CHAPITRE PREMIER
HISTOIRE
L'origine de Tunis est contemporaine de l'établissement des Phéniciens à Carthage, on croit même qu'elle lui serait antérieure et qu'elle aurait été fondée en même temps qu'Utique. Elle est mentionnée comme la seconde ville après Carthage. au moment de la première guerre punique. Déjà à une époque antérieure Tunis était un port maritime, puisque lors des guerres de Carthage contre la Sardaigne, Marseille ou la Sicile, les navires de Tunis combattaient avec ceux de Carthage.
En 395 avant J.-C. une révolution des peuplades de l'intérieur contre
Cartilage prit une telle importance que leurs troupes envahirent et pillèrent Tunis et ne s'arrêtèrent que devant les fortifications inexpugnables de Carthage. Dailleurs l'importance de Tunis est telle à ces époques reculées que son nom est mentionné dés l'an 508 avant J.-C. dans les traités conclus entre Rome et Carthage. Tunis. Carthage et Utique S(jnt
les trois grandes villes puniques.
Régulus s'en empare en même temps ([ue la côte d'Afrique après avoir vaincu Amilcar et Ilannon dans une bataille navale où il coule trente galères de Carthage et s'empare de soixante-cinq d'entre elles. Il y établit son quartier général afin de menacer Carthage de près, mais le Lacédémonien Xantippe après un combat meurtrier en chasse les Romains et s'empare de Régulus.
Nous devons aussi rappeler qu'un moment la révolte des ^lercenaires mit Carthage à deux doigts de sa ruine, les soldats cantonnés pour ainsi dire par le sénat carthagien à Sicca Veneria se révoltèrent et s'emparèrentdeTunisd'où ils menacèrent la capitale. Tout le monde a présents à l'esprit les récits merveilleux de cette terrible guerre que Flaubert a décrite avec une magie de stvle incomparable et qu'il a si admirablement placée dans son cadre exact.
Retranchés dans Tunis, ils y sont assiégés par Amilcar qui ne jjeut les y forcer, mais qui finit cependant, en les affaiblissant par des combats continuels, par les décider à une action générale où les forces des révoltés sont définitivement brisées. Après la troisième guerre punique, l'Afrique devenait une province romaine.
Carthage prise, Tunis suivit sa fortune, mais sa renaissance suivit aussi celle de son ancienne métropole. Ca'ius Gracchus se préoccupa le premier de relever de ses ruines la vieille capitale punique et y établit un certain nomlirc de colons, plus tard César y envoya aussi des colons, mais c'est à partir du règne d'Auguste que la colonisation de Carthage
Fragment de Stèle Punique au musée de S.iint-Louis, à Carthage.
lo TUNMS
prit un réel et ra]iicie développement. Sa prospérité et celle de l'Afrique romaine ne firent que s'accroître jusqu'à la fin de l'empire romain, car avant la translation de l'empire à Constantinople elle était, comme l'a dit Sdlin. la seconde ville du monde, après Rome. « La première et presque la mère de toutes les villes d'Afrique, disait Salvien, toujours la rivale de Rome, autrefois par ses armes et son courage, depuis par sa grandeur et sa magnificence ».
Actuellement, je ne connais rien à Tunis qui puisse se rattacher aux monuments de la Tunis punique.
Il n'en est pas de même de la ville romaine qui s'étendit sur ce que des sièges successifs avaient pu laisser de la ville primitive et le commencement de sa renaissance dut coïncider probablement avec celui de C'arthage lorsque Auguste y envoya cinq mille colons pour la peupler et la relever de ses ruines.
S'il est possible en eftet de penser que parmi les fragments antiques c^ue l'on découvre à chaque pas dans les rues de Tunis, une grande partie peut provenir du pillage de Carthage. il n'en est pas moins vrai que beaucoup d'autres doivent provenir des restes de la Tunis romaine, dont il subsiste d'ailleurs des vestiges assez importants dans le Dar-el-Bey ou Palais du Be}', dans la partie la plus élevée de la ville. Ce sont des arcades à pilastres, avec voûtes en berceau, que j'}' ai signalées dès 1885 et qui très probablement appartiennent à un théâtre antique. Il n'est pas douteux qu'une exploration plus approfondie que celle c^ue j ai pu en faire ne permette de découvrir dans les sous-sols de cet édifice, et même dans les caves des bâtiments voisins d'autres vestiges de ce g-rand monument.
