‹ Tunis et ses environsChapitre 10 sur 97 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

dant les nuages qui passent, invitant les oiseaux en quête d’un asile à y bâtir leur nid. D’autres, dont l’affût s’est écroulé sur le devant, reposent leur bouche inoffensive sur les dalles de l’embrasure. Ils dorment de ce sommeil qu’on appelle le sommeil du juste : car jamais, au grand jamais, ces bons canons-là n’ont fait de mal à personne. Ils sont de la famille de ceux qu’un industriel a jadis vendus à un prince d’Orieut. L’acheteur lui ayant reproché de ne pas lui avoir livré des canons rayés, le vendeur fit peindre sur l’extérieur de ces bouches à feu de larges raies et il dit à son client : « Les voici rayés, maintenant! » Si non ôvero...

Je m’avance peut-être trop eu prônant l’innocuité des pièces d’artillerie qui garnissent, si elles ne hérissent plus, les murs de Tunis, dans d’aussi fantastiques attitudes. D’innombrables nichées de moineaux naissent dans l’âme de ces bouches sans feu et sont la terreur des cultivateurs d'alentour. Incapables de donner la mort, ces engins de destruction vomissent la déprédation sur les récoltes. Ne sommes-nous pas dans le pays du fatalisme ? Les canons de Tunis subissent la fatalité d’une destination originelle, sinon originale... pour un canon I

Les portes représentées dans ce chapitre sont les portes dites Bab-Alleoui et Babel-Fellah ouvertes à l’est. Bab-el-Khadra regarde vers le nord, Bab-Saadoun et Bab- Sidi-Abd-Esselem sont orientées vers l’ouest.

Bab-Alleoui est sans contredit une des portes les plus intéressantes de Tunis. La redoute qui la défend tombe en miettes et les embrasures, dans lesquelles dorment de vieux canons en fer, ressemblent à d’énormes brèches faites par quelque artillerie invisible.

Le mouvement y est considérable, et toujours l’amateur de pittoresque y trouve du nouveau. Les riches caravanes de poteries et de légumes de Nabeul et de Hammamet, les produits des magnifiques vallées de la presqu’île du cap Bon et des j^laines si fertiles de Sliman (Soliman), de Gorombalia, de Turki et de Menzel ; les pierres des superbes carrières du Kedel, les produits des oliviers de Soultau, de Gorombalia et du Mornag, les vins des vignobles de Birkassa, de la Bâtie, de la plantureuse vallée du Mornag, du Khangat, de Bordj-Cedria, de Fondouk-Ddjedid; les bois et les charbons de la montagne entrent à Tunis par cette porte. C’est aussi par cette porte que sortent, pour arriver au principal cimetière musulman, les enterrements étonnants dans lesquels le pittoresque masque la tristesse.

Tout à côté se trouve une porte très curieuse, du bastion de laquelle s’élance un palmier qui lui fait un superbe panache. Mais elle a moins d’importance, ne donnant jias accès, comme sa voisine, à l’une des grandes artères de la ville. Son nom, Bab-el-Fellah, signifie « porte des agriculteurs » ou de l’agriculture. C’est par elle que l’on débouche sur les superbes collines cultivées qui entourent Tunis au sud.

Les nouveaux abattoirs de Tunis sont situés tout près des portes Alleoui et Babel-Fellah; ils sont immenses. Leurs bâtiments occupent la surface d’une petite ville. Ces établissements magnifiques, bien conçus et bien exécutés, font le plus grand honneur à l’architecte, M. Dupertuis. S’ils ont cette importance extraordinaire, c’est qu’il a fallu donner satisfaction aux trois cultes professés par la population de Tunis. Les musulmans ne voudraient pas manger la viande des animaux tués par des roumis ; les

juifs n’entendent se nourrir que de la chair de bêtes tuées selon leur rite, avec le grand sabre consacré par leurs rabbins ; les chrétiens n’aiment pas la viande exsangue des animaux égorgés : où serait le bifteck saignant, alors ?

En résumé, il a fallu faire trois abattoirs en un seul, sans communication des uns avec les autres. Pensez-donc ! si un porc arrivait à toucher seulement les étables où les musulmans et les juifs mettent leurs moutons et leurs bêtes à cornes !

Tunis consomme environ 500 moutons et 80 boeufs, taureaux ou vaches par jour, sans compter les chèvres. Vous voyez par là l’importance qu’ont acquise Bab-Alleoui et Bab-el-Fellah, depuis que les abattoirs sont à quelques mètres de leurs murs.

Bab-el-Fellah.

Une porte intéressante entre toutes est sans contrecht Bab-ol-Khadra (porte de la verdure, des légumes). Les cultures maraîchères, produites par l’écoulement des eaux des égouts dans le sol sablonneux des bords du lac, entrent en grande partie par cette porte. Aussi l’activité est-elle grande à ses abords. Elle donne également accès à l’une des grandes artères de Tunis : l’avenue de Bab-el-Khadra. Il passe sous cette porte, chaque matin, un nombre prodigieux d’ânes chargés de légumes frais, salades géantes, navets monstres, radis gros comme le bras, tomates superbes, etc., etc. C’est par cette porte qu’arrivent les chameaux chargés de fruits et les arabas chargés de fourrages venant de la direction de Sidi-Tabet, de Bizerte et d’Utique.

