‹ Tunis et ses environsChapitre 14 sur 97 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

France). A ce point, une antre ligne de tramwaj’s, celle de Bab-l)jedid, suit, dans le même axe, la rue Al-Djazira. On a'parconru alors le côté oriental de l’ellipse. Une nouvelle courbe est formée par le trajet de l’avenue Bab-Djedid jusqu’à la station terminale de cette ligne de tramways. De là, la rue Bab-el-Manara et la rue des Selliers, absolument orientées vers la rue de l’Halfa, point de départ de ce parcours, conduisent à la place de la Kasbali et forment le côté occidental de l’ellipse.

Voici donc la cité arabe divisée en deux parts égales.

Seules, deux artères, à qiielques sinuosités près, traversent de i)art en part la Médina. C’est d’abord celle qui naît à l’avenue Bab-Djedid pour aboutir à la i)lace Bab-Souika ; elle est formée par la succession des rues des Teinturiers, de Souk-el- Belat, de Sidi-Ali-Azouz, de Sidi-Saber, de Souk-el-Grana et de Sidi-Mahrez. On peut même dire que cette artère traverse Tunis tout entier, dans sa plus grande longueur, puisque la rue El-Becbir la prolonge au sud jusqu’à la porte Alleoua, et la rue Tabannine la conduit jusqu’à la porte Saadoun, à l’extrême pointe nord de la ville.

Puis, c’est celle qui commence également dans l’avenue de Bab-Djedid pour aboutir à la rue de l’Halfa, et qui est formée par la succession du passage Ben-Ayed, des rues des Etoffes, de Sidi-Ben-Arrous, du Sabre et du Paclia. En rechercliant l’une de ces deux artères, ouest toujours certain de retrouver son chemin.

Les villes arabes sont perforées par un nombre extraordinaire d’impasses. L’on dirait, à regarder les plans, le cheminement des termites dans le bois vermoulu. Dans le quartier Bab-Souika, il y a dix impasses pour deux rues. Le massif de la Trondja, par exemple, massif énorme situé entre la rue de Carthagèue, la rue des Protestants et la rue Bab-el-Khadra, est percé de deux rues seulement, sur lesquelles se greffent dix-huit à vingt impasses. Cela figure les arêtes d’un poisson soudées sur l’arête dorsale. Je me souviens d’avoir encore vu dans de vieilles villes de France les anneaux des chaînes qui servaient à fermer les rues, la nuit venue. Les anciens Tunisiens avaient résolu d’une autre façon la question d’isolement et de sécurité. Là, comme partout, aux époques reculées, les gens de même origine ou ayant des intérêts communs se groupaient dans un quartier, et, pour être plus sûrs dans leur retraite , ils n’ouvraient sur la ville que de rares portes. A l’intérieur de leur clos, des multitudes d’impasses servaient de moyens de communication.

La multiplication extraordinaire des impasses a encore une aiitre cause. Beaucoup d’entre elles, dans cette vieille cité où les questions de voirie n’avaient pas même atteint le niveau du rudiment, ne sont que des rues bouchées. Tantôt pour avoir plus de surface de construction, tantôt pour intercepter uue circulation bruyante et incommodante, de riches propriétaires ont tout simplement construit en travers de la voie publique. Et la rue est devenue impasse, et le calme a succédé au bruit.

Les rues de la cité arabe sont en général avenantes, les murs y sont bien blanchis. Les indigènes que l’on y rencontre sont projwes et digues. De loin en loin passe quelque marchand de gâteaux qui chante sa marchandise, ou quelque négresse bariolée vendant une friandise, qu’elle crie d’une voix de fausset : Ki kra ! ki kra !

Les rues des faubourgs paraissent moins convenables. Elles sont, plus encore que

celles de la ville, criblées d’impasses. Dans les fanboirrgs se trouvent les foiidouhs, c’est-à-dire les auberges dans lesquelles l’Arabe de la campagne loge « à pied et à

cheval ». Le logement du cheval est ici la chose essentielle. Quant à l’Arabe, roulé daus son burnous, il se contente du premier coin venu.

Il n’a pas à demander le numéro de sa chambre, et il ne risque pas de trouver sur sa note la bougie... qu’on ne brûle pas, ni le service que l’on

Eue Halfaouiue.

fait payer trois fois sa valeur.

Les acrobates, les charmeurs de serine u t s , les conteurs, les aisaoua, les derviches et tous les artistes du pleiu veut, affectionnent les places, les recoins et les larges voies des faubourgs.

La rue Bab-el- Menara (après Bab-Djedidj et la petite idace

sans nom que l’on trouve à gauche de la rue Bab-Souika, non loin de la place de ce nom, sont les lieux que recherchent tous ces bateleurs pour s’y livrer à leurs exercices.

