CHAPITRE XIII
à des habitudes transmises et prises. J’en ai vu qui commençaient un dessin par un bout et le finissaient par l’autre bout sans désemparer, comme un bon notaire exécuterait un parafe compliqué. D’autres font uu dessin noir, au milieu duquel des blancs réservés vous apparaissent soudain comme le motif principal. C’est un vrai plaisir de les voir travailler : aussi m’est-il arrivé de passer des heures à regarder ces braves peintres potiers, mes confrères, après tout; admirant la liberté de leur pinceau, leur habileté inconsciente, faites en quelque sorte d’atavisme.
J’avais déjà constaté ce phénomène d’exécution graphique traditionnelle dans les ateliers du lac de Tlmn, ateliers où se font ces jolies poteries suisses qui ont une si profonde saveur archaïque. Je le constate sur moi-même. Conscrit de 1807, mon père était peintre sur poterie : avant, comme il le disait fièrement, de visiter toutes les capitales de l’Europe avec sou régiment des fusiliers de la garde. Et il était ouvrier peintre-potier à Saintes,... un successeur de Bernard Palissy, s’il vous plaît!
Souvent, lorsque j’étais enfant, il dessinait, pour m’amuser, de ces fleurs naïves dont il ornait la vaisselle au commencement de ce siècle.
Ainsi s’explique ma très vive passion pour la céramique.
Les potiers arabes sont des fantaisistes. Ils donnent à certains vases des formes d’oiseaux, d’animaux et surtout de poissons; et ils s’ingénient à trouver des combinaisons bizarres destinées à émerveiller le public. C’est ce que l’on peut également constater sur toutes les poteries primitives que l’on rencontre dans les collections de céramique européennes.
Les grands plats à beignets montés sur un pied, et dont le fond est mi-partie jaune, mi-partie vert, sont très décoratifs. Je recommande aussi les chandeliers à récipient et à bec (pour l’huile et la mèche), les brûle-parfums et les ported^ouquets en terre vernissée verte. Il y en a de très jolis. Les grands vases vernissés à fond blanc, avec des dessins en noir, jaune et vert, sont parfois fort beaux et font un grand effet, placés, chez nous, au-dessus des grands meubles, bibliothèques ou armoires. Il en est dont l’ornement, de pure tradition, est remarquable. Il y a aussi de très grands vases sans base, finissant en pointe de fuseau, comme des amphores anciennes, vernissés, d’un beau jaune, avec des dessins verts très déliés. Je les ai vus employés en France, avec succès, comme porte-camies et parapluies, dans les antichambres. Avis aux touristes qui veulent rapporter de la Tunisie des souvenirs utiles.
Semblables à des niches bouddhiques, les petites boutiques du souk des parfums sont littéralement remplies par les majestueuses personnes de leurs marchands. L’homme y joue le principal rôle au point de vue décoratif. Il en est autrement dans le souk des selliers. Là mille broderies étincellent, et, au milieu de ce continuel ruissellement d’or et d’argent, l’homme ne joue plus que les accessoires.
Les selliers de Tunis sont eu renom dans toute l’Afrique septentrionale et même en Asie. On trouve des harnais tunisiens jusqu’en Égypte, jusqu’au Maroc. Et, toujours, ce sont les plus richement brodés et les plus estimés.
La profession est réputée noble et peut être exercée par les fils des meilleures
familles. Comme je l’ai déjà dit, le travail manuel et le commerce sont en grand lionneur cliez les musulmans ; mais à Tunis quelques professions ou commerces, ceux des parfumeurs et des selliers, par exemple, sont réputés plus nobles que d’autres ; et il n’est pas rare de voir les fils des meilleures familles les embrasser. Il n’est pas rare non plus d’en voir sortir de hauts dignitaires de l’ordre religieux ou civil.
Suivant un dicton tunisien, il ne faut répudier aucun gain honnête, si minime qu’il soit : « Celui qui travaille pour une caroube (un son) peut compter son argent ; — celui qui ne fait rien de ses mains ne compte jamais rien. »
Les selliers se nomment sarajine (de serj — selle). Leur amine est Si Ahmed-bou- Didah. Comme la profession est compliquée et qu’elle exige certaines notions artistiques, elle se trouve circonscrite dans un petit nombre de familles qui se transmettent les procédés de fabrication et les notions de la broderie décorative.
Les harnais brodés d’or, les riches amulettes et les uniformes brodés sont l’œuvre des sarajine.
J’ai fait remarquer que Ton brodait au Souk-Ettrouk ; mais lorsqu’il s’agit de broderie d’or ou d’argent, le travail revient aux sarajine. Dans ce cas, le tailleur du Souk-Ettrouk coupe l’étoffe et le sarajine la brode.
A côté de la sellerie de luxe, il y a la sellerie commune et la fabrication de ces petites sacoches midticolores que les étrangers achètent volontiers. Ceux qui exécutent ces travaux de second ordre sont les sakajine.
Pour compléter un harnachement, il faut un certain nombre de pièces en fer. Les étriers d’abord, ensuite les mors, les licous, les brides, etc. Ce sont des industriels spéciaux qui font la ferronnerie du harnachement. On les appelle les haddada (travailleurs du fer — haddid). Ils n’ont pas d’amine spécial et sont subordonnés à l’amine des forgerons.
Il y a aussi, comme auxiliaire des selliers, et soumise à leur amine, la corporation des gkrabsia , dont la spécialité est la confection des bâtis en bois des selles de toutes sortes.
Si la corporation des selliers a encore quelque éclat, il faut avouer qu’elle est bien loin de l’état florissant où elle se trouvait il y a un demi-siècle. Le développement des routes carrossables et des chemins de fer a amené la suppression des longues chevauchées. Et beaucoup de ceux dont les ancêtres passaient la vie à cheval, se contentent de monter en wagon ou en voiture. Toutes les courses se faisant jadis à cheval ou à dos
Boutique de potier de la rue El-Bechir.