On sort par Bab-el-Khadra pour aller au Bardo, à la Manouba, à l’Ariana, à la Marsa et à Carthage. On voit quelle animation il y a sur ce point. C’est certes la porte la plus importante de la capitale de la Régence.

Les derniers des Abencérages seraient enterrés dans le cimetière arabe qui se trouve à l’extérieur de Bab-el-Khadra.

CHAPITllE III.

Je me suis souvent arrêté au petit café qui figure sur la planche hors texte de ce chapitre pour regarder, tout en savourant un kawoua, défiler cette multitude de jardiniers et de maraîchers arabes, pour voir passer les nombreuses voitures se dirigeant vers la Marsa, vers la Riana, vers le Bardo, — et aussi nos fringants officiers de chasseurs d’Afrique casernés à la Manouha.

C’est près de là que stationnent les caravanes des nomades du sud qui, fuyant leur sol desséché, viennent faire les moissons dans les champs qui recouvrent Carthage.

Si vous suivez la route du Bardo, vers l’ouest, le long des murailles de la cité

Bab-Sidi-Abd-es-Salem.

sainte, vous ne tardez pas à arriver à lane autre porte, celle de Sidi-Ahd-es-Salem. En face de cette porte se trouve, à droite de la route, une ancienne fontaine (sehelâ) où l’on voit des groupes de négresses lavandières, aux vêtements curieusement bariolés.

J’ai placé en tête de ce chapitre la porte Bab-Saadoun, comme un type de fortification espagnole, avec échauguette en briques sur l’angle du mur. A partir de cette porte la ligue des murailles tourne brusquement vers le sud-est jusqu’à la Kasbah. Devant cette porte sont assis les employés arabes préposés à la perception des droits sur telle ou telle marchandise que l’on introduit dans la ville. C’est quelque chose comme

TUNIS ET SES ENVIllONS.

nos octrois ; mais l’impôt est exclusivement perçu pour le compte de l’État, la ville n’en ayant que la part que le gouvernement veut bien lui abandonner.

C’est ici le cas de rappeler que, pour beaucoup d’impôts, on en est encore à les faire percevoir par des fermiers auxquels ils ont été adjugés. Cet état de choses cessera sans doute dans un avenir prochain, lorsque toutes les fermes seront arrivées aux termes fixés par leurs adjudications respectives. Ce sera une des dernières réformes que la France accomplira dans ce beau pays, pour l’amener à la régularité et à l’ordre administratif des pays d’Europe.

Bien n’est amusant comme ces postes d’employés arabes, nonchalamment assis ou accroupis, fumant leur cigarette ou dégustant un kav'oua. Quelles distractions de toute sorte en voyant visiter à fond les sacoches, les couffins, les caisses et les paniers portés sur des ânes, sur des mulets ou des chameaux, et encore en apercevant ces douaniers fantastiques soulever les burnous et fouiller jusque dans les poches des vastes pantalons de leurs compatriotes ! C’est le tabac surtout qu’ils recherchent.

Une chose insensée, c’est l’affectation de telle ou telle porte à telle ou telle denrée. Si bien que si l’on vient par le sud et si la porte affectée à la perception du droit sur la marchandise dont on est porteur est au nord, il faut faire des kilomètres en contournant les remparts, pour trouver la porte affectée à l’article que l’on a à faire pénétrer dans la ville. Il n’en pouvait cependant être autrement en présence des impôts innombrables et variés qui s’étaient successivement greffés les uns sur les autres en Tunisie avant notre arrivée. Si l’on imuvait percevoir tous les impôts à toutes les portes, chaque fermier serait obligé dé placer des employés à chacune d’elles ; et il y aurait là autant d’employés que de sortes d’impôts ; c’est-à-dire une légion à chaque porte. Toutes ces complications, avec le cortège d’ennuis et de tracasseries qu’elles entraînent, rentreront dans le domaine de l’histoire dès que les fermes d’impôts auront disparu.

Pour l’Africain, une chose résume tout, richesse et bien-être : Teau. Je crois donc bien faire en complétant ce chapitre par quelques réflexions qui n’ont pu trouver place dans les pages précédentes. Si l’eau manque souvent en Tunisie, c’est aux peuples pasteurs qu’il faut s’en prendre.

Je m’explique :

Lorsque, les Vandales d’abord, les Arabes ensuite, ont porté la destruction et l’incendie dans cette richissime contrée, ils y ont trouvé un régime des eaux merveilleusement ordonné par les Eomains et les Byzantins. Ils y ont trouvé de grandes voies rattachant Carthage à Hadrumète (Sousse) et Hadrumète à Zaghouan. A ces grandes voies se reliaient d’innombrables routes et chemins desservant l’intérieur du pays. Partout c’étaient des fermes plantureuses, des villas féeriques, des jardins merveilleux protégés imr des réduits fortifiés placés sur les coteaux. Le simple paysan, pour alimenter sa maison perdue dans la plaine, se payait le 'luxe d’un aqueduc comme celui dont il reste encore un arceau au Khangat-IIadjaj, et dont l’image est à la fin de ce chapitre.

Les rivières étaient captées, non pour emplir des réservoirs qui s’envasent, mais pour réj^andre par dérivation l’eau chargée de limon qui descend des montagnes, lors

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