CHAPITRE Itl
Mais, avant de décrire la ville même, ne convient-il pas de décrire ses portes, ses remparts et les forts qui l’entourent ?
Tunis est situé sur un isthme qui sépare deux lacs, le lac El-Bahira ou lac de Tunis, et le lac Salé ou Sehkra-Sedjonmi. Ce dernier est à i)eu près à sec pendant l’été. La ville monte en pente douce du lac El-Bahira dans la direction de la Sebkra-Sedjoumi. Au point culminant s’élevait la citadelle (kashah). On conçoit qu’au temps des corsaires barharesques ce dut être là nu repaire de premier ordre, dont l’accès était défendu sur ses deux plus longs côtés par les lacs qui bordaient ses murailles. Du temps de Charles-Quint, les Espagnols complétèrent les remparts élevés par les captifs des corsaires, en y ajoutant un système de fortifications détachées plus rationnel. Tunis est dominé par des collines du sommet desquelles, même au temps où ses projectiles ne portaient pas à de grandes distances, l’artillerie eût battu ses murailles. Des forts ont donc été bâtis autour de cette enceinte, sur tous les points culminants. A l’est, le fort Ben-Hasseu, celui qui se dresse au-dessus du principal cimetière. C’est le point le plus élevé ; il commande la ville comme le mont Valérien commande Paris. Il est occupé par un détachement d’artillerie français. C’est lui qui tiendrait la ville en respect, si quelque danger se manifestait jamais. Il commande également la route du cap Bon et le chemin de fer de Hammam-Lif, qui longent le lac Bahira vers l’est, la route du Mornag vers le sud-est, et, au besoin, une partie de la rade. Plus tard, il défendra le port.
D’antres forts protègent la ville sur le front ouest. Le fort des Andalous est le plus rapproché de la route du Bardo. Cette position domine en outre le chemin de fer de Bône-Guelma. Je dis « cette position », parce que de ce fort il ne reste plus que des ruines. Eu janvier 1887 il a sauté. C’était un dépôt des poudres du bey, auquel la foudre a mis le feu pendant une grosse tempête. Cette explosion formidable d’une vingtaine de mille kilogrammes de poudres, plus ou moins avariées, s’est produite au milieu de la nuit. La commotion a si bien secoué tout Tunis, que l’on a cru d’abord à un tremblement de terre, et que cela fut télégraphié à Paris.
Un singulier phénomène s’est produit à ce moment. Depuis une heure il 2)leuvait à torrents. L’explosion a eu pour effet immédiat de dissiper les nuages noirs qui fondaient en cataractes sur la ville : et, instantanément, un beau ciel étoilé s’est montré au-dessus de ses minarets. Cela me rappelle une des jolies fantaisies de Méry, où il préconise les salves d'artillerie, vigoureusement prolongées, pour dissqier les nuages. Il se basait sur cette observation, que beaucoup de grandes batailles du premier Empire, commencées sous un ciel gris et pluvieux, se sont terminées par un beau soleil.
Au sud du fort des Andalous se trouve celui de la Kapka. La destination de cette petite forteresse ne j^eut qu’étonner les Euro2)éens. C’est un fort fiscal. Autour de lui, sous ses canons, se trouvent les immenses et nombreux silos dans lesquels ou emmagasine les contributions en nature, la dîme des orges et des blés. A côté du fort de la Rapka, le fort Fil-Fil, dont l’office était visiblement de battre les accès des j)istes que tracent les caravanes sur les sables de la Sebkra-Sedjonmi, à l’époqne où ce lac est à peu près à sec, i)our arriver plus directement à Tunis. Il commande aussi la conduite des eaux 2)otables du Zaghouan.
Ce système de forts est complété tout naturellement par le fort de la Goulette, placé à l’entrée du canal de communication entre le golfe de Carthage et le lac El-Bahira et fermant le passage des barques allant de la mer à Tunis. La route de terre de la Goulette à Tunis était enfin inquiétée par un fortin élevé par les Espagnols en plein lac El-Bahira, sur l’îlot de Chikly.
Si je viens de parler au passé, c’est que toutes ces fortifications n’ont plus aucune valeur devant l’artillerie moderne et qu’elles seraient pulvérisées dès les premières
Ëab-Alleoui.
salves. Seul, le fort Ben-Hassen, remis en état par le génie français, offrirait une résistance sérieuse.
Les remparts existent encore sur la plus grande partie du pourtour de la ville, de la porte dite Bab-el-Khadra jusqu’à la porte Alleoui; mais toute la partie des remparts de l’est a disparu, englobée par la ville européenne, qui s’est si prodigieusement développée depuis l’occupation française. Entre la ville musulmane et la ville franque, les remparts n’existent plus. Ces villes ne sont séparées l’une de l’autre que par leurs caractères jiropres, leurs mœurs et leur aspect.
Les aquarelles qui représentent dans ce chapitre les principales portes de Tunis, donnent aussi l’image des remparts aux embrasures ébréchées, dans lesquelles de vieux canons en fonte, effondrés sur leurs affûts vermoulus, affectent les attitudes les plus sentimentales. Tantôt, affaissés sur leur culasse, ils sont la gueule en l’air, béante, regar-