‹ Tunis et ses environsChapitre 23 sur 97 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ou bien le sceau de Salomon, composé de deux triangdes enlacés. Ces étendards étaient surmontés de boules et terminés par des croissants dorés. Unliéraut et des musiciens les précédaient. Ils marchaient lentement, à pas cadencés, chantant ou psalmodiant des prières sur le rythme monotone marqué par le tambourin en terre cuite (darhouka).

En arrivant dans la cour du palais, les spectateurs ont formé un grand rond, s’étant assis sur des tapis ; d’autres étaient debout au second rang. Au milieu de cette arène improvisée, les acteurs du drame religieux se sont rangés en demi- cercle, se tenant par les bras, pour former la « chaîne humaine ». Les chants ont commencé aussitôt, d’abord

Notaires.

Notaire.

lents et graves ; et, tous ensemble, en cadence, les chanteurs faisaient une sorte de demi-sahit accompagné d’un cri rauque. Mais bientôt les chanteurs et les musiciens s’animèrent, les oscillations du corps des acteurs devinrent plus rapides, et les cris plus gutturaux.

A un certain moment, les mouvements étaient si violents que les têtes s’agitaient indépendantes du corps, comme si elles n’avaient été retenues que i)ar des liens en caoutchouc. Lorsqu’à la suite de cette surexcitation graduelle l’im des acteurs se trouvait à point, il sortait du rang en poussant des hurlements sauvages, des cris d’animaux, et on lui apportait les glaives, les poignards ou les pointes acérées dont il se transperrait avec fureur. Lorsqu’un délire général se fut emparé d’eux, ils éclatèrent en cris d’allégresse. C’est alors

qu’on leur présenta des scorpions, des serpents, des morceaux de verre, qu ils se mirent

à mâcher et à broyer. D’antres mangeaient des fignes de Barbarie on des chardons, léchaient des fers rongis, avalaient des étoupes enflammées on dansaient sur des lames de sabre. Arrivés an paroxysme de l’agitation, ils demandèrent de la viande an moquaddem. On leur amena nn mouton vivant. La pauvre bête poussa nu bêlement de terreur an milieu de ces déchaînés ; mais sa souffrance ne fut pas de longue durée. Il fut, en nn instant, déchiré et les morceaux palpitants de la victime furent dévorés incontinent i^ar les initiés.

A ce moment, l’un d’eux, un grand gaillard, le torse nu, les cheveux épars, l’œil enflammé, franchit le cercle et sortit de la cour, suivi d’une escorte de gamins. Quelques minutes après il revenait, portant sur ses épaules ensanglantées un énorme figuier de Barbarie aux épines aiguës. La foule se sépara pour lui livrer passage. Arrivé au milieu du cercle, il jeta le cactus par terre ; puis, prenant un peu de champ, il s’élança et fit un saut périlleux de façon à retomber sur le cactus, le dos nu sur les cruelles épines des palettes de l’arbre. Il se releva couvert de sang, et... recommença trois fois.

Mais, je le répète, les musulmans sérieux et religieux tiennent tous ces exercices publics pour de pures jongleries. Et si elles se produisent, lors de la fête des aïssaoua, dans les palais des princes, c’est parce que ceux-ci ne sauraient fermer leurs portes à des confréries religieuses.

Si nombreuses que soient dans la campagne les koubbas blanches qui recoirvrent les sépultures des saints musulmans, les marabouts sont encore plus nombreux dans l’intérieur de la ville arabe de Tunis. Beaucoup de vieux cimetières ont disparu sous les constructions, mais on a toujours respecté les tombes vénérées par le peuple. Seules, elles restent comme les témoins des lieux de sépulture d’un autre âge. Je citerai quelques-uns de ces marabouts, tout d’abord celui qui étonne le plus l’étranger, le marabout du souk des selliers. Imaginez-vous, au beau milieu d’une rue, entre des boutiques étincelantes de harnais brodés d’or et de soie, une tombe. Une tombe en harmonie avec l’orgie de couleurs qui l’environne : peinte en vert, rouge et blanc, avec des fleurs. Le vendredi, on y arbore deux drapeaux, et la piété des boutiquiers d’alentour y allume un cierge fixé dans un chandelier en faïence verte. En faïence verte aussi, le brûle-parfums placé à côté du chandelier. L’une des aquarelles de ce chapitre représente le marabout des selliers. Ce souk possède encore un autre marabout, toute petite koubba, haute à peine d’un mètre cinquante, qui se trouve à la sortie de la galerie, sur la place, sous un énorme mûrier, arbre sacré, lui aussi.

Un très curieux marabout, devant lequel on passe bien souvent sans y faire attention, c’est celui de la rue des Étoffes. Lorsqu’on entre par le Souk-Ettrouk, il est à droite, à quelques mètres de la boutique des Barbouchi. L’on voit les tombes des marabouts par une fenêtre grillée, dans une chambre. Au chapitre des cafés, il sera question des tombes qui se trouvent en plein café du Souk-Ettrouk.

Partout où vous voyez des portes ou des fenêtres peintes en vert avec un champ rouge et des rinceaux blancs séj)arant les deux couleurs sacrées, vous pouvez être certain que c’est quelque lieir consacré, sépulture, école ou lieu de prière. Une petite aquarelle représente un marabout Je la rue Souk-el-Belat, non loin du joli carrefour de la fontaine. Il y a une petite porte peinte, deux lanternes de mosquée suspendues

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