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CHAPITRE XIX

Carthage, est tout près de la Manouha. Le chemin de fer et la route passent sous ses gigantesques arcades.

La Compagnie de Bône-Guelma et prolongements a amorcé les lignes qui doivent desservir la côte orientale de la Tunisie (dont la colonie attend l’exécution avec une si vive et si légitime impatience) en construisant la voie qui conduit à Hammam-Lif. Hammam-Lif est en même temps station thermale et bains de mer, au pied de la montagne aux deux cornes, le Bou-Gorneiu.

Hammam-Lif, encore embroussaillé par des conflits multiples qui en détournent les entreprises, sera un jour une ville d’eaux de premier ordre. J’oserais le prédire. Dans très peu d’années, cette plage incomparable, qui a tout à côté d’elle des eaux thermales d’une incontestable efficacité, capable d’avoir une saison d’hiver pour les thermes et une saison d’été pour la mer, sera entourée de forêts magnifiques ; car c’est précisément sur les montagnes qui l’environnent que l’administration forestière française a fait ses premiers essais de plantations.

A deux kilomètres de là se trouve le vaste domaine de Bordj-Cedria, qui appartient à M. Paul Potin. M. Potin, lui aussi, a planté des arbres par centaines de mille, en même temps que quatre cents hectares de vignes. Si je mentionne ce domaine, c’est qu’il est de ceux qui ont été visités par la caravane parlementaire de 1887.

On comprendra que, dans un livre tout entier consacré à Tunis et à ses environs les plus proches, je n’ai pas pu aborder la description des nombreux domaines et des magnifiques vignobles créés par les colons français dans presque toutes les parties de la Régence. Je l’eusse cependant fait avec d'autant plus de plaisir — peut-être ne serais-je pas trop présomptueux en ajoutant : de compétence, — que j’ai publié jadis un ouvrage considérable sur les grands vignobles de la Gironde. Mais il faut savoir se borner aux limites qui m’ont été tracées dès l’abord.

Comme j’ai le projet, après ce volume sur Tunis, d’en publier un autre sur la Tunisie, la description de notre belle et intéressante colonie viticole, toute française, y trouvera sa place légitime. Et ce sera même plus opportun : les plantations seront un peu plus anciennes, les installations seront plus complètes et les domaines auront pris une physionomie plus accentuée. Un livre sur Tunis ne pouvait pas comprendre des descriptions de vignobles et d’exploitations agricoles déjà nombreux. Un livre sur la Tunisie detra les décrire.

Je serais partial si, ayant cité Bordj-Cedria que la caravane parlementaire a visité, je ne nommais pas le beau domaine de l’Oued-Zergua^ propriété de M. Charles Géry, ancien conseiller d’Etat, où cette caravane a fait halte en venant à Tunis, et où M. Géry lui a offert un lunch sous une tente dressée au beau milieu d’un superbe vignoble de plus de cent hectares. Au même titre, je dois citer le joli palais arabe de Bir-Kassaa entouré, lui aussi, de cent hectares de vignes, où M. Le Royer, président du Sénat, et une bonne partie de la caravane ont été reçus imr M. et Émile Lançon. M. Lançon est aujourd’hui à la tête d’une exploitation considérable au Khangat-Hadjaj ; et Bir-Kassaa a pour propriétaire M. Henri Saviguon, grand négociant à Bercy. Je com-

pléterai ces meutioiis eu ajoutant tpie la partie de caravaue parleiueiitaire qui a fait l’excursion de Kairouau a visité le domaine de l’Eufida, le domaine immense dont j'ai déjà parlé.

Eu sortant de Tunis, soit par Bab-Alleoua, soit par Bab-el-Eellali, on peut faire nue promenade des plus intéressantes en voiture ou à cbeval. Pour cela, il faut suivre la route de Zaghoiran, une grande route beylicale maintenant. A treize kilomètres de Tunis, un spectacle étrange s’otfre à la vue : plusieurs })alais et toute une petite ville on ruine, et des ruines qiri ne sont pas l’œuvre du temps !

Un caprice du bey Abmet fit élever les vastes constructions qui portent le nom de Mohammedia. A sa mort, ces palais, ces maisons, ces souks, où tout a été pendant quelques années vie et splendeur, furent abandonnés. L’animation factice donnée par la cour beylicale ne survécut pas au prince qui en était l’àme.

Sou successeur, suivant l’usage, s’en alla habiter le Bardo, et la Mohammedia tomba en ruine... Pis que cela ! ou lui arracha tout ce qui était transportable, les fenêtres, les portes, les plafonds dorés et jusqu’aux faïences qui décoraient la muraille des appartements somptueux. Ces dépouilles furent utilisées ailleurs. Puis les premiers venus pillèrent le peu qu’on y avait laissé. Si bien que, suivant ce que m’ont dit de vieux Tunisiens, les ruines de la Mohammedia avaient Pair de dater de plusieurs siècles, moins d’un an après Pabaudou de ce palais. Des ruines improvisées 1

Aujourd'hui les chouettes, les chacals, les corneilles, les pigeons sauvages et les couleuvres habitent les salles d’un palais qui fut, il y a une quarantaine d’années, quelque chose comme le Versailles de Tunis, où se tenait une cour somptueuse, où dansaient des aimées aux sous de la derbouka.

