‹ Tung pao. Toung pao (volume 5)Chapitre 49 sur 54 · FRANÇOIS BOURGEOIS · texte numérisé non relu

FRANÇOIS BOURGEOIS

Le P. François BOURGEo!S, JÈ PL ZA Tch'ao Tsi-ko, né à Pulligny (Meurthe), le 21 mars 1723, est mort à Pe King, le 29 juillet 1792. Entré au noviciat de Nancy, à l’âge de 17 ans, en 1740, il était professeur de 4° au collége de Sedan, et en 1750, professeur de rhétorique au collége de Metz. Il partit de Lorient en mars 1767 et arriva en Chine le 13 août. La Collection de Bertin renferme 38 lettres du P. Bourgeois de 1776 à 1798; nous en avons donné quelques-unes dans notre travail paru dans le T'oung Pao sur la Suppression de la Compagnie de Jésus. E

Pe King, le 15 Novembre 1777.

Monseigneur,

J'ai reçu la lettre, dont Votre Grandeur m'a honoré en datte du 4 février 1776. Elle est un nouveau gage de vos bontés pour 4 nous, et de votre zèle pour la mission de Chiue. Je ne puis assez | vous en témoigner ma reconnaissance.

Votre Grandeur souhaite !) un éclaircissement sur l'étendue, | que j'ai donnée à Nanquin dans ma lettre du 15 sept. 1768 *) et . sur la population de la Chine; deux objets, sur lesquels je parois contredire quelques autres missionnaires.

Je vais vous parler, Monseigneur, avec toute la candeur, qu'on doit à un illustre bienfaiteur et à un ministre zélé pour les arts et le bien public. J'avouerai d'abord que j'ai été peiné plus d’une

fois sur l'étendüe de Nanquiv, et dans mon inquiétude que je n'ai 1) Cette lettre est insérée dans les Mémoires, IX, pp. 431—440, avec la date du 1 novembre 1777. à 2) Publiée dans le T. VIII des Mémoires concernant les Chinois, p. 291.

pû tranquilliser jusqu’à présent, j'ai souvent demandé à mon compagnon de voyage, Mr. Collas l), beaucoup plus mathématicien que moi, s'il croyoit notre estime juste, et conforme au vray. Il m'a toujours répondu qu'à la vérité on n'étoit pas sûr de ce qu’on détermine par des mesures, mais que s’il y avoit quelque erreur dans le jugement que nous avons porté sur Nanquin, cette erreur qui seroit une erreur d'optique, ne pouvoit pas être considérable,

Pour moi, Monseigneur, j'y allois de si bonne foy, que j'avois toujours le crayon à la main. J’écrivois sur les lieux ce que je voyais clairement; quand j'avois le moindre doute, je voulois que d'autres vissent aussi. Je n'’écrivois pas de mémoire, parce qu'alors il est dangereux qu'on ne confonde les choses, ou qu’on les arrange selon ses préventions.

Avec ces précautions, que je crois nécessaires pour être sûr, et pour ne pas tromper, il peut encore se faire que n'étant pas accoutumé à apprécier la distance des lieux, je me sois trompé quelquefois, Mais il est sûr que j'ai vu, comme j'ai écrit, comme j'ai vu.

Quant à la lettre que j'écrivis à feu M. l'abbé GazLois ?), ce n'étoit que l’abrégé bien succinct de ce que j'écrivois à chaque moment, et à mesure que je voyois de nouveaux objets intéressans.

J'ai ouvert mon portefeuille, et j'y ai trouvé un mémoire plus détaillé. Voici ce qui regarde Nanquin. Je vais le copier mot à mot, et je ne me permettrai pas d'y changer une lettre, quoiqu'il y ait des endroits mal énoncés à cause de la précipitation avec laquelle j'écrivois.

«Nous arrivâmes à Nanquin, le Saint Jour de la fête Dieu

«7 juin 17685). J’eus la curiosité de voir la ville qu'on dit être

1) Voir à la suite de cette lettre.

