PASCAZT/D EL TA NS
Conclusion: puisque nous avons un corps mortel et un esprit immortel, nous aurions tort de faire grand cas du premier aux dépens du second.
Après ce long exposé, de la Psychologie de notre Maître qui, certes, contient un bon nombre de points obscurs, il nous semble qu'il est facile de voir ce que précisément nous affirmions plus haut, savoir que Läang K'i-tch’ao est un Bouddhiste éclectique. Il part en effet de la doctrine du Kié-mouo de Sakya, et, par des efforts qui ne sont que trop visibles, il tâche de la mettre d'accord avec celle de la renommée, dont parle Confucius, avec celle des caractères héréditaires, telle qu’elle est exposée par les Evolutionnistes, et, enfin, avec la Docirine catholique. Pour lui pas d'âme personnelle; pourtant tout ne finira pas avec votre mort: après, notre esprit, notre influence bonne ou mauvaise restera, c'est-à-dire que pratiquement nous ferons parler de nous en bonne ou en mauvaise part, et c’est tout! ... C’est vraiment bien consolant!...
Sachant déjà ce qu'est l’âme pour Liang K'’i-tch’ao, demandonslui ce que doit être maintenant l'éducation, cet ornement si précieux de l’âme, ou plutôt de l’homme. lei il est très réservé: «Je ne suis pas éducateur, dit-il, pourtant j'ai une ou deux idées que je n'ose pas garder pour moi tout seul » !). Mais ce n’est là que de la modestie orientale. Dans la seule édition Koang-tche, en effet, nous trouvons 99 pages de petits caractères sérrés, placées toutes sous la rubrique « Éducation». Il va sans dire que nous ne pouvons pas les analyser toutes, Disons seulement ce que Liang K'i-tch'ao pense du but de l'éducation.
Voulant, dit-il, fixer le but de l'éducation en Chine, j'invite mes
1) K. T. I, Section #4 À. p. 4.
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lecteurs à se rendre compte d’abord de l'esprit de l'éducation, tel qu’il a existé et existe encore à l'étranger. Or nous avons trois représentants de l'éducation d'autrefois: Athènes, Sparte et les pays catholiques et trois autres représentants de l'éducation actuelle:
& l'Angleterre, l'Allemagne et le Japon.
Voici ce qu'il dit de l'éducation catholique. « L'éducation catholique n’est pas une éducation de citoyens. Cependant son but est grand et solide et il mérite grandement d’être imité: c’est grâce à elle que le fil de la civilisation ne s’est pas brisé au Moyen-age: et c’est grâce à elle aussi que l’incommensurable civilisation actuelle s’est développée. Ainsi donc, nous ne pouvons pas ne pas en parler. Le Christianisme n’a pas de méthode éducative, de système et de matières d'enseignement, propres à lui. Voici ses caractéristiques. Jésus est considéré comme l'idéal de l’éducation et comme le modèle des éducateurs. Le but qu’on se propose, c’est d’observer strictement la loi, de respecter sa liberté et celle des autres. L'essentiel c’est d’avoir une foi sincère. Voici les moyens qu’on emploie: souffrir, supporter les iujures, devenir bon et même tuer son corps (le mortifier?). Au début du Moyen Age, l'Eglise n'avait pas d'écoles, mais..., dans la suite, les écoles chrétiennes se sont répandues sur toute la terre: elles peuvent maintenant réunir un nombre infini d'hommes de différents pays et de différentes races et en faire une immense société, jamais vue depuis mille antiquités. Son influence est tellement grande qu’elle peut lutter parfois avec l’état et parfois même l'emporter sur lui» ‘).
Après avoir ainsi passé en revue les différents systèmes d'éducation anciens et modernes, voici la conclusion à laquelle arrive Liang
K'i-tch'ao. L'éducation toute philosophique d'Athènes était apte à
1) K. TL I, Section 2% F4 » D. 4.
former des citadins mais non pas des citoyens. Sparte, trop autoritaire, était incapable de former un peuple autonome qui n’eût pas besoin de l’appui constant du gouvernement, En France, depuis Napoléon, le pouvoir du gouvernement central est excessif: ses écoles n’ont pour but que de lui donner des fonctionnaires; les révolutions politiques n’ont pas changé cette coutume; les étudiants français ne demandent qu’à passer des examens et à avoir des places. En Autriche, Metternich, voulant restreindre les droits du peuple et se concilier ses bonnes grâces, lui fit enseigner «les très pourris cantiques chrétiens» et le latin: le système n'eut pas de succès. En Russie, l'éducation dépend du Saint Synode: puisque c'est une moparchie absolue, il convient qu’on y adopte un système d'éducation qui tient de l’absolutisme: mais, gare! aller ainsi contre le courant universel, c'est s’exposer à une révolution! ... Au Japon, on a fait table rase de la morale confucéenne et on ne l’a pas remplacée par. la morale européenne: les moeurs sont done de plus en plus corrompues.
