CHAPITRE II
les ossements innombrables que recouvre ce sol, il en est que la terre des Gaules n’a pu recevoir. Scbemtou fut une de ces carrières dans lesquelles des peuples entiers s’engouflPraient. Beaucoup d’œuvres exécutées par les Romains s’imposent à l’admiration, mais avec quels dessous de sang et de cruauté ! La main-d’œuvre, cette pierre d’aclioppement des temps modernes, leur importait peu. La plus petite victoire leur eu fournissait. Les vaincus, à la carrière ! Cela présentait ce double avantage de dépeupler et de réduire à l’impuissance le pays subjugué, et de peupler les carrières et les chantiers dans lesquels se préparaient et s’élevaient ces superbes monuments et ces travaux gigantesques bâtis à cbaux, à sable... et à sang! Pour mon compte, je sens mon admiration se glacer lorsque je songe aux procédés économiques des dominateurs du monde. Aujourd’hui, chaque construction est subordonnée au coût de la main-d’œuvre et la question préalable est toujours celle des ressources disponibles. Les Romains, eux, certains de ne jamais manquer de bras, se contentaient de chercher querelle à quelque pauvre peuplade des confins de l’empire et d’envoyer les vaincus valides aux carrières, où ils travaillaient et j^érissaient misérablement. Si j’insiste sur ce point, c’est parce que l’on entend à chaque instant cette naïveté : « Comment ne restitue-t-on pas les innombrables barrages, aqueducs et autres travaux d’irrigation qui firent jadis de ce pays de Tunisie la merveille des merveilles...? Les Romains les avaient bien construits. »
Oui, certes, les Romains les avaient construits : mais, pour ainsi dire, sans budget délier. S’il leur avait fallu payer la main-d’œuvre au prix auquel elle est arrivée de nos jours, nous ne verrions pas sur le sol des pays qu’ils avaient conquis le dixième des traces qu’ils ont laissées de leur grandeur. Et si la grandeur véritable se mesure par les efforts réalisés bien plus que par les travaux accomplis, il est juste de dire que les œuvres de notre temps dépassent de cent coudées tout ce que les Romains ont pu faire.
Une gravure de Schemtou figure dans le premier chapitre. Elle représente des thermes qui, à en juger par leurs ruines, furent d’une grande importance. Ils sont, ainsi que le théâtre et l’aqueduc, situés sur la propriété de M. Charles Géry, ancien conseiller d’État, l’un des premiers propriétaires viticulteurs français en Tunisie.
En tête du présent chapitre figure le i^ont jeté sur la Medjerdah, devant la ville romaine. Ce pont est écroulé. Les lauriers-roses — toujours la victoire des fieurs ! — mêlent leurs incomparables bouquets à ces ruines. Comme beaucoup de ponts romains de Tunisie, celui de Schemtou était à plusieurs fins. Il était turbine, barrage pour l’irrigation des plaines voisines et chaussée tout à la fois. Les femmes nomades des douars campés aux alentours viennent remplir leurs outres oir laver leur linge dans les remous formés par l’écroulement !
Le théâtre et la basilique sont voisins de ce ijont. Les ruines de la basilique sont curieuses ; les murs en sont faits de fragments de marbres de toutes couleurs qui, sous ce beau ciel, donnent à ces murailles délabrées l’aspect réjouissant d’une mosaïque de hasard.
Que manque-t-il à la Tunisie pour redevenir ce qu’elle était du temps des Romains, c’est-à-dire le pays le plus fertile du monde, avec son doux climat et son beau ciel?
Il manque deux clioses : de l’eau et des hommes. La poimlation manque parce que l’eau manque et que cette disette d’eau subordonne d’une façon trop absolue les récoltes aux chutes des pluies d’automne et d’hiver. S’il ne pleut pas assez rien ne croît, ni orge, ni blé, ni fourrages. Et alors viennent la famine et les migrations lamentables où périssent bêtes et gens !
Citeraes de Carthage dans leur ancien état.
Dans ces pays l’eau est le principe de tout. Posséder de l’eau, c’est posséder de l’or. On en a la preuve, presque sur les frontières de Tunisie, dans cette merveilleuse vallée de l’Oued-Bliir, au sud de Biskra, sous le sol de laquelle règne une nappe artésienne.
L’ignorance et l’apathie des Arabes avaient laissé les sources s’abaisser derrière leurs radiers, les palmiers de leurs belles oasis s’étaient desséchés les uns après les