CHAPITRE XV
Petit marchand d’eau.
Les portefaix ou hammals ne sont pas les seuls qui stationnent sur la place de la Bourse en attendant qu’on les embauche. Il y a aussi les maçons et les goujats assis en rang, au pied du consulat d’Angleterre, vers l’entrée de la rue de la Kasbah. Ils ont devant eux leurs outils.
Les petits métiers de la rue, qui ont été énumérés dans le précédent chapitre, et bien d’autres encore, sont exercés par de braves gens venus en ville pour y chercher fortune. Certains d’entre eux, comme les maçons et les portefaix, appartiennent à des tribus spéciales, qui voient leurs hommes partir pour Tunis avec intention de retour, comme le Limousin envoie ses maçons à Paris, l’Auvergne ses commissionnaires et la Savoie ses ramoneurs. Mais beaucoup d’autres sont des malheureux que les années de sécheresse et de disette ont poussés vers la grande ville, espoir suprême de tous les besogneux du pays.
Ces déshérités, quelles que soient leur provenance et la profession qu’ils exercent, sont confondus sous la dénomination générale de mesquine. Homme de peine, manœuvre, portefaix, commissionnaire, le mesquine vit de presque rien et dort où il peut, roulé dans sa couverture ou dans son burnous, sur le pas d’une porte, sous un auvent, partout
enfin où il trouve un rudiment d’abri contre le rayonnement nocturne.
Sa nourriture est d’une simplicité biblique : le matin, de l’eau claire ; vers midi,
Marchand de gâteaux.
un peu cl’orge euite sous les cendres, et un peu de couscoussou le soir : et c’est tout. C’est à peine s’il mange de la viande deux ou trois fois par an, à la Fête du Mouton par exemple. Lorsqu’il est en veine, il achète pour une caroube (sou arabe de 4 centimes) une ou deux douzaines de figues de Barbarie. S’il a eu quelque bonne aubaine, il se pourlèclie en mangeant du gâteau ou du pain trempés dans de l’huile d’olive rance. C’est déjà un régal.
Mais le couscoussou garni de viande... c’est là une vraie noce, faite à la loukanda. L’assiette de couscoussou surmonté de morceaux de viande est ornée avec un certain art de tiges de céleri, de morceaux de carottes et de navets, de betteraves, de piments et de tomates qui y mettent la note rouge. Ce plat, fortement pimenté et poivré, coûte de 25 à 30 centimes. Lorsqu’il peut se permettre un pareil luxe, c’est pour le pauvre mesquine une fête gastronomique dont il est question pendant plusieurs jours parmi ses confrères en privations.
Le vêtement du mesquine est aussi simple que sa nourriture : un pantalon et une chemise, que recouvre en hiver un burnous ou une large couverture.
Le logement est aussi rudimentaire que l’alimentation et l’habillement. Une natte étalée sous un hangar prend déjà les proportions d’une hôtellerie pour des pauvres diables qui se couchent où ils se trouvent et qui se roulent dans le burnous ou dans les couvertures, lorsque l’envie de dormir les prend.
Eh bien, ces gens qui vivent de rien, s’habillent de rien et s’abritent de rien, possèdent tout, la place publique étant à eux, le soleil étant à eux en hiver et l’ombre en été. Le pavé de la rue, le macadam des avenues, le bitume ou les dalles des trottoirs leur tiennent lieu de lit, de bureau, de salle de jeu, de réfectoire et de salon de conversation.
Un compte à régler, une partie de cartes ou de dames proposée, un peu de pain à grignoter, quelque cancan à raconter, et aussitôt, là où cela se présente, on s’accroupit à terre, en rond; ce qui est un « cercle » tout comme un antre, où l’on cause, où l’on joue, où l’on fume et où l'on parle de ses affaires.
Le mesquine qui n’a pas la caroube nécessaire pour s’asseoir sur les nattes étendues par terre devant les petits cafés des faubourgs, s’assoit pour jouer avec des camarades sur le premier trottoir venu : à l’ombre, par exemple. Il n’a pas de damier, mais il en improvise un en faisant des poetits trous en quinconce dans le macadam. Des noyaux de dattes, des pépins de courges, des fragments de peau d’orange desséchée on des cailloux servent de pions ; la peau d’orange surtout, l’un des joueurs montrant le jaune, l’autre le blanc.
Les joueurs forment souvent le centre de cette sphère humaine, très pittoresque ; des curieux ou des intéressés couchés sur le ventre les entourent, la tête vers le centre, les jambes allongées au dehors comme les rais d’une roue.
Les mesquines ont tous la même ambition, celle d’attraper quelque petit emploi à gages, qui leur assure entre vingt et quarante francs par mois, selon la chance et les aptitudes. Alors il devient domestique, aide de cuisine, balayeur, garde-magasin, ou aide-cliauffeur chez des Européens. Devenir concierge chez un musulman est l’idéal.