CHAPITRE IX
reste, à ceux des ex-voto catholiques. On en voit de toutes les dimensions. Il y en a même à cinq branches — toujours les cinq doigts de la main de Fatma — qui servent surtout pour les mariages. Les cierges vendus dans les souks sont faits d’un mélange de cire et de bougie.
Les marchands parfumeurs tiennent également du benjoin, du camjdire, des huiles essentielles de romarin et de lentisque, et cent autres produits de ce genre.
Dn parfum terrible, capable de donner la migraine à une statue de bronze, c’est le èhed : une pâte qui a l’aspect du savon noir et qui vient des Indes, renfermée dans des cornes de bœuf. Il se peut qu’à petite dose et très dilué cela devienne quelque chose d’agréable; mais l’amine ayant eu l’obligeance d’apporter l’une de ces cornes qui venait de lui arriver de l’Inde, me la fit sentir. J’en fus réellement incommodé. Il paraît que cela provient d’un animal, comme le musc ; mais je n’ai pu en apprendre davantage.
Le shecl se vend en gros, par corne pleine. La corne vaut environ 600 francs. L’once se vend 25 piastres. L’amine m’a affirmé, et le brave homme est digne de foi, qu’on en exporte beaucoup en Europe et que les acheteurs européens concluent des marchés de 7 et 800 francs en cet article. Que diable nos parfumeurs peuvent-ils en faire, et sous quelle forme les Lubin et les Piver des capitales de l’Europe offrent-ils cela aux impressions des nerfs olfactifs de nos contemporains ?
Les Européens comptent peu dans la clientèle des parfumeurs tunisiens. Le grand consommateur est l’indigène. Depuis l’ouvrier jusqu'au riche bourgeois, c’est à qui rapportera le parfum préféré à la pauvre prisonnière qu’ils décorent du nom d’éjiouse. Il en était déjà ainsi du temps de Léon l’Africain.
Ces boutiques, dont quelques-unes sont grandes comme des armoires, sont louées fort cher. Il en est, les mieux placées, dont le prix de location atteint jusqu’à 1,500 piastres par au.
Le souk des parfums a une entrée très étroite, mais il s’élargit au carrefour formé avec le souk des cordonniers. Ce carrefour, représenté par la planche hors te.xte de ce chapitre, est très curieux, avec ses colonnades peintes aux couleurs du Prophète, rouge et vert, en mirlitons.
Il y a, à ce point, une animation extraordinaire. A gauche, se trouve la porte d’entrée de la grande mosquée, la mosquée Ez-Zitouu ; sur les marches qui conduisent au parvis sont installés des marchands de savons, de chéchias et de babouches, couchés à côté de leurs marchandises sur les degrés du temple. A droite, les boutiques des i)arfumeurs se succèdent sans interruption jusqu’au bout de la rue. A gauche, il n’y en a que quelques-unes au delà de la porte de la mosquée ; puis vient le grand mur nu de l’édifice sacré.
J’avais d’abord pensé qu’il en avait été de la mosquée Zitouua comme de nos vieilles cathédrales de France, dont les bases étaient entourées de boutiques. On peut encore, dans quelques-unes de nos villes, voir des boutiques et des échoppes poussées entre le contrefort et contre les murs des églises, comme des champignons au pied d’un vieil arbre.
Mais il paraît que le groupement des boutiques autour de la mosquée Zitouua
résulte, non d’une sorte de végétation mercantile spontanée, mais d’un parti pris sérieux.
Si les souks de la ville marchande entourent la plus grande mosquée de Tunis, c’est qu’on a voulu que les négociants eussent toute commodité aux heures de l’appel à la prière. On a donc cherché à centraliser les atFaires autour de la maison de Dieu. On a aussi tenu à éloigner le commerce des habitations, afin de mettre les femmes à l’ahri de tout souci et de toute atteinte.
Je dois ces observations à Tun des hommes qui connaissent le mieux le monde musulman, et qui possède la langue arabe comme les plus savants commentateurs du Coran, à M. Machuel, directeur de l’enseignement en Tunisie.
Je m’y rends volontiers, d’autant que, dans le monde musrüman de Tunis, l’esprit obéit à trois impulsions : Dieu, la femme et le négoce, et que ces trois causes de préoccupations ont certainement pu amener à centraliser le commerce autour de la mosquée, loiu des habitations où sont les femmes.
Boutique de parfumeui'.
CHAPITEE X
Il est certain que beau coup de touristes rapportent de Tunisie ou d’Algérie des étoffes fabriquées à Lyon, à Rouen, en Suisse ou en Autriclie. Il est non moins certain que beaucoup de fabricants de ces centres industriels excellent à imiter les tissus arabes et que la confusion est facile. Je vais plus loin ; la comparaison, pour la perfection du travail, est le plus souvent à l’avantage du produit eurojiéen.