2) Lettre ci-dessus du 15 sept. 1768.

3) L’imprimé porte 2 juin 1768.

«la plus grande du monde. Nous étions arrivés à neuf heures et «demie à la Douane. Nous descendimes à la petite rivière qui est «vis-à-vis Nanquin. Après le diner à 5 heures et demie, nous nous «mimes dans des Palanquins pour voir la belle Tour et de là toute «la ville.

«Nous fûmes près d’une heure à parcourir le Fauxbourg, qui «n'est plus ce qu’il étoit; les maisons pour l'ordinaire étant éloignées «les unes des autres et ayant entre elles des roseaux, des mares d’eau, cet des plantations de bambous.

«La porte de la ville consiste en quatre arcades maçonées, sans «aucun ornement; au-dessus de la porte, il y a de la Maçonnerie «qui s’éleve à une certaine hauteur, comme une simple muraille, «La première arcade est d’une grande épaisseur. Elles sont séparées «les unes des autres, comme nos portes de ville de guerre, à cela «près qu'elles sont en ligne droite, ce qui est un défaut.

«Le dedans de la ville n’a rien de remarquable; de petites «maisons, des boutiques, qui n'offrent rien de brillant. Il y a assez «de monde. En un quart d'heure à peu près nous sortimes de la «ville par une autre porte semblable à la 1°'€, à cela près que les «arcades avoient moins de courbure: Un moment après nous nous “trouvâmes à la Bonzerie où est la Tour. Il faut avouer que toute «la Bonzerie est composée de cours, d’escalliers, de corps de logis, <de Miao, qui en valent la peine, et qui sont en tout beau et grand. «Le Temple est le plus élevé que j'aie vu. Les Idoles sont mons- “trueuses et proportionnées au Temple; elles vont presque du haut «en bas. Cependant le portique le plus élevé ne l'est pas plus que «nos Eglises de campagne. Je ne parle pas des petites Eglises, qui “quelquefois n'ont presque point d'élévation.

«Il étoit sept heures, le soleil se couchoit; nous allâmes vite à «la Tour, elle est isolée. Par le bas elle a une enceinte qui s'élève

“jusqu'aux deux tiers du 1% étage. On monte d'abord quelques degrés

«et on se trouve entre l'enceinte et la Tour, à couvert par le toit «de l'enceinte qui rejoint la Tour à la hauteur que j'ai dit.

«Au bas de la Tour, et au milieu, il y a comme un Dôme «d’airain, ouvert vis-à-vis les 4 fenêtres de la Tour. A chaque «ouverture on voit une idole dorée assez grosse. On monte 40 marches cet on arrive au 2ème étage où on trouve quatre ouvertures de cinq «pieds environ, en forme de fenêtres.

«Pour mieux voir la ville nous montâmes au cinquième étage, «et pour y aller nous comptâmes 124 marches, dont chacune peut «avoir 8 pouces. Les étages suivant vont en diminuant; au-dessus «du dernier il y a une grande quille, environnée de cerceaux, et «terminée par une pomme assez grosse; elle est de bois ou de «terre dorée.

«Toute la Tour est d’un grand travail et a dû coûter infini- «ment à construire. À toutes les corniches extérieures et aux cor- «dons extérieurs qui sont bien saillants, il y a beaucoup de sculpture. «Au milieu de chaque étage il y a une grosse idole dorée, et sur «les murs, à chaque étage, il y a de petites idoles, taillées dans «la pierre et dorées; elles tapissent le dedans; nous en comptàâmes «400 dans un seul étage. L’extérieur de la Tour est revêtu d'une

«espèce de fayence bleüe et jaune, du haut en bas. Aux cordons «extérieurs, il y a des clochettes; je ne sçais pas si elles sonnent. «Elles ne sont guerres que pour l’ornement. En général la Tour «est un ouvrage unique dans son genre. Il n’y a qu’un Souverain «qui puisse en faire une comme celle-là. Elle n’est pas si haute «que nos Tours de Pont-à-Mousson. Elle est plus grosse: Elle est coctogone, chaque côté à 32 pieds de long. Le Bouze nous dit «qu’elle avoit 246 cobes, 6 pouces. Le cobe est de 13 pouces à «peu près; Il ment, comme Mr. La Croix, qui lui donne 484 degrez. »

Pardonnez, Monseigneur, cette expression, 7! ment, je ne l’ai

conservée, que parce que j'ai promis à Votre Grandeur de ne pas changer une lettre dans le mémoire primitif.

