CHAPITRE X
Il est inutile d’insister sur l’impossibilité, pour l’indigène, de produire une chéchia à bon marché dans ces conditions de pérégrination et de multiplication des collaborateurs.
La chéchia terminée, ou ajoute le gland en soie bleue, très foncé pour les gens de marque. Les glands en soie simple viennent de France ou d’Allemagne. Les glands en soie double et tordue viennent de Constantinople.
La corporation des cheouachia était si puissante que son organisation dominait et englobait en quelque sorte toutes les autres corporations. Ses amines, avec leurs assesseurs, formaient le tribunal de commerce. Ce privilège a survécu à l’effondrement de l’industrie. L’amine des cheouachia a encore aujourd’hui dix assesseurs constituant un tribunal de commerce musulman et dix autres assesseurs pour l’usage de la corporation elle-même.
L’amine actuel est Si Hassouna-Lakhoua, le fournisseur des i^rinces et des seigneurs tunisiens.
Ce qui reste de ces industriels est groupé dans les quatre souks El Hafsi, El Kebir, El Drouj et El Berka. Ils ne sont plus 500, alors qu’ils se comptaient par milliers il y a un demi-siècle à peine.
Du reste, beaucoup d’ateliers de cheouachia portent encore la marque de leur ancienne prospérité. Les établis sont sculptés, et l’atelier, ouvert sur la rue, est séparé de l’arrière-boutique par une sorte de jubé tout sculpté à jour. Quelques-uns sont d’une finesse de dentelle.
L’artiste ne peut s’arracher de devant ces boutiques étonnantes. Le premier plan, l’atelier aux établis pittoresques, est dans une sorte de clair-obscur, ne recevant aucune lumière directe. L’arrière-boutique est, au contraire, éclairée par le haut et en pleine lumière. Par la porte ouverte du jubé, le patron apparaît, lumineux, comme un dieu indien, immobile dans sa riche gandoura jaune, rouge ou couleur de turquoise. Autant de boutiques de cheouachia, autant de tableaux tout faits... saisissants, admirables.
Les armuriers !... encore une corporation qui plie devant la concurrence européenne. La moukhala, le long fusil arabe des panoplies, passait par les mains de trois corporations avant de pouvoir faire parler la « gran.de bavarde arabe »... vulgo, la poudre.
Les djeaïbia faisaient le canon, les snaïdia les batteries, ets tiessraïria le bois et le montage.
L’amine des djeaïbia (canonniers) a été investi de ces fonctions par le bey Sadock, comme étant le fils d’un lieutenant-colonel. C’est Si Hassen-Ben-Mohammed, qui se signale par cette particularité curieuse : il est amine, mais sa corporation est évaporée.
On comptait jadis douze maîtres canonniers à Tunis. Il n’en reste plus un seul. Les canons arrivent tout faits, à bon marché et meilleurs, de Saint-Etienne, de Liège et d’ailleurs.
L’amine des essraïria est Si Mohammed-Eddris, d’une famille à turbans verts très respectée, puisque son origine remonte aux compagnons du Prophète.
Les bois de fusil sont généralement en noyer teint en noir, richement incrustés de nacre, d’ivoire, de corail ou de métaux. Le montage de la moukhala (fusil arabe) est
des plus curieux. Point de capucines pour fixer le canon au bois, mais des fils de cuivre, de fer ou même d’argent enroulés comme ceux des extrémités des cannes à pêche. Des variétés d’enroulement forment ornement. Le monteur tient le fusil suspendu à une corde et le tourne méthodiquement, de façon à ce que les fils métalliques viennent se placer régulièrement les uns à côté des autres. Ces fils sont enroulés autour de son pied gauche, qui fait fonction de bobine et de tendeur. Ce travail est intéressant à suivre.
Les armuriers font encore beaucoup de tremblons, arme à feu portative qui tient le milieu entre le pistolet et le fusil. Le tromblon, d’origine andalouse, est une arme de parade dans les fantasias de piétons de la presqu’île du cap Bon.
Avec leur gueule évasée, les tremblons n’ont aucune valeur offensive ; mais comme on peut mettre des poignées de poudre et qu’ils produisent des détonations formidables, ils plaisent aux oreilles arabes.
Il en est de supérieurement incrustés, qui font très bonne figure dans les panoplies des amateurs d’armes.
Boutique d’armurier.
Marchands de tapis de la rue des EtofEes.
