‹ Tunis et ses environsChapitre 22 sur 97 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Qui n’a entendu parler des aïssaona, qui se sont fait dans le monde entier une réputation d’excentricité? Les musulmans instruits et sérieux tiennent leurs manifestations extravagantes pour de vulgaires jongleries. Ici encore, c’est un principe de 2)ure philosophie qui s’en est allé à la dérive dans les bas-fonds de la confrérie.

Les initiés aux hauts grades de la confrérie des aïssaona professent, au contraire,' des théories empreintes du 2)lus pur mysticisme. Selon ces théories, les souffrances corporelles et les mortifications physiques peuvent cesser d’affecter les sens de l’homme capable d’aspirer incessamment vers le ciel jrar la sohrité, par l’abstinence, jrar l’absorption en Dieu. S’ils admettent les exercices que les aïssaona montrent au jnihlic, c’est dans le but d’entretenir dans le peuifie la croyance au miracle.

La puissante secte des aïssaona a été fondée par Sidi-Aïssa, à Méquinez, au Maroc. Ce Sidi-Aïssa a sa légende.

C’était un pauvre diable chargé d’une très nombreuse famille, qui n’avait pas le pain de chaque jour assuré. Mais il était d’une grande piété et il dépassait tous les musulmans des alentours par son ardeur et sa croyance en Dieu. Il ne manquait aucune prière de la mosquée. Un jour, pendant qu’il était allé se prosterner devant le mihrah, un inconnu frappa à la porte de la maison et, appelant la femme d’Aïssa, il lui remit d’amples provisions pour elle et pour ses enfants, cc C’est Sidi-Aïssa qui t’envoie cela, » ajouta-t-il. Les jours suivants, la visite mystérieuse se renouvela, et l’inconnu ne cessa d’aj)porter des jn-ovisions nouvelles. Si bien que, finalement, la maison fut dans l’abondance. Le bruit de ces visites extraordinaires et de cette transformation de l’intérieur d’Aïssa arriva jusqu’aux oreilles du sultan, qui en prit ombrage. Ordre fut donné à Aïssa de quitter Méquinez. Il obéit sans murmure et s’établit à queb{ues milles de la cité, dans un lieu solitaire, avec sa famille et quelques disciples. La prospérité de source mystérieuse le suivit dans cette retraite. Le sultan, exaspéré, lui intima alors l’ordre d’évacuer le terrain occupé, sous prétexte qu’il était sa propriété. Aïssa offrit au sultan d’acheter la terre sur laquelle il s’était exilé. L’offre fut acceptée. Le sultan prenait Aïssa i)our un fou incapable de pouvoir j’ayer un maravédis,et qui serait obligé de lui abandonner son riche marabout, faute de pouvoir exécuter la convention.

L’accord étant fait sur le prix, un jour fut fixé pour l’exécution du traité. Ce jour-là le sultan quitta Méquinez avec les priucijiaux officiers de sa cour, auxquels il j)romit le spectacle de la confusion du marabout.

Arrivé au lieu désigné, le sultan s’assit au pied d’un olivier séculaire, et il dit :

« Aïssa, le moment est venu de t’exécuter. Méquinez même sera à toi si tu donnes le prix convenu.

« Vous allez le recevoir directement de Dieu ! » répondit Aïssa.

Ce que disant, Aïssa secoua vivement les branches du vieil olivier, et il en tomba une si abondante pluie de pièces d’or que la somme recueillie fut trois fois le prix convenu. Le sultan et ses officiers restèrent stupéfaits, et Aïssa, d’une voix qui avait les grondements du tonnerre, leur dit :

<( J’ai payé, trois fois payé. Je suis donc le maître de mon marabout, de Méquinez et de ses environs, par l’ordre d’Allah. A mon tour, sultan, je te bannis de mon royaume ! »

Cependant, comme on le suppliait, il se radoucit et rendit au sultan sa capitale et son emi^ire, mais à cette condition : qu’uue fois par an, lors de l’anniversaire du miracle mémorable qui venait de se produire, tous les habitants de Méquinez devraient rester enfermés dans leurs maisons, ses disciples seuls ayant la faculté de se promener. Depuis trois siècles, cette convention est respectée le 12 du mois de Mouloud; mais elle ne gêne personne, puisque tous les habitants de la ville appartiennent à la confrérie et sont disciples de Sidi-Aïssa.

J’ai assisté à un assez grand nombre de représentations des exercices des aïssaoua.

Le marabout des selliers.

et dans des lieux divers. A Beyrouth, dans ime zaouïa ; à Constautine, dans une mosquée, en présence des ministres, députés et sénateurs de la caravane parlementaire de 1887 ; à Tunis, dans le palais même de S. A. le bey, à la Marsa.

A Beyrouth, j’ai été frappé par la beauté des chants qui ont précédé les exercices des aïssaoua; à Constautine, la confrérie s’était mise en frais pour étonner d’illustres roumis venus de si loin pour assister à leurs extravagantes pratiques ; au palais beylical de la Marsa, j’ai pu assister à une séance sincère, donnée dans la cour d’honneur du palais, en présence des princes, des grands officiers de la maison de Son Altesse et des femmes du harem cachées derrière les moucharabiés.

Comme de coutume, les aïssaoua sont arrivés processiounellement, précédés d’étendards d’une hauteur démesurée, rouges, verts, bariolés, sur lesquels étaient brodés en blanc le sabre à double lame, le croissant et l’étoile, la main de Fatma

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