«Là nous vimes toute la ville. C’est un quarré imparfait, si on «en excepte la partie des murs, qui du côté des Montagnes forment «uu détour, qui ressemble assez au haut de l'estomac, la ville en «seroit le reste. Nous ne vimes point de maisons dans cette partie «de la ville. Toutes les Maisons paraissent égales; on n’y voit rien «de saillant, pas même l’ancien Palais des Empereurs. Après avoir «tout bien considéré, nous donnâmes aux murs de la ville près de «4 lieues de circuit !). C’est assurément tout ce qu’elle a. Nous <vimes trois fauxbourgs presque à son occident; et ils consistent «en des maisons qui quelquefois se touchent les unes les autres, «et quelquefois sont assez éloignées les unes des autres. Ces faux «bourgs peuvent avoir trois quarts d'heure de long. Il n’y a rien «ailleurs au delà des murs de la ville.

«Le 3 nous croyions avoir quitté Nanquin; nous ne voyions «devant nous que des montagnes, de petits bois: point du tout; «après une licüe de chemin, j'apperçus les murs de la ville qui «continuoient, et une porte entre deux montagnes. Véritablement «l'enceinte de Nanquin est grande. Mais otez la ville que nous <avons vue de la Tour, le reste consiste, je ne sçais en quoi; le «fait, c'est que j'ai vu les murs continuer pendant plus d'une heure «et demie sans voir une seule maison. C’est une foule de montagnes <et un terrain parfaitement inculte, »

Ici finit ce qui regarde Nauquin.

Sur quoi je prie Votre Grandeur de me permettre quelques réflexions.

1° Le mémoire écrit en présence de Nanquin lui donne près

de 4 lieues de circuit. Après y avoir bien pensé, je crus qu'elle

1) Suivant Vivien de Saint-Martin, l'enceinte de Nan King avait près de 30 kil. de

circuit,

n'en avoit guerre plus de trois. C’est là où se réduisent presque toutes les notions, que j'en ai données dans mes différentes lettres. Mais il faut toujours remarquer que je ne parle que de ce que j'ai pu voir de mes yeux, ou du cinquième étage de la Tour de Nanquin, ou de ma barque côtoyant une grande partie de l'enceinte occidentale de cette ville. Ce que j'ai vu de ces deux points consiste en une ville de trois lieues et quelque chose de circuit, et en des montagnes et des roches inhabitées et inhabitables. Mais entre ces montagnes et ces roches qui vues de coté doivent paroître la joindre, n’y a-t-il pas des vallées et des terrains habités? c'est ce dont je ne réponds-pas, parce que je ne réponds que de ce que j'ai vu.

20 Votre Grandeur demande comment une ville qui ne seroit pas plus étendue contiendroit deux millions d’âmes, comme on dit qu’elle les contient:

1° Elle peut s’enfoncer dans les vallons que nous n'avons pas pu voir, ni de la Tour, ni de la barque. 2° La ville Tartare de Pe King n’a que quatre lieues de circuit). Je les ai faites plus d'une fois. Cependant on lui donne assez constamment un million et un tiers d'habitants, quoique le grand Palais de l'Empereur en occupe une partie, quoique les Palais, ou les Fou des Régulo, soyent en grand nombre et fort étendus, quoique enfin il y ait des rues d’une lieue de long singulièrement larges: ce qui n'est point à Nanquin, où tout est maison, et où tout est si serré que du haut de la Tour nous ne pûmes jamais voir un bout de rue. Tout paroît maisons. Mais les maisons n’ont que le Rez de Chaussée et n'ont pas 4 ou 5 étages comme à Paris; cela est vray, mais aussi elles n’ont point de salles à manger, point d'appartement pour Mr. et