CHAPITEE XI
Eu Tunisie, on ne fait pas on l’on ne fait presque pas de tapis originaux, c’està-dire offrant des dessins d’origine locale. Les tapis qui se fabriquent chez les tribus nomades ou chez les populations sédentaires de la Tunisie ne sont que des copies plus ou moins fidèles de tapis du Maroc.
Anciennement les Marocains, qui occupent l’extrême limite occidentale des pays de culte musulman, formaient chaque année le noyau de la caravane de la Mecque, noyau grossissant sans cesse par l’addition des bandes de i)èlerins des pays traversés. Si bien que, lorsque le pèlerinage était arrivé au Caire, c’était jn-esque une armée. Sous le pèlerin, on peut parfois découvrir le trafiquant. Les hadji marocains quittaient rarement leur pays sans emporter bon nombre de tapis qu’ils échangeaient ou vendaient en route. De là les modèles marocains qui ont donné les formules de dessins et de couleurs aux tisserands, hommes et femmes, dans presque toute la Régence. Il y a de beaux tapis, sans
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doiite, qui proviennent des douars placés entre Gafsa, Gabès et Touzcr ; mais le type et l’afrencement sont visiblement de tradition marocaine.
Le Prophète a prescrit aux fidèles d’avoir grand soin du cheval, cet admirable auxiliaire de l’homme. Il leur recommande de mettre sur le dos de leur monture, cheval ou mule, autant de pièces d’étotfe ou de feutre qu’il y a de couleurs dans l’arcen-ciel. Aussi pouvez-vous remarquer sous les selles des Arabes de cinq à sept pièces de feutre dont les couleurs différentes apparaissent comme autant de lisérés juxtaposés. La selle elle-même est recouverte d’un tapis sur lequel est assis le cavalier tunisien. C’est de ce tapis qu’il est question ici.
Les tapis de selle ont plus d’un mètre de long sur environ 80 centimètres de largeur. Ils portent à leur partie postérieure une fente dans laquelle passe le dos de la selle. Ces tapis sont tissés et ont l’aspect de broderies à points très serrés. Leur fond est généralement rouge, de nuance grenat, avec des dessins très fins et très gracieiix, en blanc, noir, jaune et vert. Si vous mettez la main sur des tapis de selle de bonne qualité pour recouvrir des fauteuils, vous pourrez comprendre ces meubles dans votre testament, car vos petits-enfants les retrouveront encore. Ils sont inusables.
Ces tapis portent généralement le nom de tapis de Kairouan ; mais ils se fabriquent surtout dans les tribus des alentours de Gafsa et entre Gafsa et Gabès.
Si la Tunisie n’est pas riche en tapis originaux, le tapis de selle excepté, elle regorge, par contre, de couvertures magnifiques, qui sont confectionnées dans tout le sud et tout particulièrement à Djerba, l’île fameuse où mûrissait le lotus, fruit si délicieux qu’il faisait oublier leur patrie aux étrangers qui en goûtaient. Les descendants des lotophages de l’antiquité sont aujourd’hui de fameux tisserands de couvertures, d’excellents marchands et des musulmans assez... indépendants pour être quelque peu taxés d’hérésie par les orthodoxes de l’islam.
Les couvertures de Djerba sont rayées de rouge et de blanc ; certaines portent aussi des raies jaunes, vertes ou bleues intercalées entre les raies rouges. Ces couvertures sont moelleuses et chaudes. Les Tunisiens s’en servent pour leurs lits, soit comme couvertures, soit comme couvre-pieds. On en fait aussi des rideaux magnifiques. Lorsqu’elles sont de petites dimensions, elles s’appellent freschia. Les caravanes et les bateaux en apportent beaucoup à Tunis, où les indigènes et les étrangers les achètent à Tenvi. Mais, en commerçants habiles, un certain nombre de Djerbiens ont eu l’idée de supprimer les frais de transport en mettant la production sur le marché même, c’est-à-dire en installant à Tunis leurs métiers de tissage de couvertures.
La fabrication et les qualités des couvertures de Gafsa et de Touzer sont à peu près celles des couvertures de Djerba. Elles eu diffèrent par l’introduction de bandes de dessins dans les rayures, si l’on peut donner le nom de dessins à des figures géométriques, bizarre juxtaiwsition de triangles et de rectangles, dans laquelle, après un examen des plus attentifs, l’œil européen finit par découvrir une lointaine analogie avec quelque figure d’homme ou d'animal.
L’enfant dessinant sur un mur des figures primitives, naïves, avec les deux yeux