Tsong-tou ayant répondu à l'Empereur que puisqu'elles étoient destinées pour que nous les offrissions à $. Mt on les confieroit à ceux qui seroient envoyés pour les conduire à Pe King. J’avois à cet effet envoyé deux domestiques et j'avois en même temps écrit tant au Président de la Douane avec qui j'ai véeu familièrement pendant plusieurs années dans le Palais où il étoit Mandarin, qu'au chef du Commerce à Canton, pour les prier de fournir à nos domestiques les passeports et autres sûretés dont ils pouvoient avoir besoin pourqu'on ne les tracassa pas dans la
route. Mais les Mandarins de Canton m'avoient prévenu et les avoient
envoyées à leur frais et en grande diligence. L'ordre de Sa Majesté
avoit été donné vers le 10 octobre en Tartarie où l'Empereur étoit
alors à plus de sept cent lieues de Canton. Cependant les tapisseries
1) Les PP. Pierre LanmiraL et ./. M. de VENTAVON ?
2) Les PP. BourGeo!s et CoLLas ?
arrivèrent ici le 8 Décembre. Le 9 au soir, le grand Mandarin du Palais avec lequel les occupations que j'ai au service de Sa Majesté me procurent l'honneur d’être souvent, vint lui même m’aunoncer cette nouvelle; il sortoit d'avec l'Empereur qu'il m’avoua avoir été saisi d'admiration en voyant les six pièces de tapisseries. Il me raconta comment Sa Majesté les ayant fait placer sous différents points de vüe et les ayant d'autant plus admirées qu'il examinoiït avec plus d'attention la délicatesse de leur ouvrage, avoit d’abord pensé à en orner les temples de son Palais dans lesquels ici comme partout ailleurs on met ce qu’on a de plus précieux: mais qu'ayant fait réflexion, qu'attachés comme nous le sommes à notre Ste Religion, nous serions mortifiés lorsque nous apprendrions que des choses que nous avons offertes à Sa Majesté, Sa Majesté s’en étoit servi pour décorer des temples de divinités que nous ne reconnoissons pas pour telles; il avoit ordonné de chercher dans ses Palais Européans des appartements où l'on pût placer ces tapisseries. Tel fut alors l’ordre de Sa Majesté. Mais dans les Palais Européans ne s'y étant trouvé aucun endroit où elles pussent être placées, Sa Majesté a donné des ordres pour la construction d’un nouveau Palais dans lequel les proportions des murailles de son appartement conviendront aux dimensions des tapisseries. Cette année tous les préparatifs ont été faits pour la construction de ce Palais, et au printems prochain ou mettra la main à l'œuvre. Les ouvrages hydrauliques que Sa Mté y souhaite m'y donneront de l'occupation.
Comme je revenois de reconduire le Grand Maitre du Palais, on vint de la part des Ministres demander les noms des François qui étoient à Pe King. Nous étions six alors dans notre résidence françoise. Le P, de La Carmel) qui est mort au mois de juin dernier, les PP. Amior, Doztrières, Crsor, le F. Arrirer et moi; je
fs donner par écrit nos six noms. Le lendemain, je fus moi même
1) Le Cataloqus marque + à Pe King le 27 juillet 1767.
Es 7
appellé au Tribuual des Ministres. Mais avant que d'entrer dans le détail des principales interrogations qu'on m'y fit, je prie Votre Excelleuce de vouloir bien se rappeller ce que l’année dernière j'ai déjà eu l'honneur de lui insinuer par rapport aux présents qu'on fait ici à l'Empereur.
C’est un honneur qui n’est accordé qu'aux Grands et aux autres personnes en place de pouvoir offrir des présents à l'Empereur; des personnes ordinaires ne sont point admises à en offrir: si néanmoins Sa Mté nous permet de lui offrir quelques présents et nous fait même l'honneur de les accepter, c’est une grâce en quelque sorte privée, qu'il nous accorde à titre d'étrangers que, ni la nécessité, ni la naissance, ni l'ambition, mais lamour et la bonne volonté ont attachés à son service, nous n’avons point à observer tout le cérémonial que les différents tribunaux prescriveut surtout pour les présents que des étrangers offrent à l'Empereur. Sa Majesté reçoit nos présents, non pas en Souverain qui reçoit l'hommage de ses sujets ou de ses Tributaires; mais en Père de famille, qui sans conséquence, reçoit des gens qui sont chez lui à son service des marques de leur bon cœur et de leur respectueux dévouement.
Il en est tout autrement des présents offerts à l'Empereur au
nom de quelques souverains. Il faut qu'ils passent par je ne sçais
combien de Tribunaux des Cérémonies, des Impôts, des Militaires, des Affaires étrangères, ete., et si à Canton on avoit dit que les tapisseries avoient été envoyées par ordre de Notre Monarque, ou de ses Ministres pour être présentées à l'Empereur, elles auroient sûrement passé par ces différents Tribunaux avant que de parvenir à l'Empereur, or pour exprimer les présents que des Souverains quelque indépendants qu’ils soyent, offrent ou font offrir à l'Empereur; les Tribunaux n'employeront jamais d'autres termes que
celui de. payer le tribut. L'Empereur n'ignorant pas l'indépendance
des souverains d'Europe ne parlera jamais d'eux qu'avec la consi-
dération et les égards qui se doivent entre des égaux: mais les Tribunaux ne changeront rien à leur ancien style; et de même qu'ils appellent Tribut un présent offert à l'Empereur par quelque souverain que ce soit, de même aussi les présents que l'Empereur fera faire au Souverain de qui il en aura recu seront appellés Chang?), c'est-à-dire gratification d’un supérieur: et celui qui recevra le présent, sera obligé après l'avoir reçu de faire les 9 prostrations prescrites en pareil cas.
Ainsi puisque les chefs de nos François pour mettre fin aux tracasseries que leur faisoient les Mandarins de Canton par rapport aux tapisseries, leur avoient répondu qu’elles étoient destinées à être envoyées à Pe King pour y être présentées à Sa Majesté au nom des François qui y sont à son service, j'ai cru ne pouvoir mieux faire que de m'en tenir précisément à la réponse qu'ils avoient donnée. Voicy à peu près l'essentiel des interrogations qui me furent faites, et des réponses que j'y donnai.
On me demanda d’abord d’où venoient les six belles pièces de tapisseries nouvellement apportées à l'Empereur? Des Manufactures Royalles de notre Royaume de France. C'est donc votre Roi qui
les offre à l'Empereur? Non, ce n'est point au nom de notre Roi,
mais au nom de nous six François qui demeurons dans l'Eglise du .
Dieu du Ciel, située dans l'enceinte du Palais impérial, qu’elles doivent être présentées. Pourquoi les dimensions de ces six pièces de tapisseries, ne concordent-elles pas avec les mesures qu'on avoit envoyées il y a quelques années pour en faire venir qui conviussent aux appartements des Palais Européans pour lesquels Sa Mté en souhaitoit? C'est parce que les six pièces de tapisseries nouvellement arrivées ne sont pas celles qu'on avoit demandées et dont on avoit
envoyé les mesures: je ne sçai pas même si c'est à des François à