Est-ce à dire que les deux marchands d’étoffes de la me Kachachine.
produits ont le même charme aux yeux de l’amateur? On ne saurait l’affirmer d’une manière absolue. Le produit européen est d’une régularité i)arfaite ; le produit arabe est de fabrication irrégulière, de symétrie fantaisiste. Et c’est ce qui fait précisément l’attrait de ce dernier. L’Européen a-t-il à broder, par exemple, le dos d’une veste, il
en dessinera la moitié et reportera cette moitié de dessin sur l’autre côté, de façon à rendre le travail parfaitement régulier : mais ce ne sera que cela.
Je me suis bien souvent arrêté pour voir travailler les brodeurs arabes appliquant des soutacbes. Jamais je ne les ai vus reporter d’un côté sur l’antre l’une des parties symétriques d’un dessin double. Une moitié faite, ils continuaient librement la broderie sur l’autre moitié. Au premier coup d’œil, les deux côtés paraissent absolument semblables. Mais il n’en est rien ; et l’on chercherait vainement à appliquer les lignes du dessin de l’un des côtés sur celles de l’autre côté. Pas une ne concorderait.
Le dessin du brodeur européen a pour lui la régularité ; le dessin de l’Arabe a le mouvement résultant d’une diversité de lignes et de détails qui n’enlève rien a l’harmonie de l’ensemble.
Dans le souk des revendeurs (rue Kacliachiue), M. Quautin et moi nous avons acheté bon nombre de molletières de pantalons de femmes, superbement soutachées. J’ai donc pu étudier à mon aise les secrets des procédés de composition. A première vue, la pièce soutachée paraît parfaitement équilibrée. En j regardant de près, on est tout étonné de voir que pas une ligue ne se répète et que, même, tel motif, brodé en jaune d’un côté, est brodé eu noir sur le côté semblable. Et rien de plus agréable à voir que cette dissemblance dans l’harmonie. Le caprice du brodeur se donne libre cours sans détruire l’équilibre de l’ensemble.
Le tisseur ne fera pas deux pièces d’étoffe absolument pareilles. Ici la rayure aura quelques millimètres de plus ou de moins que la même rayure répétée plus loin dans le retour de la disposition. C’est ce qui fait le charme des étoffes orientales et qui les distingue de nos fabrications européennes.
Tout étant réglé dans les industries de Tunis, chaque fraction de fabrication forme une corporation à part. Ainsi les dévideurs qui préparent la soie pour les tisserands forment une corporation à part, les teinturiers en forment une autre et les tisserands eu forment plusieurs, selon les tissus qu’ils produisent.
Les (( tourneurs de soie », qui préparent les fils pour les tisserands, forment la corporation des tournajia, dont l’amine est Si Mohammed-el-Safar. Les tournajïa reçoivent la soie en écheveaux et la font mettre sur de petites bobines carrées, d’où elle est dévidée sur des bobines monstres, grandes comme des roues à tourner par les chiens, d’où les brins associés et tordus sont remis en écheveaux nouveaux qui vont à la teinturerie. Il y a à Tunis 30 patrons et environ 250 ouvriers tournajïa.
Les tisserands portent des noms différents, suivant les tissus qu’ils fabriquent. Ils sont heraria (de harlr, soie) s’ils tissent des étoffes de soie ; foutajïa, s’ils fabriquent ces j)ièces d’étoffe en coton ou eu soie dont les femmes se ceignent les reins lorsqu’elles vaquent aux travaux du ménage, et qui portent le nom de Jouta; enfin houkia, s’ils font des couvertures ou des houki (dont nous avons fait haïk en francisant le mot).
Ce sont trois corporations.
L’amine des heraria^ un gros personnage, se nomme Si Beu-Zakour. Sa boutique et celle d’un de ses fils sont situées dans la rue des Etoffes, en face d’une jolie fontaine arabe et d’un escalier en pierre conduisant à Tune des portes de la mosquée Zitouna. Je ne connais pas d’homme plus aimable et ayant plus grand air. C’est le plus pur type des descendants des Maures d’Espagne, qu’on appelle à Tunis les « Andalous ». Toujours convenablement vêtu, admirablement drapé dans son haïk, d’une propreté irréprochable, poli sans obséquiosité, affable sans afféterie, digne jusque dans la familiarité. Si Ben-Zakour est à mes yeux Tuu des types de cette belle bourgeoisie industrielle qui est l’honneur du Tunis musulman.
L’amine des foutajia se nomme Si Mohammed-ben-Abd-Ennobi. Les houlda ont deux amines, l’un pour le faubourg Bab-Souika : Si Frej-el-Gabsi ; l’autre pour le faubourg Bab-Djazira : Si Ali-el-Tebourbi.
Les tisserands sont nombreux à Tunis. Ou peut évaluer le nombre des patrons à 1,200 et celui des ouvriers à environ 6,000 : ce qui prouve amplement que tous les tissus vendus à Tunis ne viennent pas d’Europe.