11 est fort probable que toute la ville haute a dû être construite sur les ruines ou sur l'emplacement de la Tunis romaine et punique. Cette ville antique ne devait pas descendre beaucoup plus bas que la grande mosc[uée ou tout au moins que le milieu de la rue de l'Egiise, car les historiens arabes disent' c^ue « la grande mosquée domine la mer. mosquée dont l'édification de même que celle de l'Arsenal est due à Ol^e'id-AUahibn el Habhab qui amena la mer jusqu'à ce point ». Depuis lors les décombres, les débris de toute sorte ont comblé peu à peu les bas-fonds du lac, le canal d'Obeïd-AUah a été comblé aussi et la ville s'est étendue peu à peu en descendant vers l'Est ; la ville européenne peut être considérée par conséquent comme ayant été cimstruite sur le terrain gagné
' Kit:ib el Istibcar. Rt'cueil de Constcinl iiu- . iSqq.
HISTOIRE n
sur le lac, ce qui actuellement n'est pas sans présenter de grandes difficultés techniques pour la fondation des maisons des quartiers nouveaux, car le terrain n'y a qu'une consistance médiocre.
Mais bientôt le flot des barbares envahissait l'empire et les Vandales traversant le détroit des colonnes d'Hercule, passaient en Afrique et leur flot dévastateur commençait son œuvre de destruction générale.
MosjiquL- d'un p.il.iis de l^arthage'.
Si nous retrouvons à Carthage des ruines de l'époque chrétienne, antérieures, contemporaines et postérieures à l'occupation Vandale, rien ne
' Un certain nonibn- de photographies que nous donnons dans cet ouvrayc sont dues à feu E. Sadoux, inspecteur du Service des Antiquités et des Arts de la Régence de Tunis qui a exécuté pource Service un nombre considérable de clichés. On peut en admirer une faible partie exposée dans les salles annexes du musée du Bardo. Je crois nécessaire de rappeler ici la mémoire de cet excellent artiste dont le concours a été si précieux aux directeurs des Antiquités, il fut leur fidèle et consciencieux collaborateur pendant prés de quinze années. Parcourant la Tunisie en tous sens, relevant les monuments antiques, surveillant et dirigeant les fouilles exécutées pour le Service, il a été un des meilleurs auxiliaires de la science archéologique en Tunisie. Mais ses soins n'étaient pas exclusivement réservés à l'archéologie classique, il a surveillé quelques restaurations de monuments arabes, notamment celles de la mosquée du Barbier et de la mosquée de Sidi- Okba à Kairouan (exécutés par l'architecte indigène de l'administration des Habous'. 11 avait bien souvent tenté d'attirer l'attention des pouvoirs publics sur les nîonuraents arabes et sur les industries indigènes de la métropole et des provinces.
subsiste à Tunis des anciennes églises chrétiennes, sinon la Djama el Ksar où la tradition locale veut voir une ancienne église transformée en mosquée et la légende naïve qui se rattache à la Djama es-Zitouna : (< une église ' s'élevait à l'emplacement même du minaret actuel, et un moine nommé Tarchicli 3' avait sa cellule. Les bandes de partisans venaient camper tout à côté, et ils s'adoucissaient aux récits du moine. Ils disaient : ce moine nous apprivoise \toiiiiis) si bien que le nom de Tunis resta à la localité". » Voilà encore un exemple de l'habitude des Arabes de chercher par des analogies de mots 'on pcjurrait même dire par des calembours 1 1 étymologie des mots dont ils ignoraient l'origine, nous avons autrefois. 31. Cagnat et moi, rapporté l'étymologie supposée du nom de Sousse [Voyage en Tunisie par M. R. Cagnat et Saladin, dans le Tour du monde) et les Sfaxiens attribuent le nom de leur ville à la quantité de concombres {sfakons) qu'on 3' cultivait jadis, sans se reporter au nom ancien de la ville, Sfakès.
Dévastée comme toutes les autres villes de l'Afrique par les Vandales vers 430 de notre ère, elle partagea avec Carthage le rôle de capitale de l'empire éphémère fondépar Genséric.maisen 535 Bélisa ire dans une rapide campagne ramenait l'Afrique sous le sceptre du basileus et Tunis, comme Carthage, devenait byzantine. Cent ans après à peine, Amr-ibn-el-Aas, le conquérant arabe de l'Eg3'pte formait une armée pour s'emparer de l'Afrique du nord et occupait la Tripolitanie, Abdallah-ilm-Saad poussait ses troupes jusqu'à Africa ila 3lahdia actuelle, ville de la côte tunisienne située entre 31(jnastir et Sfax) les expéditions successives d'Abdallah-il:)n-Zobeïr et d'Okba-ben-Xàfi remplaçaient partout la domination b3'zantine par celle des musulmans ; enfin Ilassan-ben-N^ooman, en 69 de l'hégire et sous le khalifat d'Abdel 3Ialik-ibn-Merouân s'emparait de Carthage et terminait ainsi la conquête de l'Afrique. Carthage détruite et pillée, il embellissait de ses dépouilles non seulement Tunis, mais même Kairouan dont à mon avis une grande partie des colonnes, bases et chapiteaux de la grande mosquée proviennent de la vieille capitale de l'Afric^ue '. A partir de ce moment l'occupation arabe devient définitive et peu à peu disparaissent à la fois le christianisme et la culture romaine;
' Oii a trouvé en etfet en faisant les fondations de ce minaret, reconstruit récemment, un linteau décoré d'un chrisme, ce qui donne une grande probabilité à cette légende. Une autre légende dit que cette église était consacrée à sainte Olive, d"où par tradition le nom de la Djama Zitouna, ou de TOlivier.