pour Madame, point de cabinet, point de cuisine, point d’écuries,

1) D’après les observations de MM. Fleuriais et Lapied envoyés à Pe King par le Gouvernement français pour y observer le passage de Vénus sur le soleil, la ville tartare actuelle de Pe King a 23 kil. 55 de tour.

point de remises, point de jardins. Une famille toute entière se loge dans une seule chambre profonde de 10 à 12 pieds, large à peu près d'autant; dans le fond de la chambre, il y a une estrade, haute de deux pieds, qui s’avance de 5 à 6 pieds au devant de la maison, qui est toute en fenêtres. Là couchent père et mère, frères et sœurs, &c. Là se fait la cuisine, parce que devant l’estrade il y a un fourneau qu’on chauffe avec du charbon de terre. De ce fourneau la chaleur se répand sous l’estrade par des canaux, et voilà ce qui tient lieu de feu en hiver. Une petite cour est toute bordée de ces : habitations. Jugez, Monseigneur, si sans avoir tant d’étages, une ville chinoïse ne doit pas être extrêmement peuplée.

30 Votre Grandeur dit, «la ville de Nanquin a 14 portes, ce qui seroit sans nécessité à une ville moins grande d’un tiers que Paris».

Cela est juste, mais aussi ces 14 portes ne sont point nécessaires à la partie de Nanquin habitée; elles ne sufliroient pas, si tout Nanquin étoit habité. La ville Tartare de Pe King n’a que quatre lieues de tour, et elle a 9 portes. Le gouverneur de Pe King s’appelle le Gouverneur des 9 Portes '). Ici plus que partout ailleurs les choses sont jettées dans le même moule. Qui a vu les murailles d'une ville, peut juger à peu près des autres. Nanquin a une enceinte de 14 à 15 lieues, d’autres disent 16. Si Nanquin étoit habité dans toute sa totalité, comme je le croyois confusément, entrainé par je ne sçais quel préjugé, il lui faudroit bien une autre quantité de portes, sans quoi un voyageur, qui arrivant trop tard trouveroit une porte fermée et voudroit en gagner une autre, auroït à courir longtemps, avant que d'y arriver.

Quand je dis dans mon mémoire que j'apperçus une porte dans

1) LE Æ% Zu FAX Hi #% T'ivou Kin Men Siun Pou Wou Ying.

un mur de ville à une lieüe de Nanquin, je ne parle point d’une porte qui s'ouvre et qui se ferme. C’étoit simplement un grand cintre et une ouverture propre à recevoir des portes; pour des portes, il n’y en avoit pas plus qu’à un vieux parc abandonné depuis deux siècles.

D'ailleurs immédiatement au delà de cette porte, il y a des rochers, des montagnes escarpées, qui vues de près m'ont paru totalement inaccessibles.

Voici, Monseigneur, une réflexion, qui me paroit de quelque poids. Je la soumets au jugement de Votre Grandeur. La ville Tartare de Pe King n’a guerre que 4 lieües de tour. On lui donne constamment un million et un tiers d’habitans. Si Nanquin qui en a 15 ou 16 étoit habité dans toute sa totalité, Nanquin auroit plus de dix millions d’habitans, c’est-à-dire que quand vous transporteriez toutes les villes de la Lorraine, en un mot tout ce qu'il y a de maisons dans toute la Lorraine, et que vous les mettriez toutes bout à bout; vous n’auriez encore que la dixième partie de Nan King.

