LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR
b , RUE D K r O U R N Ù N , 6
T..I.S .Irufls ||8 li'.idu.aiim a .In rf).! ralu. Ii..ii ifs.Tïcs |iuur luus |.a;5.
A Monsieur RhNii GAGNAT,
Membre de riiistitut. Professeur nu Collège Je France.
Mou dur ami,
/'r/-i!icft(;-!itoi Ji-voi/s dcdirr ce petit livre en soiivriiir de nos c.rploratioiis Lvclicologiqucs en Tunisie et en témoignage de ma vieille af'feeliou.
H. SALADIX
Panorama de Tunis pris du Dar-el-bey.
L'étude de Tunis, comme ville d'art, pri'sente le plus grand intérêt ; tour à tour punique, romaine, vandale, byzantine, arabe, conquise et occupée pendant trente-trois ans par les Espagnols, soumise ensuite au protectorat ottoman, puis gouvernée par une d\-nastie indépendante, pour redevenir enfin sous le protectorat de la France une A'ille riche, d'une activité commerciale qui augmente tous les jours, et d'un caractère à moitié français et à moitié arabe qui en fait le plus grand charme, Tunis i^ossède un attrait indicible pour tous ceux qui la connaissent. Elle a conservé tout le charme d'une ville d'Orient, en même temps qu'elle a vu ses anciens quartiers francs se modifier peu à peu, et une ville nouvelle, aux belles avenues et aux maisons élégantes s'élever autour de la vieille cité arabe.
La complexité des influences qui ont agi sur la formation de sa population, le caractère pittoresque de ses vieux quartiers, la douceur des mœurs de ses habitants plus policés et d'un esprit moins fanatique que celui des autres villes de l'Afrique du Nord, tout est un sujet d'étude intéressante, mais au point de vue de l'art, sa physionomie présente ])lus d'intérêt encore. Si les monuments antiques y .sont rares (car je
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n'y connais que les restes d'un théâtre romain englobé dans les bâtiments du Dar-el-bey), les monuments arabes y foisonnent. Depuis la mosquée el Ksar, établie d'après la tradition par Hassan ibn en Noôman vers 64 de l'hégire, et la vénérable Djama el-Zitouna ou grande mosquée fondée en 114 de l'hégire (732 J.-C) par Obe'id allah ibn el Habhab, jusqu'aux derniers monuments religieux construits par les beys de la dynastie husseinite ou restaurés par leurs soins, on peut y suivre le développement de l'art arabe du 31ag"reb, sous une de ses formes les plus séduisantes. D'abord en partie romaine ou byzantine puisqu elle emprunte aux monuments romains ou byzantins les colonnes, les bases et les chapiteaux de ses mosquées, l'architecture arabe de Tunisie n'est caractérisée que par l'emploi de l'arc brisé et de l'arc légèrement outrepassé. Les plans de ses premières mosquées sont cependant déjà très typiques et dérivent plus ou moins de ceux des grandes mosquées du Caire ou de Damas comme je l'ai prouvé ', mais l'ornementation où se trouvent déjà en principe les germes de l'art moresque, est encore en partie bj'zantine. Après les Aglabites, le st3de se transforme et l'emploi de l'arc aigu se généralise. Au xr siècle de notre ère, du moins à ce que nous pouvons en juger par la clôture de la 31aksoura de Sidi Okba de Kairouan, construite par ordre d'Abou-Temmim el Moezz, l'art arabe de Tunisie est déjà un art complet et d'une distinction extrême, mais je ne connais pas à Tunis de monuments de cette époque. A la fin du xii'' siècle, Abdel Moumen, fondateur de la d\-nastie des Almohades, appelé par le dernier souverain Zeirite de Tunis, Hassan, dont les Normands de Sicile avaient conquis une partie du royaume (tout le littoral de Djerba à Sousse) s'empare de la Tunisie tout entière, — c'est à partir de ce moment que l'architecture arabe de l'Andalousie, influe d'une façon remarquable sur la transformation de l'architecture et de l'art décoratif dans tout le JMagreb. Nous savons en effet que c'est d'Andalousie, c'est-à-dire de la partie de l'Espagne arabe où la civilisation était arrivée à son apogée cj^ue vinrent les architectes qui embellirent à cette époque Fez, Marrakech, Tlemcen, etc., transformation qui n'eut son complet épanouissement à Tunis que sous les Hafsides, car l'historien arabe Ibn Saïd nous dit qu'au moment où il se trouvait à Tunis, c'est-à-dire au XiiT siècle de notre ère ■< les
' Cf. Manuel d'art iinistiliiiait . t. I; V Arc In te i turc, pur 11. Sakidin. Paris, in-S, 1907. A. Picard, éditeur.