- Kitab el Istibcar. Recueil de ConstaïUiiic, 189g.
' Cf. Monographie de Sidi Okba de Kairouan, par II. SakuLn. Leroux, 1903. — J'y ai indiqué les preuves du l'ait que j'avance ici.
HISTOIRE 13
rislamisme règne en maître sur l'Afrique. Jusqu'à la fin du VIIT siècle de notre ère les khalifes avaient gouverné directement l'Afrique en y envoyant des émirs; le dernier de ceux-ci. Ibrahim-ibn-elAglab nommé par Haroun-al-Rachid, comme gouverneur, se proclame en 184 de 1 hégire (800 de l'ère chrétienne) maître absolu et indépendant à Kairouan
La Mosquée Zitouna et le nouveau Minaret.
dont il fait sa capitale, et c'est à partir de ce moment que l'Afrique musulmane peut être considérée comme séparée en fait du klialifat d'Orient, malgré les liens très faibles de vassalité i.[ui la relièrent d'une façon intermittente aux souverains de Bagdad.
En 2S1 de l'hégire 894 de notre èrei Abou-Ishak transférait la capitale du royaume aglabite à Tunis et y construisait un palais royal. C'est donc à partir de cette date que Tunis peut être rangée au nombre des villes capitales des royaumes musulmans. La d\nastie aglabite fut détrônée vers 296 de l'hégire (908 de J.-C.) par Abou ^lohammed-Obeid-
Allah, fondateur de la dynastie fatimite qui établit sa capitale à Mahdia. Tancienne Africa, cju'il reconstruisit en entier et sur un plan plus grandiose; mais en 362 de l'hégire (972 de J-C), Djoher, général du calife
Minaret de la Mosquée-el-Ksar, fondée par Hassan-ben-Nooman.
fatimite El-Moëz-ledin-illah conquérait l'Egypte et y fondait une nouvelle ville qu'il appelait Kahira (le Caire) à coté des villes bâties par Amrou et Ahmed-ibn-ïouloun ; les fatimites en faisaient leur capitale, et ne laissaient en Tunisie qu'un vice-roi.
Le premier de ceux-ci, Youssouf-aboul-Foutouh-el-Sanhadji, fonda à Tunis la dynastie des Zeirites, dont le dernier souverain Hassan, vaincu
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parles Normands de Sicile qui lui avaient pris Djerba, Sfax, Mahdia. i^lonastir et Sousse vint solliciter le secours d'Abd-el-Moumen, le fondateur delà dynastie marocaine des Almohades. Celui ci, à la tête d'une
Minaret de la Mosquée de la Kasba.
armée considérable s'empara successivement de Tunis, de Sfax, deGabès. de Tripoli, et enfin, en l'année 555 de l'hégire (1160 de J -C) de la place très forte de .Mahdia où les Normands de Sicile avaient tenu avec une opiniâtreté remarquable pendant près d'une année.
Abd-el-Moumen, loin de rendre alors la Tunisie au prince dépossédé, la réunit à son empire et ce furent des gouverneurs envo3'és du Maroc
qui (.'urcnt à gérer pour ainsi dire le paA's pour le compte du Sultan Almohades. Celte période toute de vexations, d'oppression, de spoliations dura jusqu'au commencement du xiiT siècle de notre ère, où les Almohades furent chassés de Tunisie par les Almoravides d'Ali-ben-Ishak. Reconquise ])ar Abou-abd-allah-Mohammed fils d'El Mansour, elle reçut comme gouverneur Abd-el-Ouahed-x\bou-Hafs en 603 de l'hégire (1206 de J.-C.) dont les descendants régnèrent sur Tunis sous le nom de Hafsides.