Vous m’avouerez, Monseigneur, que c’est là trop fatiguer l'imagination; ce n’est pas aussi à ce que je crois, ce qu'ont prétendu ceux qui les premiers ont parlé de Nanquin. L’erreur vient de ce qu'on n’a pas assez distingué la prodigieuse enceinte de Nanquin d'avec la partie de Nanquin habitée. A force de dire, la ville de Nanquin à 16 lieues de circonférence, on s'est accoutumé à croire que Nauquin remplissoit tout l’espace contenu entre ses murs.

Pour ce qui regarde la population de la Chine, je n’ai pas eu la folle prétention de la décider. J'ai seulement écrit ce que je voyois sur ma route, bien éloigné d’en rien conclure pour le reste de l'Empire que je ne connoissois pas.

Dans ma route je n’ai vu que des montagnes arides. J'ai sçu

depuis, que dans d’autres provinces il y avoit réellement des montagnes cultivées depuis le bas jusqu’au sommet. J'ai sçu que le Kiang-Si par où j'ai passé, et vu du haut de la montagne de Moi lin !), je ne voyois que montagnes arides, il y a des vallons et des collines charmantes et en nombre: Et le Chanton ?) même qui, sur notre route, nous parut si misérable, est un pays riche et fertile, à ce qu’on dit du côté de la mer. Une route ne décide pas d’un Pays. Il est vray cependant qu'elle m'étonna et qu'elle me fit dire qu'excepté le Kiang-Nan, qui est cultivé et peuplé prodigieusement, il seroit difficile de faire en France, proportion gardée, tant de chemin dans une si mauvaise route. Mais, comme je l'ai déjà remarqué, dans un Empire plus grand que l'Europe entière, un endroit compense l’autre; et à la fin il faut en revenir à ce qui a été dit par le commun des historiens, du moins pour l'essentiel.

La population de la Chine est tirée au clair et démontrée dans une dissertation que Mr. Amiot présente cette année à Votre Grandeur, avec tous les monuments, qui comportent avec eux une entière conviction. *)

Souffrez cependant, Monseigneur, que j'y ajoute une petite pièce, qui ne nuira pas au Procès. C’est un dénombrement juridique des habitans, de chaque province de Chine. Le feu Père ALLERSTAIN “), Président du Tribunal des Mathématiques le demanda au Heou-pou (Tribunal des Fermes), et il l’écrivit de sa main, tel que je l'offre à Votre Grandeur. L'orthographe est Portugaise. On voit que d’une

1) Mei Ling, fj &À : entre le Kouang Toung et le Kiang Si. 2) Chan Toung, [1] .

3) Mémoire daté du 23 sept. 1777 et imprimé dans le T. VI des Mémoires, pp. 275 seq.

4) Augustin von HALLERSTEIN, 22] 42 FE) Lieou Soung-ling, né à Laybach le 2 août 1703; + à Pe King, le 29 oct. 1774.

année à l’autre, c’est-à-dire de K'’ien Loung 25 à K'ien Loung 26, la population avoit erû en Chine de 1.376.578 habitans. Depuis ce temps la politique Tartare a supprimé, ou du moins empêché de paroitre ces dénombrements, qui montroient trop aux Chinois, leurs forces, en leur faisant trop connoitre leur nombre. Mais quand la population n’eut pas augmenté chaque année depuis K’ien Loung 26 suivant la proportion précédente, il est vray et incontestable qu'il y a en Chine au moins deux cent millions d’habitans.

Je viens dans ce moment de trouver le dénombrement chinois, dont le P. Allerstain a donné la traduction '), je n’ose le risquer par la poste. Je l'enverray l’an prochain par nos domestiques, avec un éclaircissement, qui mettra tout le monde en état de le lire.

Aujourd’hui 13 novembre 1777, les dépêches de Votre Grandeur sont arrivées par la voye d'Angleterre.

Je n’ai point d'expressions, Monseigneur, pour vous marquer ma sensibilité et ma reconnoissance. Je puis prier; c’est tout ce que je puis, et je le ferai de tout mon cœur, conjurant le Dieu de toutte bonté de vous rendre en grâces et en bénédictions, les bienfaits sans nombre dont vous nous comblez.

