CHAPITRE X
Il n’est pas sans intérêt cl’énumérer ici les objets fabriqués à Tunis par ces industriels. Ils fabriquent toute sorte de vêtements d’hommes et de femmes, et surtout les burnous et les gandouras légères que l’on porte en été, qui sont en tissus de soie, de laine, ou de laine et soie.
L’art du tisserand tunisien est limité par les moyens d’exécution d’un métier primitif, plus grossier encore que le métier des tisserands de France d’avant la Révolution. C’est le métier légué par les Phéniciens. Cet art ne dépasse p>as la rayure et quelques dessins procédant de la ligne droite. Il ne faut leur demander ni de tisser des fleurs, ni de reproduire des figures. Mais les étoffes rayées, chinées, mêlées d’or et d’argent, sont faites par eux à merveille. Ils ont un étonnant sentiment dans l’association des couleurs : une harmonie à eux, aux gammes audacieuses.
Ils fabriquent les pièces d’étoffe dont les hommes et les femmes se couvrent la tête, sortes de haïks que les Arabes appellent sefsari , et les ceintures que portent les hommes, schemela. Il en est de magnifiques, en soie avec fils d’or ou d’argent, et d’un grand prix.
Les voiles des femmes sortent également de leurs métiers, que ce soient les chembir, qui apparaissent comme des masques noirs, comme des loups laissant à peine voir les yeux, et qui sont de longues bandes de soie rêche roulées autour de la tête des femmes pauvres ; ou bien le voile noir tenu à bras tendus devant la figure de la femme plus fortunée, comme pour borner sa vue au mètre carré de sol sur lequel elle marche. Mais il n’en est rien. Ce voile, impénétrable pour le passant, est d’une parfaite transparence pour celle qui le porte d’une façon si bizarre. Il n’y a que deux ou trois faiseurs de cliembir. Ces voiles sont d’une fabrication si soignée qu’ils sont inusables et passent parfois d’une génération à l’autre. Les chembir sont d’une adaptation facile au mobilier de luxe de nos appartements européens.
Les étoffes rayées que les hommes et les femmes enroulent autour du cou pendant la saison froide se nomment chane , — probablement une corruption de notre mot châle.
Quelques tisserands, deux ou trois, se sont mis à fabriquer des étoffes aux larges raies de couleur en soie, alternant avec des raies en coton granité blanc, de dimensions voulues pour faire des rideaux. Cette fabrication est destinée à la vente aux Européens.
Ils fabriquent aussi les riches rideaux qui servent dans les grandes occasions de la vie musulmane ; l’usage, lors des circoncisions, des mariages et des décès, étant de tendre les lits et les chambres des plus riches étoffes, jetées par-dessus les rideaux et les étoffes d’usage courant. Ce sont les décorations de fête ou les tentures des chapelles ardentes des musulmans.
Un objet de fabrication très suivie est le takrita, petit fichu ou foulard en soie ou en soie lamée d’or que les femmes nouent autour de la tête pour retenir les bonnets et les haïks, ou seulement les cheveux. Les plus grands se nomment cinque, les plus petits quarto , désignations italiennes de leurs dimensions.
Les tisserands tunisiens ne fabriquent que les turbans rayés et quadrillés de rouge et de blanc, de brun et de blanc, ou de jaune et de blanc, que portent les Arabes de la presqu’île du cap Bon.
Les beaux turbans blancs à broderies de soie vieil or viennent des Indes, et particulièrement de Bombay. C’est un article d’importation de grande importance.
Les tisserands réunissent souvent plusieurs ateliers dans la même maison. Ces
Un atelier de tisserand.
groupes prennent alors le nom de fondouk (qui signifie en général hôtellerie). Il y a un grand nombre de fondouks de tisserands dans la Médina. Je citerai les fondouks Eddaoulateli, El Ouarda (de la rose), Ettouil (le long), Ettagboûna (du moulin), El