Les successeurs de ce gouverneur et ses descendants, se rendirent rapidement assez puissants jiour chercher à se rendre indépendiints. et le premier d'entre eux, qui s éleva au rang suprême fut Abou-Abdallah-Mohammed-el- JMostancer-billah sous le règne duquel (en 669 de l'hégire, 1270 de J.-C.) le roi de France saint Louis vint à la tèie d'une armée nom- J^reuse, prendre Carthage et assiéger Tunis. I^lais la mort du roi de France suivie d'un traité de paix et du départ des croisés, laissait les Hafsides paisibles possesseurs de leur royaume. Ft c'est cette dvnastie qui vit s'eml)^-llir et s'agrandir Tunis, et dexenir une des plus belles villes de l'Islam. Nombreux sont encore à Tunis les édifices, mosquées ou medersas, construits sous leur règne.
Ils agrandirent la grande mosquée ou mosquée Zitouna à plusieurs reprises. La grande mosquée de la Kasba et son beau minaret furent élevés par Abou-Zakaria de 1231 à 1235 de notre ère. Leurs palais furent célèbres, celui d'Abou Fehr (à l'Ariana près de Tunis) par exemple, dont on a retrouvé tout dernièrement les vestiges. Ce palais comprenait des pavillons d'habitation, entourés de jardins avec de grandes pièces d'eau qui reflétaient les ombrages des pins et des cyprès et des kicjsques merveilleux ornés de marbres et de fa'iences, aux plafonds de bois sculptés, dorés et peints et où des jets d'eau entretenaient une éternelle fraîcheur. Au commencement du XVI" siècle, le dernier souverain Ilafside,
Entrée de la .Mccia (Salle des ablutions) de la Djauu Zitouna.
HISTOIRE
Moiilav-Hassan, fit étrangler tous ses frères, en montant sur le trône : le plus jeune Réchid cependant échappa au massacre, s'enfuit à Alger et se réfugia sous la protection du célèljre Khaïr-ed-dine, un des fameux
Chrlie Ncur.lc
Tombeau de MraJ-buy et Minaret de la Mosquée d'Hamouda Pa
frères Barberousse qui, comme on le sait, s'étaient déclarés vassaux de la Sublime Porte dès qu'ils avaient pu s'emparer du pouvoir à Alger. Ce protecteur était bien mal choisi par Réchid, car il en profita pour tenter la conquête de Tunis, en son nom personnel et avec l'appui de la flotti:-
ottomane, .^lmllay-l lassan chassé de Tunis par Barberousse se décide à demander l'aiile du puissant empereur d"()ccident, Chtirles-Ouint, et réussit à l'olncnir.
Cette campagne de Charles-Quint contre Tunis, cpfont immortalisée non seulement les historiens, mais encore les artistes (car au Palais Ro3'al de Madrid sont conservées les merveilleuses tapisseries qui en représentent les principaux épisodes) débuta par deux succès, la prise de la (roulette et celle de Tunis ; cette dernière ville fut abominablement pillée et des trésors d'art et de science impitoyablement détruits, les palais incendiés, les manuscrits précieux 1)rùlés "ou jetés à la voirie, la grande mosquée souillée par les che\'aux de la cavalerie espagnole, et c'est à cette dévastation l)arl)are cj^ue nous devons certainement la disparition de bien des chefs-d'u'uvre de l'art arabe à Tunis. Deux ans plus tard, en 1537, Sousse était soumise; en 1539, André Doria s'emparait de Sfax. de Sousse, de Monastir, après avoir réduit à la suite d'un siège difficile l'inexpugnable Mahdia.