Comme il faut 45 jours à la poste pour aller d'ici à Canton, et que les vaisseaux françois partent pour l'ordinaire au commencement de janvier, je me presse de répondre à Votre Grandeur, réservant pour l’an prochain les détails, dans lesquels, la briéveté du temps ne me permet pas d'entrer.

Je vois, Monseigneur, avec attendrissement, votre zèle pour notre chère Mission. Que ne suis-je plus en état de seconder vos vües! Votre Grandeur peut du moins s'assurer qu'avec l'aide de Dieu, je

ferai tout ce que je pourrai pour cela.

1) Ici finit le texte des Mémoires, p. 440,

Nous n'avons pas encore recu les ordres de Sa Majesté, ni les dépêches de Mr. de Sarrine. Séparé du monde depuis ma jeunesse, je ne sçais ni ce qu’il faut dire, ni ce qu'il faut faire. Je ne sais que sentir et prier. Je n'ose prévenir par des remercimens, qui seroient peut-être déplacés, des grâces qui ne sont encore qu’annoncées. Vous êtes bon, Monseigneur, c’est depuis longtemps le cri de toute la nation; j'ose encore vous prier de dire et de faire pour nous ce que nous devrions dire et faire.

Je joins ici l’envoi de 1777, dont le duplicata est parti le 20 octobre. La relation de Mr. Collas sur Nanquin, le dénombrement chinois traduit par le Père Allerstain et écrit de sa propre main, le mémoire de l'argent que j'ai reçu ces deux années, et de son emploi. Les notes de M. Collas sur la valeur de l'argent ne partiront que dans deux ou trois jours,

L’Affigé tranquille ‘) a l’honneur d'écrire à Votre Grandeur. Malgré sa foible santé, je crois qu'il donnera l’agriculture. C’est un des hommes, qui ne peuvent rester oisifs; et qui, sentant vivement, comme il faut, toutes vos bontés, vous donnera tous les moments, que le St. Ministère lui laissera libres. M. Collas nous sera d’un grand secours. Il est en état de seconder les vües de Votre Grandeur pour le progrès des sciences et des arts, et il m’a assuré qu'il ne se refuseroit à rien.

J'écris à M. Yang que les instructions de Votre Grandeur doivent être regardées comme quelque chose de sacré. Dès que je les ai reçues, c’est-à-dire, dès l'an passé, lui le P. Yang et M. Ko ont touché en entier leurs pensions venües de France et depuis je leur

ai fait assigner en sus la pension annuelle des missionnaires françois;

1) Le P, Crmor.

cet arrangement, je parle de la pension des missionnaires a souffert des difficultés que j'ai levées. M. Yang le sçait; M. Ko n’en est point encore instruit. Je connois particulièrement l’un et l’autre, Je leurs rends la justice qu'ils méritent, ce sont de bons sujets; j'ose assurer Votre Grandeur qu'ils seront contents.

Dans ma lettre du 20 octobre, j'ai déjà eu l’honneur de dire à Votre Grandeur que la distance de lieux, l'éloignement prodigieux de toute autorité, l’anarchie où nous a jettés la destruction de la Compagnie, le schisme de Mr. de Macao, qui a attiré à lui les Missionnaires Portugais de Pe King, quelques imaginations échauffées par les ardeurs du climat, tout cela nous a valu bien des eroix. Mais la Providence ne nous a pas manqué au milieu de tout cela, la mission s’est faite à l'ordinaire à Pe King et dans les Provinces, Tout est resté intact, et comme je l’espère, et comme Votre Grandeur le souhaite, va répandre sous les auspices de Sa Majesté un état de

paix et de consistance.

J'ai l'honneur d’être avec le plus profond respect, Monseigneur, De Votre Grandeur, le très-humble et très-obéissant serviteur,

François BourGgors.

Pe King, le 16 novembre 1777.

