CHAPITRE Y
Cet ouvrage n’étant pas un livre de doctrine, je me garderai d'abandonner ses pages à des considérations tliéologiques ou aux entraînements d’une discussion quelconque.
Mais comment, devant ces mystérieuses mosquées de Tunis, dans La Fontaine sacrée de la me des Libraires. lesquelles aucun
roumi ne pénètre,
ne pas dire un mot de l’islam? Cette clôture exceptionnelle des mosquées de Tunis peut donner lieu à des appréciations variant à l'infini, selon le point de vue auquel on se place.
En Algérie, au Maroc, en Asie, en Egypte, le roumi est admis à visiter les mosquées. A Tunis, point. C’est là un fait curieux ; et d’autant plus curieux qu’il se produit précisément clans la ville musulmane la plus civilisée, la plus proche de l’état européen.
Toutes les mosquées de Kairouan sont ouvertes aux visiteurs européens, parce que des nécessités de guerre ont donné lieu à une première profanation. Si donc les événe-
ments qui ont amené la signature du traité de Kassar-Saïd et l’entrée de nos troupes à Tunis s’étaient déroulés d’une autre façon, comme à Kaironan par exemple, chacun de nous pourrait pénétrer aujourd’hui dans les mosquées, sauf à se déchausser avant d’entrer.
Est-ce un bien? Est-ce un mal? C’eût été un mal, si nous nous étions trouvés devant une population de race arabe, farouche et batailleuse, comme la plus grande partie de la population indigène d’Algérie. Mais devant une population de mœurs douces, aux instincts portés vers le trafic, il n’a pas été impolitique, ce me semble, d’être conséquent en toutes choses avec le principe du protectorat, avec ce principe qui, à l’opposé de l’annexion, procède par juxtaposition, voire même par la superposition d’une administration et d’une civilisation nouvelles aux choses existantes.
Le protectorat exercé par une grande nation comme la France, laissant au chef de l’Etat ses apanages, son droit de justice, son administration et le plein exercice de sa religion, ne pouvait pas faire d’exception pour cette frivolité : la satisfaction de la curiosité des touristes. Et puis, ne peut-on pas dire aussi que si l’esprit farouche de l’Arabe d’Algérie a été surexcité par la dépossession de ses terres et par la profanation de ses lieux de prière, le Tunisien, un civilisé déjà, un mercantile, trouve satisfaction dans le libre exercice de son culte, dans le respect de ses temples et dans la conservation de ses biens ? Seuls les opprimés deviennent irréductibles. Si, il y a moins de deux siècles, quelqu’un avait dit que protestants, juifs et catholiques vivraient en complète harmonie légale en France, on l’aurait pris pour un utopiste pur. La liberté pour tous a fait ce miracle. Mais ce ne sont pas là des miracles instantanés ; il faut le temps pour aider à leur accomplissement. La Tunisie sera le théâtre d’un miracle de ce genre parce qne les Tunisiens sont des civilisés sous le turban de l’islam, et qu’ils trouveront moyen d’entrer dans les progrès européens sans déserter lçur foi, tout comme les catholiques, les grecs, les protestants et les juifs les plus orthodoxes. Ces considérations ne sont pas les moins puissantes en faveur du régime du protectorat. A l’encontre des procédés propres à l’annexion, le protectorat ne sème ni haine ni représailles; il laisse la soupape toujours ouverte : ce qui est le meilleur préservatif contre les explosions. Les marabouts, les saints, les chérifs, qui ont eu si beau jeu auprès des Arabes refoulés, dépossédés, malmenés jadis en Algérie, prêcheraient dans le désert s’ils demandaient à des négociants tunisiens qui ont de gros intérêts engagés avec l’Europe, dont le papier circule à Rouen, à Paris, à Leipzig on à Vienne, de mettre les armes à la main et de prendre la campagne.
La Tunisie, étant un pays essentiellement rebelle à l’insurrection, doit être traitée avec tact et mesure ; car c’est celui, de tout l’islam, dans lequel les progrès modernes ont le plus de chances d’implantation. La forme du protectorat, seule, se prête à cette conquête morale. Jamais la force et la violence n’ont abouti. Mahomet, qui fut un grand politique, a bien dit de conquérir par le sabre, mais aussi par le Livre. Et il y a dans ce livre, pour l’autre vie, des espérances merveilleusement adaptées aux cervelles développées sous des climats ardents.
On objecte que le mahdi peut, d’un jour à l’autre, du fond de son oasis de Djer- Boub, donner le mot d’ordre de la guerre sainte aux sectes innombrables qui pullulent