Et en Chine? Jusqu'ici on a marché sans savoir où on allait. Un tel dit un bon jour: c'est l'Anglais, qu'il faut enseigner, et vite on se met à enseigner l'Anglais. D'autres disent qu'il faut étudier le Japonais, l'Histoire, la Géographie, la Gymnastique et immédiatement on ouvre des écoles dans ce sens. Les uns prônent les petites écoles, les autres les livres de classe. Nous allons à la dérive. Nous sommes comme un bateau qui navigue sans boussole, ou comme un joueur de violon qui n’a pas le ton. Sachons done où nous voulons aller.
Si nous voulons former de fins lettrés, imitons Athènes: si nous voulons des citoyens endurants et obéissants, imitons Sparte: si nous
avons besoin de gens sincères, aimant tout le monde, superstitieux,
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religieux, imitons les pays chrétiens; si nous désirons des hommes autonomes et entreprenants, imitons l’Angleterre; s’il nous faut des citoyens cherchant la force dans l’uuion, imitons l’Allemagne. En tout cas, sachons d'abord ce que nous voulons. Or jusqu'ici on n’a pas su ce qu'on voulait ').
Quelle éducation faut-il faire nôtre? Ecartons d’abord l'éducation chrétienne. Elle a certes joué un grand rôle dans la civilisation d'Europe, mais elle ne convient plus à notre époque actuelle! ... De plus elle est à notre peuple comme la glace est au charbon. Empruntons leur esprit, mais leur esprit seulement, à Athènes et à Sparte. D’aucuns disent: imitons la France qui «depuis longtemps est le centre de la civilisation européenne et la force motrice de l’univers entier au XIXe siècle», Mais notre caractère est trop différent du caractère français: le Français est vif, nous autres nous sommes calmes; de plus, au point de vue historique et géographique, nous n’avons aucun point de ressemblance avec la France. D'autres proposent de se mettre à la remorque du Japon. Non, le Japon est une île et la Chine un continent; le Japon a connu longtemps le système de la féodalité, tandis que nous nous avons fait l’union depuis longtemps déjà. Que reste-t-il alors? Les deux grands peuples, les Anglais et les Allemands”). Imitons l'esprit conservateur des premiers et l'esprit d'union des derniers.
Sans doute, les différents pays du monde ont tous leurs caractéristiques, déterminées par leur histoire, par leur situation géographique et par les idées qui s’y sont répandues. Mais enfin on peut dire que tous ont un but commun, qu'il ne nous convient pas de
changer. Ce but quel est-il? C’est de faire que l’homme ait une
1) Liang K'‘i-tch'ao écrivait ces lignes en 1902.
2) Notre Maître est médusé par la grandeur des Anglo-Saxons. Voir C. P. I, A, pp. 12—19.
vraie éducation humaine et jouisse de ses droits, qu’il ne soit pas un mannequin dans les mains d’un autre, mais qu'il soit doué d'initiative, qu'il soit maître de lui-même et non pas esclave d’un autre, qu'il. sache se gouverner, qu’il soit homme de sou temps et de son pays. Voilà le but que nous devons nous proposer dans l'instruction à … donner à nos enfants.
Liang K'i-tch’ao écrit et parle de tout: de Religion, de science sociale, d'économie politique, de philosophie, d'actualités, d'histoire, de littérature et surtout de politique; plusieurs livres ne suflraient pas pour se rendre compte de ses idées sur tous ces différents sujets.
Nous croyons cependant que ce que nous en avons dit suffit à faire connaître un peu l’homme et l'oeuvre. L'oeuvre est déjà grande et elle menace de devenir immense. L'homme est un éclectique: il est peu ou point personnel. Ses connaissances superficielles sur presque tout le savoir humain lui permettent d'écrire sur tout: mais on devine aussi dans quel esprit et de quelle manière! Médusé par tous nos mauvais systèmes philosophiques et par le faux brillant scientifique de nos Evolutionnistes et de nos Libres Penseurs, il est fort souvent exposé à prendre pour de l’or pur ce qui n'est que du clinquant, Plus de travail intensif et moins de travail extensif lui rendrait service. Plus de réflexion personnelle aussi, plus d'étude ap- | profondie. A le lire, on sent souvent qu'il est beaucoup trop superficiel, et c’est dommage! Un esprit comme le sien serait fait pour connaître. la vérité, toute la vérité, et un pinceau tel que le sien mériterait
de servir une cause plus noble et plus haute aussi.
Secrétaire d'État au XVIII® siècle, PAR
—— tom D——