Nous montämes assez haut dans la Tour et nous découvrimes de là ce qu’on appelle proprement la ville de Nan King. A s'en tenir, la ville de Nan King peut avoir cinq quarts de lieues de long sur trois de large; avant de voir Nan King, j'’avois oui dire que c’étoit la plus grande ville du monde; cela ne peut être fondé que sur une équivoque. On peut dire que l’enceinte de Nan King est plus grande que l'enceinte d'aucune ville du monde. Cette enceinte est singulière. Après avoir cotoyé des montagnes qui ne sont pas loin de là ville, elle continue à en cotoyer d’autres pendant plusieurs lieues et va ensuite passer derrière tout cet amas de montagnes qu’elle enveloppe; mais il n’y a et il n’y a jamais pu avoir de maisons sur ces montagnes qui se touchent les unes les autres, C’est ce que nous avons vu parfaitement partie de dessus la Tour, partie en continuant notre route; si l’on veut appeller l’espace renfermé dans cette enceinte la ville de Nan King, on pourra dire aussi que l’on peut faire deux lieues dans Nan King sans rencontrer personne, En général, les villes que nous avons vûües jusqu’à 100 ou 120 lieues de Pe King sont assez passables, Il y en a même quelques-unes qui peuvent passer pour belles, à cela près qu'il n'y a ni Palais, ni beaux hôtels, ni belles places, ni édifices comparables à nos grandes Eglises; il n'est pas même question de maisons ornées de belles croisées. Les maisons. n’ont communément que le rez-de-chaussée et la plupart sont en forme de boutiques. Du reste une de ces maisons basses contient souvent plus de monde que n’en contient en France une des plus élevées qui n’occupe pas plus de terrain, Pour ce qui est des villages, il y en a de bien grands et il sont fort multipliés dans les bons en-

droits, outre que là où il y a de quoi recueillir on trouve quantité

de maisons répandues ça et là dans les campagnes. J'ai vu quelques villages grands comme nos villes médiocres; mais j'en ai vu peu de cette sorte. Nous avons rencontré deux villes qui nous ont frappés par leur singularité; nous crûmes d'abord en voyant l’une que toutes les maisons étoient hors de l’enceiute qui nous paroissoit entièrement vide. Il y avoit cependant aussi quelques maisons au dedans de l'enceinte qui étoient cachées dans un coin. Dans l’une et l’autre les maisons inoccupées par la trentième partie de l’espace renfermé dans l'enceinte qui étoit continuée sur le sommet de plusieurs montagnes extraordinairement roides et également escarpées en dedans et en dehors des murs.

Tout ce qui précède est extrait d’un papier que j'ai écrit trois mois après mon arrivée à Pe King; j'ai depuis eu occasion de voir Pe King d’un endroit élevé et comme les dimensions de cette ville sont connues, il m’a paru en voyant Pe King que les dimensions de Nan King marquées ci-dessus sont un peu trop fortes,

surtout la longueur.

J. P. Cozras !), Prêtre.

Miss. à Pe King.

Dénombrement des habitans de Chine traduit du Chinois par le feu P. Allerstain, Président du Tribunal des Mathématiques,

écrit de sa propre main:

1) Jean Paul Louis CoLras, & LES FY Kin Tsi-che, né à Thionville, 13 sept, 1735; + à Pe King, 22 janvier 1781.

Kim-kim . ; 668,852 Petscheli . 15,222,940 Nganhoei . 22,761,030 Kiang-su . 23,161,400 Kiang-si 11,006,646 Che-kiang. 15,429,692 Fo-kien 08,060,679 Hupe 08,080,603 Hunan. 08,829,320 Xansi . 25 180,734 Honan . 16,332,570 Xantung . 09,768,189 Singan . 07,287,445 Can-s0, 07,412,014 Su-chuen . 02,782,976 Quantum . 06,797,597 Quam-si 03,947,414 Yun-nan . 02,078,802 Queicheu . 03,402,722

An du règne de K’ien Loung 26 198,214,553 An du règne de K'ien Loung 25 196,837,971

Différence dans les deux années 1,376,978 !)