]\Iais il ne faut pas borner sa promenade à la Mohammedia. En la poussant un peu plus loin, à trois ou quatre kilomètres vers le sud, jusqu’à l’autre versant de la colline, on est vu-aiment récompensé. C’est là que l’on voit, encore debout sur la rive droite de POued-Miliane (le Catada de Ptolémée), l’aqueduc romain, gigantesque, traversant une vaste plaine, et se perdant au loin dans les plis des montagnes qui ferment l'horizon. Le panorama est grandiose!

Il faut descendre jusqu'à la rivière et longer l’aqueduc i)Our se rendre compte de ses proportions colossales. J’en ai déjà parlé dans un des premiers chapitres de cet ouvrage.

Puits arabe et bj'zautin de Gorombalia.

CHAPIÏEE XX

En sortant par Bab-Alleona on se trouve en présence de deux routes qui encadrent le grand cimetière situé au pied du fort Ben-Hasseu. Celle de droite conduit aux abattoirs. Au delà elle se transforme en une piste arabe qui mène au Djebcl-Ressas et qui passe à travers une forêt d’oliviers séculaires. Ces plantations remontent, dit-on, à l’époque bj'zaiitine. Quoi qu’il en soit, il y a là des arbres dont l’âge ne peut se compter que par siècles. Leurs troncs évidés, tordus, ont des attitudes tourmentées auxquelles un feuillage triste vient encore ajouter sa mélancolie. Mais si l’on traverse cette forêt la nuit, par un clair de lune, ces vieux oliviers semblent s’animer, ils ont des physionomies de spectres désolés. L’ensemble réveille dans l’esprit des souvenirs de l’Enfer du Dante !

Le jour, le spectacle est plutôt biblique. Selon la saison, des Arabes labourent la terre sous les oliviers pour qu’ils puissent mieux « boire la pluie ». Ils labourent avec une charrue primitive, la charrue du temps des Romains, armée d’une pointe de fer, j’allais dire d’un clou, en guise de soc, attelée d’iine paire de ces petits bœufs tunisiens.

si jolis et si bien bâtis, d’une paire de mulets ou d’ânes. Ou bien, en d’aiitres saisons, des troupeaux de chèvres broutent l’herbe sous la garde d’un berger assis au pied d’un vieil olivier... sinon dans le tronc même : le chien arabe veille. Ou bien, si c’est l’époque de la taille de ces arbres, on voit les Arabes sur des échelles dont les échelons sont démesurément écartés, qui cassent et blessent ces pauvres oliviers... c’est ce qu’ils appellent tailler. On bien encore, et c’est alors un spectacle à tenter le pinceau du peintre, c’est l’époque de la cueillette. Les Arabes sont venus là avec leurs tentes, leurs femmes, leurs enftints, leurs bêtes et leurs chiens. Ils s’installent à l’endroit de la récolte. Et l’on voit des femmes vêtues de robes bleues, la tête et les épaules couvertes de voiles écarlates ou blancs, les hommes en gandouras blanches, jaunes ou bleues, aller, venir, grimper sur les échelles, tapant à coirijs de gaule sur les branches pour faire tomber les olives sur des toiles étendues au pied de l’arbre. D’autres font le nettoyage et le triage. Pendant ce temps, les enfants s’amusent entre eux. Et ces scènes sont éclairées jmr taches, la lumière du soleil étant tamisée à travers les vieux arbres.

L’an dernier, un assassinat a été commis sur cette piste, air milieu des oliviers. L’endroit où s’est effectué le meurtre est, suivant l’rrsage arabe, marqué par un amas de pierres, chaque passant ayant coutume d’en poser une en souvenir de l’événement.

Lorsque l’on quitte la forêt d’oliviers on se trorrve, au sommet de la colline, devant un panorama immense, magnifique, s’étendant sur toute la plaine du Mornag, où s’éparpillent capricieusement de nombreux domaines. La plaine est bornée par une chaîne de montagnes qui paraît très rapprochée. Pure illusion d’optique résultant de la transparence extraordinaire de l’atmosphère. Vous estimez que ces montagnes sont à une distance de quatre ou cinq kilomètres, et elles sont pour le moins à vingt kilomètres du point où vous vous trouvez.

La piste arabe est un chemin frayé depuis des siècles, un peu au liasard. L’Arabe, avec sa répiilsion profonde et inconsciente pour la ligne droite , ne trace que des chemins tortueux, même eu plaine, sans que le moindre obstacle i^uisse motiver les courbes qu'il décrit.

Il est des endroits où les pistes ont plus de cent mètres de large. Cela tient à ce que l’Arabe, qui trouve à tel moment la piste mauvaise dans un endroit, en fraye une autre à côté ; puis, selon les circonstances, une autre ; et encore une autre. Si bien que la ])iste se compose souvent de tout un faisceau de sentiers. L’Arabe, qu’il chemine sur la piste ou qu’il laboure son champ, ne détruit jamais l’obstacle qui s’oppose à sa charrue ou au pas de sa monture. Il le tourne, fùt-il simplement occasionné par quel(|ue grosse pierre, une touffe de câpriers, de diss, de lentisques, de chardons on d’asphodèles.

Il est très difficile de toucher à ces pistes. Dès que les riverains cherchent a les rétrécir là où elles sont trop larges, elles deviennent im2:)raticables, n’étant pas faites ])our supj)orter sur une 2)etite largeur le j)assage de nombreux troupeaux, de chevaux et de voitures. Dès que la j^iste est rétrécie, elle se transforme en une route qir’il faut caillouter et entretenir.

La route qui est eu face de la porte Alleoua, longeant le lac et le chemin de fer,

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