Nous avons jugé inutile de mettre à la fin de ce volume une Biblingraphie, car celle que nous aurions pu dresser se trouve très complète dans le Manuel d'art niusnlinan aucjuel nous renvoyons ici.
architectes, les céramistes, les jardiniers qui travaillent aux nKjnuments dont les sultans Hafsides ont embelli la ville sont tous des arabes venus d'Andalousie » ; et, depuis cette époque jusquà nos jours, c'est à ces traditions andalouses que se rattache l'art tunisien, soit qu'au grand exode qui suivit la prise de Grenade par Ferdinand et Isabelle en 1492, de nombreux arabes d'Espagne soient venus se fixer en Tunisie, soit qu'au dernier exode, celui de 1610, le même phénomène se produisît, et sur ce point les traditions des artisans de Tunis et le témoignage des historiens sont unanimes ; soit encore que des artisans marocains soient venus se fixer à Tunis, et nous en avons la preuve pour différentes époques ; ceux-ci dépositaires incontestés de la tradition andalouse, ou pour être plus conforme à la terminologie admise, moresque, ont à chacune de leurs inter\-entions ramené au st\-le moresque la mode tunisienne. C'est ainsi que comme nous le verrons plus loin, des céramistes et des peintres marocains ont travaillé aux revêtements de mosaïque, de faïence et aux plafonds du Dar-el-bey de Tunis, et que plus tard, un artiste marocain, Hadj Hassen el Fassi passant à Tunis pour aller faire son pèlerinage à la Mecque, y fut retenu par ordre du fameux ministre Khéreddine (c'est donc un événement presque contempcjrain puisqu'il se passa au XIX° siècle) non seulement pour y décorer de sculptures sur plâtre la voûte du tombeau de Sidi Brahim-er-Rihaï, mais encore pour v former des élèves dont cet intelligent ministre prenait l'entretien à ses frais.
Nous verrons qu'à partir de l'occupation ou plutôt du protectorat ottoman établi par Barberousse, l'influence de l'art turc se faisait sentir, non pas précisément dans l'architecture, puisque seule la mode d'employer des voussoirs colorés alternativement en blanc et en noir dans les arcades, et ([ui date du XVI" siècle, semble venir des Turcs (quoiqu'elle ait pu venir aussi d'Italie), mais surtout dans les arts décoratifs, peinture et sculpture (influence caractérisée par l'usage presque exclusif des formes arabescales empruntées aux fleurs et aux plantes) et aussi dans la broderie et l'ornementation des étoffes. Cette influence est quelquel'ois prépondérante, comme dans l'ornementation des dalles tombales, d'autres monuments nous la montrent parallèlement à celle de l'art traditionnel caractérisé par l'arabesque géométrique, comme dans les revêtements en plâtre découpé au fer. Enfin, une troisième influence, l'influence européenne, se fait sentir à partir du xvr siècle, dans l'architecture, les arts décoratifs et ceux de l'ameublement. — ^ Cette influence est due à deux causes bien différentes. La première, celle qui s'exerce pour ainsi dire
directcmenl sur les ])r(HUicLions locales, c'est rinLroduction de la maind'œuvre européenne dans la construction et les arts mécaniques. La seconde provient de l'importation de meubles, d'étoffes, et même de matériaux sculptés tels que, colonnes, chapiteaux, bases, chambranles de portes et de fenêtres en marbre. Nous en verrons plus loin des exemples nombreux. La première introduction de main-d'œuvre européenne se manifeste par les travaux exécutés par les esclaves chrétiens dont les corsaires barbaresques amenaient chaque année un nombre considérable ; parmi eux les ouvriers du bâtiment, les artisans de tout ordre que les Tunisiens employaient pour leurs travaux, introduisaient, peut-être malgré leurs maîtres, des formes européennes dans l'art tunisien. Les artistes même eurent leur part dans celte influence, car voici ce cjue dit .Mariette dans la préface delà seconde édition du Traite cfArchilccl iirr de Daviler', où il donne l'histoire de la vie de A.-C. Daviler, architecte : « Envoyé à
vingt ans à l'académie que le Roy de France entretient à Rome,
il fut accompagné dans ce vo3'age par Antoine Desgodetz Des
corsaires algériens qui rencontrèrent la felouque sur laquelle ils étaient montés, l'attaquèrent, s'en emparèrent et tirent esclaves tous ceux qui
s'y trouvaient L'amour de son art ne lui permit pas de dissimuler,
il (Daviler) ne resta pas longtemps oisif, il chercha de l'occupation et il y a lieu de croire cju'on lui en donna. J'ai entre les mains un dessin original de lui, qui représente le plan et l'élévation d'une mosquée c^ui a dû être construite à Tunis sur son dessein, dans la griinde rue C[ui conduit au faubourg de Babaluch !ce doit être Bab-el-Alloudj). L'architecture en est de fort Ijon goût. » Et ce n'est pas seulement dans la forme que cette influence se fit sentir, certains procédés industriels furent importés par les captifs chrétiens. C'est ainsi c^u'à mon avis les procédés de fabrication de la fa'ience à émail stannifère, au grand feu, dont il reste tant de beaux panneaux de revêtement à Tunis, y furent importés p£ir des Italiens, car ces procédés, suivis jusqu'à nos jours à Tunis pour cette fabrication, sont absolument semblables à ceux t[ui étaient pratiqués aux XV!" et X\'ir siècles en Italie, et sont très différents de ceux que les Mores d'Espagne, ou Andalous. avaient apportés à Tunis soit au xiir siècle, soit plus récemment à la fin du xiv', comme on peut le voir par exemple dans les fa'iences du mihralj de la Zaou'ia de Sidi Gassem el Djelizi à Tunis -.
' Paris, 1738.
- Un bey fonda même au xvui" siècle une petite fabrique de faïence à la Marsa, mais c'est de la faïence iJurcment italienne qui v fut produite, italienne comme modèle et décor-
Xous verrons dans les édifices que nous aurons à examiner dans les chapitres suivants que de ce mélanye d'influences est née une variété de style arabe qui est loin d'être méprisable, c'est un stxde moins original que le stjde moresque, mais par cela même qu'il est européanisé en partie, il nous semble très aisément adaptable à nos mœurs et à notre confort moderne.
Tunis. — Juive en costume de ville
Le Port de la Goulette.