1) Cf. Mémoires, IX, p. 440; l'addition n’est pas exacte,

IE, 31 juillet 1778.

Monseigneur,

L'intérêt que Votre Grandeur a daigné prendre à la relation, que j'adressai à Mr. BELLET en 1775, me donne l’assurance de lui adresser celle de cette année ci.

Il y a encore en Europe des âmes de choix pénétrées du bonheur, qu'elles ont d’être à Dieu, elles désirent dans l’ardeur de leur zèle que tout l'univers ait le même avantage. Ainsi St. Louis, le plus grand peut-être de nos Rois, et plus près de nous, Louis XIV, firent tous leurs efforts pour convertir les nations, et en particulier l’empire de la Chine.

Le 1er envoya des missionnaires à Carthage, et le second n’épargna rien pour avancer l’œuvre de Dieu. On crut alors que le temps des miséricordes étoit arrivé. Sous son glorieux règne, la Chine entière s'ébranla; elle bâtit plus de deux cents églises au vrai Dieu et permit son saint culte par un édit public et solemnel.

Kam-Si fut enlevé trop tôt: Le Prince héritier, qui nous étoit si favorable, périt malheureusement; YonG-TcxinG règna, et quoique grand Prince d’ailleurs, il écrasa la Religion. C’est ici qu'il faut adorer les jugemens de Dieu. Depuis ces malheureux temps, nous ne moissonnons plus que dans la douleur; et sous un Prince qui nous honore de ses bontés, la Religion est dans la souffrance. Il n’y a presque point d'années qui n'ait ses persécutions.

Nous en avons eu une tout récemment, et pour ainsi dire, à la porte de Pe King. C’est à Pa-Tcheou, qui n’est éloigné d'ici que de 12 à 15 lieues. Depuis quelques années, cette chrétienté s’augmentoit sensiblement, La propagande s’étendoit d’un endroit à l’autre, et gagnoit partout. Dans le seul village de Ye-Xïa-Tehouang, qui

n’est pas bien considérable, trente familles venoient d’embrasser la

religion chrétienne, Les nouveaux Néophytes étoient fervents et instruits. [ls venoient en foule à Pe King aux grands jours de fête, Leur concours en augmentoit la célébrité. Les choses se faisoient peut-être avec un peu trop d'éclat, Le Mandarin du lieu, frappé du Progrès de la Religion, voulut l'arrêter,

Pour avoir occasion de faire une mauvaise affaire aux Chrétiens, il leur donna ordre de contribuer à la rebâtisse d’un Wiao (Temple d’Idoles). Les Chrétiens répondirent qu’ils ne le pouvoient, mais qu'ils s'offroient volontiers à contribuer à d’autres charges publiques, comme à rebâtir des Ponts et à raccommoder des chemins. Le Mandarin s’attendoit bien à cette réponse; au lieu de s'en contenter comme tant d'autres Maudarins idolàtres comme lui, il les chargea de chaines, et les traina en prison. Ils étoient en tout une vingtaine.

Trois jours après, c’est-à-dire, le 5 mars 1778, il les cita à son tribunal, Là il fit tout au monde pour les séduire. Il revenoit sans cesse aux loix de l’empire, et à la honte dont il prétendoit que des Chinois se couvroient en suivant une religion étrangère et des Si-yang gin ) (Européans).

Il y avoit parmi les prisonniers un nommé Sou Mathia, baptisé seulement depuis un mois. Il prit la parole et répondit si à propos et si raisonnablement, que le Mandarin n'eut rien à répliquer, Il s'en irrita, et pour s'en venger, il lui fit donner sur le champ la question qu'on appelle en Chinois, Aia-kouen *). C'est un supplice violent, On met les pieds du patient entre des planches, qui sont étroitement liées ensemble à une de leurs extrémités, à l’autre il y

a deux hommes puissans, qui avec des cordes serrent ces planches,

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