La Tunisie semblait destinée à une occupation définitive par les chrétiens, malgré des retours offensifs et souvent couronnés de succès où les musulmans réussissaient à expulser momentanément les nouveaux conquérants ; mais les dernières victoires de don Juan d'Autriche qui était parvenu à reprendre Tunis, Bizerte, à renforcer les garnisons espagnoles des villes de la côte, finirent par porter ombrage au sultan Sélim II, le fils du grand Soliman ; le célèbre Sinan Pacha, à la tête d'une flotte formidable, conduite par Kilidj-ali, l'ancien dey d'^^^lger. se présenta devant les côtes de Tunisie, reprit Tunis d'abord, après avoir bloqué la (jouletle, qui fut définitivement reprise aux Espagnols en 1573. La chute de cette forteresse consacrait la conquête définitive de la Tunisie par les Turcs. Ceux-ci y établirent un gouvernement analogue à celui de la régence d'Alger : un conseil de gouvernement composé de chefs militaires administrant le pays sous l'autorité suprême d'un pacha investi par le grand seigneur et cjui prit le nom et le titre de liey. Cette organisation ne manqua pas de présenter tous les inconvénients inhérents à sa constitution, révolutions militaires, émeutes, et de cet état un peu anarchique, seuls les beys énergiques comme Mourad-Bey l" surent tirer un peu d'ordre et de prospérité. A ce moment, malgré les vices de cette administration despotique et arbitraire, Tunis voyait sa richesse s'accroître d'une façon extraordinaire, tant par le grand commerce cjui se faisait entre la Tunisie, l'Algérie, la Tripolitaine, l'I^gypte, l'Asie 3lineure et le centre de l'Afrique, et aussi avec les pays européens, que par la guerre
de course que les hardis marins barliaresques entretenaient contre tous les paj-s chrétiens de la 31éditerranée. C'est de cette époque que datent les plus beaux monuments de la Tunis arabe. Mais comme les bevs étaient nommés par le Diwan, conseil de gouvernement composé des chefs de la milice turque, leur existence était subordonnée non seulement au caractère électif de leur nomination, mais encore à une fnule de révolutions intérieures suivies de morts violentes ; combien, en effet, de
Cli.lii- .N,'unlei
1,'avenue de la Marine et l'ancienne Cathédrale.
ces beys n'ont-ils pas succédé à celui qu'ils venaient de voir, et peut-être de faire mettre à mort? Aussi, vers 1650, une réaction se produisit-elle pour enlever aux milices le droit à l'élection et aux révolutions de palais. l)eux frères, Ali et Mohammed-J >ey s'emparent du pouvoir, organisent une armée dévouée et rendent héréditaire le trône dans leur famille. Leurs descendants se succédèrent jusqu'en 1706 où liassan-liey. fils d"Ali-el-Turki détrôna Ibrahim ech-Chérif, et fonda la dynastie llusse'inite qui règne encore de nos jours à Tunis. Son règne fut très prospère, mais se termina par une suite de désastres et il périt enfin assassiné. Un des règnes les plus heureux fut celui d'ilamouda Pacha, sous le règne duquel fut élevée sa m<.)squée éponymc dont le gracieux minaret, le i)lus élégant
de tous ceux de Tunis, s'élève encore à l'angle des rues de la Kasba et de Sidi ben Arouz. Sous les princes de la dynastie husseïnite, la Tunisie et Tunis surtout, jouirent d'une grande prospérité et la capitale s'enrichit de palais et de monuments remarquables. Cette prospérité ne commença o-uère à décliner que vers le commencement du xix" siècle par suite du peu de fermeté des souverains, de la toute-puissance de leurs favoris et d'une indolence administrative telle cjue toutes les ressources de la Régence furent successivement compromises en même temps que son commerce et son agriculture déclinaient de plus en plus. Quelques ministres d'une intelligence remarquable, tels ([ue le fameux Khéreddine essaj'èrent d'enrayer cette décailence, mais leurs efforts furent vains. Un seul remède s'imposait, héroïque il est vrai, le protectorat. Le bey Sadok le comprit, et c'est du jour où il remit entre des mains françaises l'administration de ses finances et la direction des principaux services de la Régenc3, que la Tunisie a réparé ses pertes et retrouve peu à peu les éléments de son ancienne prospérité. Les routes, les ports, les chemins de fer facilitent la renaissance de son commerce. Ses finances prospères lui donnent un crédit égal à celui des Ktats les plus riches, la sécurité a ranimé partout le commerce et l'agriculture et peu à peu les contrées incultes qui formaient en grande partie les terrains de parcours des tribus nomades, sont rendues à la culture des céréales, de la vigne, de l'olivier. Tunis elle-même, en attirant les capitaux français par sa situation merveilleuse et son port, s'accroit tous les jours de quartiers nouveaux. La ville arabe est respectée, centre d'une vie indigène remarquablement intense au point de vue commercial, elle ne peut que conserver son aspect, puisque sa population indigène devenue plus prospère et plus riche par la sécurité des transactions, ne peut que s'augmenter peu à peu. C'est d'elle seule que nous nous occuperons ici, car c'est elle qui est la ville d'art. La ville européenne est trop jeune encore pour t[u'on puisse y chercher le charme que les siècles ont laissé sur ce qu'ils ont C(uisacré, mais qui sait, peut-être un jour viendra où les Tunisois après avoir sacrifié comme ils le font jusqu'ici, aux nécessités de la vie réelle, par des constructions plus utilitaires que réellement belles, songeront enfin à demander à l'art cette parure qui seule consacre pour toujours les œuvres humaines.
Ancien débarcadcre et fort de la Goulette.