J’ai saisi sur le vif et i^lacé en tête de ce chapitre une scène chère aux Arabes. Ils sont enchantés qu’on leur conte des histoires. Dans certains cafés, tout aussi bien que sur la place publique, le conteur est toujours sûr de trouver un auditoire avide et bienveillant. Quelquefois ce sont des his-

Kue des Étoffes.

toires sacrées :

mais le profane ne déplaît pas aux auditeurs. Le merveilleux les enthousiasme. Les contes des Mille et une Nuits, arrangés au goût des Arabes, des légendes dont l’origine remonte sans doute à l’époque héroïque des croisades, leur causent un vif plaisir. A chaque

trait, à chaque saillie, l’auditoire part d’un éclat de rire avec le plus parfait ensemble. Une des histoires les plus goûtées par ces grands enfants est celle d’un fameux géant

CHAPITKE IV.

noir, le nègre « Antar » : ce nègre étonnant qni tuait tons les hommes pour avoir toutes les femmes. C’est du moins ainsi que le représentent les conteurs populaires que j’ai entendus dans les carrefours. Mais la véritable légende d’Antar est celle d’un pur chevalier, digne de figurer à côté de nos preux.

Les tombeaux des beys.

Combien de légendes admirables sont ainsi déformées, lorsqu’elles ont passé par des multitudes de bouches !

Si j’ai noté la légende d’Antar, telle que la disent certains conteurs arabes au coin des rues, j’ai tenu aussi à rétablir la réputation de ce grand Chevalier Noir, l’une des plus belles figures dans les légendes de l’islam.

Le conteur arabe est généralement quelque disgracié de la nature : borgne, aveugle, contrefait ou ayant un membre estropié. Quelque infirme qu’il soit, le débit est toujours aisé et bien timbré, et le geste digne, parfois même élégant. Sans com-

prendre g-rancl’cJiose à la narration, je me suis souvent et longuement arrêté, captivé par le récit musical, par le geste fort beau et par les jeux de pliysionomie de ces conteurs. Un tambourin renversé sert de sébile, et l’auditoire y lance son obole.

J’ai, dans les planches qui illustrent le présent cbaiûtre, cherché à donner les aspects variés des rues des diflerents quartiers de Tunis. La rue Souh-el-Belat est un tronçon de la grande artère qui traverse la ville. C’est assurément l’une des jdus pittoresques : surtout à l’endroit où se trouve la fontaine. Les jours du ramadan, c’est un des points les plus curieux et d’ordinaire une des rues les plus animées. Soukel-Belat signifie souk des dalles [souk dalla), parce que, dans l’origine, ce souk fut la seule rue de la ville qui fût pavée.

Les juifs habitent plus particulièrement, on pourrait presque dire exclusivement, les rues situées entre le Souk-el-Grana et la rue des Maltais. On en rencontre cependant un assez grand nombre aux environs de la rue Sidi-Mahrez et dans la partie comprise entre la rue El-Djazira et la rue El-Mektar.

La rue juive qui figure ici est la rue Zarkoun, assez rapprochée d’une importante synagogue. Le samedi ajn'ès midi, cette rue est pittoresquement émaillée par les vives couleurs des costumes des filles et des femmes juives. On ne saurait trop recommander aux touristes et aux artistes de consacrer un après-midi de samedi à la visite du quartier israélite. Si le temps est beau, chaque fenêtre, chaque balcon, chaque lucarne, sera un tableau ravissant, avec une ou plusieurs figiires de femmes, de filles, de fillettes ou d’enfants apparaissant au milieu d’étoffes brillantes, rouges, jaunes, vertes, blexres, violettes. Je conseillerais, pour faire cette promenade, de s’engager dans la jii’eiuière rue à droite, dans la rue de la Kasbah, la rue El-Karamed, et de suivre la rue de la Semoule, la rue El-Ketatnia, la rue Sidi-Mardoum, qui aboutit à un carrefour. Les rues qui avoisinent ce carrefour sont curieuses à examiner. Aux portes, aux fenêtres, on voit, le samedi, des costumes éclatants, parfois d’une grande richesse. Arrivé à ce carrefour, après avoir visité les alentours, la rue Sidi-bou-Hadid j)rincipalement, on peut continuer la promenade par la rue Sidi-Khalf menant à la grande artère qui traverse tout Tunis et qui porte à cet endroit le nom d’un saint vénéré, patron de Tunis, sidi Mahrez. La rue Sidi-Mahrez est des plus animées et des plus intéressantes. Il y a là des fabricants de sièges, de berceaux et de cages en tiges de fenouil, d’une extrême légèreté, des perceurs de tuyaux de pipes, des marchands de vaisselle et de nattes. Les nattes se fabriquent à Tunis même. Il en vient néanmoins du sud de la Régence. Il y a encore dans cette rue d’habiles ouvriers menuisiers qui font ces merveilleuses étagères et ces élégants guéridons dorés et peints, si recherchés par les étrangers.

Beaucoup d’Israélites sont mêlés aux musulmans dans cette rue. Et, chose curieuse, ces fils d’Israël ont conservé une grande vénération pour le saint musulman enterré dans la grande mosquée située au bout de la rue; il en est même parmi eux qui font brûler des cierges à sidi Mahrez.

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