CHAPITRE X
Fabricant de chéchias.
La chéchia tunisienne est à peu près cylindrique et peu élevée : elle est en forme de
capsule. Un gland en soie bleue, très fourni, très long, la complète en pendant jusque sur les épaules.
Pendant des siècles Tunis a été le fournisseur des bonnets rouges, fez, checliias ou calottes d’une grande partie du monde musulman. La moitié, au moins, de sa population industrielle était occupée à la fabrication de ce produit. Mais, il y a près d’un demi-siècle déjà, la concurrence européenne, autrichienne et allemande a battu en brèche cette puissante industrie locale, en jetant sur les lieux de consommation des checliias à vil prix, à 1 franc et à 1 fr. 50, alors que l’indigène ne pouvait, avec toutes les complications de sa fabrication, établir une chéchia convenable à moins de 10 francs.
Et il arriva fatalement que les procédés primitifs et compliqués durent céder le pas à des moyens de fabrication perfectionnés, expéditifs et peu coûteux.
Peu d’Européens se rendent compte de l’antique splendeur de cette industrie locale qui, selon le dire des Arabes, « faisait tomber une pluie d’or dans les murs de Tunis » ! Et, cependant, chacun peut, en visitant les souks des checliias, constater cette splendeur passée aussi bien que l’immensité du désastre produit par la concurrence. Les souks sont encombrés de presses à fouler, témoins inutiles et muets d’une activité colossale disparue.
Un mot suffit : cette industrie, dont les affaires se chiffraient par millions, a perdu 95 pour 100 de son importance en moins d’un demi-siècle.
Les quelques fabricants de chéchias qui ont survécu à l’écroulement de leur industrie ne fabriquent que des checliias de prix pour les princes, les seigneurs et les riches bourgeois. Et encore ont-ils dû en diminuer le prix en le ramenant de 20 on 25 piastres à 12 ou 15.
Le mieux est de montrer ici les complications de fabrication dont les perfectionnements mécaniques de l’industrie européenne ont eu si vite et si absolument raison.
La laine de choix destinée aux chéchias provient d’Australie ou d’Espagne : la laine des moutons indigènes est de qualité insuffisante. Pour lui donner de la souplesse, on la trempe dans l’huile (un quintal d’huile pour un quintal de laine). Après avoir été séchée, elle est envoyée aux environs de Gabès, où des femmes de la campagne en font de très gros fils qu’elles enroulent sur des fuseaux. Ces fuseaux reviennent à Tunis, d’où ils sont expédiés vers d’autres lieux, comme l’Ariana, par exemple, où d’autres femmes tricotent grossièrement le bonnet avec cinq aiguilles. Ce bonnet sort de leurs mains informe, quatre ou cinq fois plus gros qu’il ne sera lorsqu’il sera achevé. Dans cet état de monstre, il prend le nom de kabousch (une analogie avec notre mot vulgaire de caboche).
On l’envoie ensuite aux environs de Djedeïda, où des ouvriers tebourbiens resserrent le tissu. Puis il revient à Tunis, où il est soumis à l’opération de la carde et de la tonte, avec le cardon et les grands ciseaux. Jusqu’ici le bonnet est blanc. Un nouveau voyage dans la région du Zaghouan le met aux mains du teinturier. Il revient ensuite à Tunis, où les ouvriers qui l’ont cardé et tondu alors qu’il était blanc lui font subir encore les mêmes opérations, la teinture ayant mis de nouveaux fils en rébellion.
Enfin, cette fois sans quitter Tunis, il passe sous la presse à fouler.