‹ Tunis et ses environsChapitre 39 sur 97 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

sur un profil, est un artiste, si l’on compare son œuvre aux dessins en question. Aussi le marchand, habitué sans doute, aux hésitations des acheteurs européens, se hâtc-t-il de dire :

« Ceci chameau, monsieur! » en désignant un rectangle surmonté de deux triangles, avec cinq barres, l’une pour le cou, les quatre autres pour les jambes.

Eh bien, l’ensemble est souvent magnifique, tant les couleurs sont vives, bien assorties et disposées avec harmonie.

Voyant que les Européens achètent avec empressement ces couvertures, certains tisserands en fabriquent qui font assez bonne figure, mais qui sont de qualité inférieure. Le tissu en est lâche et manque d’épaisseur. Aussi arrive-t-il parfois que ceux qui se laissent séduire par les bas prix en ont pour leur argent. Il est bon de prendre conseil aui)rès de gens expérimentés avant d’acheter des tapis ou des couvertures.

Les orfèvres forment à Tunis une corporation importante qui fait de grandes affaires, la femme tunisienne étant avide de clinquant ; à ce point qu’il n’est pas rare de voir une femme nomade travailler aux champs avec une si grande quantité de bijoux répandus sur elle qu’on en pourrait remplir une petite boutique.

On ne compte pas moins de cent vingt patrons bijoutiers. Jadis exclusivement musulmans, ils sont tous Israélites aujourd’hui, subordonnés à un amine musulman, l’amine des joyaux. Si Ahmed-Ferah.

Le souk des orfèvres se compose de ruelles d’une exiguïté extrême, tortueuses et malpropres, minuscules, étroites et boueuses.

A la porte de chaque boutique se troirve une toute petite vitrine qui renferme quelques spécimens de la fabrication. Au milieu, un petit réchaud sur lequel un peu d’argent fond dans un minuscule creuset; à côté, une toute petite enclume.

Au fond de toutes les boutiques, un énorme coffre-fort dérobe les trésors de l’orfèvre à la vue des amateurs... d’un passage troj) facile des objets de prix d’un propriétaire à un autre.

Le samedi, jour férié des enfants d’Israël, de gros chiens montrent les dents à quiconque fait mine de vouloir franchir la planche mise en travers i)Our indiquer que le souk est veuf de ses marchands, barré et interdit.

Les orfèvres de Tunis vous offrent furieusement des bijoux neufs, brillants et avenants, mais rarement de belle exécution. Il faut mettre du temps et de la patience pour faire sortir de leurs tiroirs et de leurs coffres-forts les « antiks », c’est-à-dire les vieux bijoux en argent ou eu or, condamnés à la fonte. Si l’on y réussit, on peut quelquefois trouver de ces jolis morceaux que le connaisseur est ravi de pouvoir arracher à une destruction certaine. Il m’est arrivé de découvrir, dans cette morgue des bijoux, des colliers, des flacons à parfum ou à essences, des boîtes à pommade, des anneaux de pied, des bracelets, des amulettes, des mains de Fatma, des boucles d’oreilles et des fibules dignes d’un meilleur sort, et que, sauveteur acharné, je signalais à mes amis et connaissances pour les arracher au creuset destructeur.

L’argent des bijoux arabes est contrôlé ; mais sou titre est si faible, que l’orfèvre revendeur des bijoux d'occasion trouve un bon bénéfice en les vendant au poids de l’ar-

gent. Il met l’objet dans un plateau de sa balance et des pièces de cinq francs dans l’antre. Lorsque le poids est égal, il prend les pièces d’argent et remet l’objet à l’acbetenr.

Il n’est pas hors de propos de conter ici une petite histoire de bijoutier, qui donne une idée assez exacte de la justice que rendaient jadis les beys de Tunis.

On raconte, parmi les indigènes, qu’un bijoutier reçut un jour de Constantinople

Sachledji.

toute une collection de bagnes de grand prix. Ces joyaux superbes étaient an nombre de dix, portant tons des pierres précieuses différentes, topazes, émeraudes, turquoises ou rubis. Aju’ès les avoir contrôlés et admirés, il les mit soigneusement dans une boîte qu’il rangea dans sou coffre-fort. Ayant envie de les revoir le lendemain, il étala ses bagues sur une tablette. Il constata alors avec stupéfaction que l’une d’elles avait disparu : celle qui était enrichie d’une topaze. Nul n’avait pénétré chez lui, et aucune effraction n’était visible. La soustraction ne pouvait donc être imputée qu’à une personne vivant

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