Tunis et ses environs
A oici un livre dont l’objectif est de faire aimer la France par la Tunisie et la Tunisie par la France.
A mon sens, les peuples sont à peu près les mêmes partout. Les différences apparentes tiennent très peu aux races ; elles indiquent plutôt les étapes de civilisation parcourues.
Nous, Européens, qui sommes en avance, comment reprocherions-nous aux retardataires des lacunes ou des pratiques primitives du genre de celles que l’on aurait pu reprocher à nos aïeux?
Est-ce que, dans les salons de ce temps-ci, on a les manières et les crudités de langage usitées à la cour du roi Henri IA" ?
Les jeunes Tunisiens qui fréquentent nos écoles ne ressemblent déjà plus à leurs pères, au moins tels qu’ils étaient quand le drapeau de la France a flotté pour la première fois sur la Eégence, il y a sept ans à peine.
Le Tunisien, celui d’origine maure particulièrement, est aimable et fin; il a l’esprit ouvert à nos idées européennes.
C’est ainsi que je le juge, et c’est ainsi que le montre mon livre.
Et ce livre vous est dédié, parce que dej)uis vingt-cinq ans je vous sais bienveillant à tous les hommes, cherchant à les conduire avec justice, aimant ce qui est droit, et voyant clair.
Charles Lallemand.
CÏÏAPITEE PKEMIER
ANS le monde, il u’y a peut-être pas iin endroit qui fut le théâtre d’événements aussi considérables, de drames aussi nombreux et aussi poignants, de luttes aussi acharnées, que ce coin de terre, grand un i^etit arrondissement de France, comj)ris entre Bizerte, Tunis et le cap de Carthage.
Donner à ce livre le titre de : Tunis et ses Environs, c’était comprendre la contrée ou se déroulèrent, en grande partie du moins, les épouvantables tragédies puniques ; où eurent lieu les plus grandes tueries d’hommes rapportées par l’histoire ancienne.
Comment parler de Tunis et de ses environs sans rappeler les origines de cette ville et les événements terribles et grandioses dont elle fut le témoin? Je le ferai aussi sommairement que possible, ce livre ayant pour jirincipal objectif la cité arabe telle qu’on la voit et qu’on l’admire de nos jours.
Suivant la légende biblique, un certain nombre des tribus d’Asie traversèrent TÉgypte et suivirent le littoral africain vers l’ouest, pour s’arrêter
finalement dans la fertile Bizacène, après avoir franchi les bonches du lac Triton. Plus tard des Chananéeus chassés par Josué les rejoignirent. Les Berbères de Tunisie et les Kabjdes d’Algérie seraient les descendants de ces Asiatiques. C’est l’opinion de saint Augustin, de Procope et de plusieurs historiens arabes.
Des colons phéniciens se mêlèrent ensuite aux descendants de ces Chananéeus. et formèrent avec e;ix les Liby-Phéuiciens. Cette nouvelle nation fonda de nombreux comptoirs commerciaux, des colonies et des villes sur le littoral méditerranéen. Elle bâtit entre autres Kambé, qui précéda Carthage, et les trois villes : Leptis, Æa et Sabrata, qui firent donner son nom à la contrée que l’on appelle encore aujourd’hui la Tripolitaine.
A cette époque reculée Sidon était la métropole des colonies du nord de l’Afrique. Mais Tyr ne tarda pas à la supplanter. Ce fut Tyr qui acheva de coloniser le pays. Ses colons fondèrent Hippo-Zaritos (Bizerte), Utique, Cossyra, Thunes (Tunis), Adrumète (Sousse), Thapsus et toutes les \dlles de cette côte magnifique qui borde la Régence de Tunis, terre française aujourd’hui.
Mais les gens de Tyr n’avaient pas mis la main sur le plus beau port. Il était donné à une femme de fonder Carthage !
Trompant la vigilance d’un frère cruel et cupide qui avait assassiné son mari, une belle princesse phénicienne, l’inoubliable Didon, s’embarqua avec toute une colonie de Tyriens. En personne avisée, elle avait embarqué avec ses Tyriens les trésors de son frère. Ainsi lestée, elle aborda un peu au nord de Thunes, se fixa sur les ruines de l’antique Kambé, et bâtit à cette place une ville nouvelle. Eu phénicien, «ville nouvelle » se disait Kiriat-Kadishât, d’où l’on a fait Carthage.
Ayant obtenu du trop naïf roi des Liby-Phénicieus autant de terre que pourrait enfermer la peau d’un bœuf, la rusée princesse fit couper cette peau en si fines lanières qu’elles purent environner tout le monticule sur lequel s’éleva Byrsa, la forteresse de Carthage. On fait venir Byrsa d’un mot hébreu, hosra, qui signifie en etfet forteresse.
Sur ce même monticule s’élevait aussi la maison fameuse sur les terrasses de laquelle Virgile place legrand drame d’amour qui se termina par la mort de Didon. C’est au sommet de la colline de Byrsa que la trop amoureuse et très infortunée princesse monta sur le bûcher ; et que, cherchant des yeux les voiles qui enlevaient sur la mer bleue Enée, l’amant ingrat, elle exhala cette touchante élégie :
« Que le cruel voie, du haut de sa poupe, cette fiamme qui va me consumer, et qu’il garde avec lui le présage de ma mort ! »
A quoi, en ce moment suprême, lui servaient les immenses richesses emportées de Tyr? A ces époques éloignées, l’argent était déjà incapable de faire le bonheur.
Carthage s’est rapidement développée autour de Byrsa. Cette cité fameuse dut à sou origine phénicienne ses instincts de domination maritime et son goût pour la colonisation.
Pendant que l’illustre Hannon accomplissait son étonnant périple avec trente mille personnes des deux sexes embarquées sur soixante vaisseaux, explorant et colonisant tout le long des côtes de l’Afrique jusqu’au Sénégal, jusqu’au Gabon peut-être, un