CHAPITRE X
Khella (des fruits), El Henna (du henné). Ils sont à visiter, étant très animés et très pittoresques pour la plupart.
Le commerce de la soie brute est aux mains de négociants israélites, dont plusieurs font de grosses affaires. Parfois les Israélites échangent, non sans grands profits, la matière première contre l’objet fabriqué. Alors il ne paraît pas d’argent dans la transaction.
Jadis on élevait le ver à soie en Tunisie ; mais, soit que les soucis de la sériciculture aient été trop grands pour l’indolence indigène, soit que leurs procédés primitifs aient été submergés par l’importation étrangère, il ne se fait plus un cocon dans la Régence. Et cependant, quel pays merveilleux ce serait pour cette culture ! Le mûrier y vient à plaisir, et le climat est des plus propices pour l’élevage. C’est aux colons européens û reprendre la main.
Il est dit plus haut que les diverses catégories de tisserands sont groupées en corporations distinctes ayant chacune son amine propre. Cela est vrai en principe : mais, ici aussi, un vent de liberté professionnelle a soufflé sur les catégories jadis si tranchées ; et il arrive aujourd’hui que, tout en respectant le cadre de l’organisation corporative, les industriels des diverses catégories de tisserands empiètent les uns sur les autres. Et il n’est pas rare de voir un foutajïa faire œuvre de herarïa, et réciproquement. On ne peut parler des étoiles tunisiennes sans parler aussi des teinturiers.
Il y a à Tunis une grande rue qui porte le nom de rue des Teinturiers. Les souks des teinturiers débouchent sur cette artère. Il faut y pénétrer. Ils sont extrêmement curieux. Ce sont des ruelles étroites, — elles n’ont pas deux mètres de largeur, — encombrées d’amphores énormes, dans lesquelles on logerait un homme. Partout des tendoires sur lesquelles sèchent des paquets de laine ou de soie d’un bleu sombre, d’un rouge éclatant ou d'un jaune d’or. Des ouvriers pliant sous des fardeaux d’étoffes teintes, les bras bleus ou rouges jusqu’aux épaules, vont et viennent et obstruent l’étroit couloir.
Des deux côtés de la ruelle sont les ateliers : petites chambres où sont les chaudières ou les amphores dans lesquelles sont plongées les étoffes à teindre. Chaque patron teinturier est propriétaire d’une ou de plusieurs de ces chambres de teinture. Les titres de propriété de ces fractions d’immeuble sont parfois très anciens : il en est qui remontent à plus de quatre siècles.
Trois ruelles ou souks de teinturiers aboutissent à une sorte de carrefour au milieu duquel se trouve un puits considérable, de forme archaïque, avec une margelle énorme. La qualité de l’eau de ce puits aura attiré autour de lui les teinturiers, sans doute déjà aux époques carthaginoise et romaine; car, en creusant aux environs, on trouve à une certaine profondeur tout un lit de débris de grandes amphores antiques. On teint encore aujourd’hui des étoffes à cette même place où se teignaient les manteaux, les tuniques et les toges du temps de Massiuissa. Le principal groupe de teinturiers se trouve dans la rue des Teinturiers. Mais il en est un certain nombre dans la rue El-Mar et à Bab-el-Benat (quartier de Souka). Il y a aussi quelques teinturiers isolés, mais peu nombreux. On compte à Tunis environ 200 patrons ouvriers, qui occupent de 800 à 1,000 ouvriers et apprentis. Parmi les patrons, 50 sont israélites.
Le teinturier d’Orient travaille par tradition, un peu au hasard : car il ne faut lui demander aucune précision chimique. Les recettes de teinture qu’employait son père, son trisaïeul les employait déjà. La tradition leur a fait traverser des siècles. Il ne faut cependant jurer de rien ; car, si l’on cherchait bien, on trouverait dans bon nombre d’ateliers de teinturiers tunisiens des rouges, des bleus et des jaunes dérivés du goudron, selon les dernières découvertes de la chimie européenne.
Beaucoup d’entre eux ont lâché avec ensemble les procédés de leurs pères, procédés merveilleux en cas de réussite, mais de réussite souvent incertaine.
Outre les superbes teintures de soie qui servent à la confection des étoffes de luxe, la teinture qui occupe le plus grand nombre d’ouvriers est celle des pièces d’étoffe dont s’habillent les femmes de la campagne, les nomades, les fellahines.
Je dis « pièces d’étoffe »
et non robes, parce qu’en réalité la couturière n’est pour rien dans le vêtement de la femme des champs. C’est une pièce d’étoffe, cotonnade ou lainage, de couleur bleue, invariablement longue de sept mètres, que ces femmes enroulent autour de leur corps; et ce avec une telle habileté que l’enroulement forme les manches, la jupe et le corsage, sans qu’une aiguille ait touché l’étoffe. Je
Boutique du souk des cuivres.
reviendrai sur ce singulier vêtement en parlant des femmes nomades.
L’amine des essebbaghine (teinturiers) se nomme Si Ali-Elliila. C’est le troisième de sa famille : une dynastie 1
La chéchia tunisienne ne ressemble ni au fez des Algériens, ni à la calotte rouge