‹ Tunis et ses environs; texte et dessins d'après natureChapitre 73 sur 124 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La veille du mariage, c’est pis encore. La pauvre créature est assise sur un fauteuil juché sur un tréteau adossé à un mur, souvent sous un dais.

Elle est parée de ses plus beaux habits et chargée de bijoux. Un voile épais la cache à peu près aux regards. Et elle doit se tenir là muette et immobile pendant des heures, tandis que ses parents, ses amis, les parents et les amis du fiancé défilent devant elle. Enfin une des plus anciennes connaissances de sa famille soulève le voile et exalte sa beauté, détaillant ses traits un à un : ses yeux sont des charbons ardents, l’aile du corbeau n’est pas plus noire que ses cheveux, sa bouche est de corail, ses dents sont d’ivoire, son cou et ses seins ont la blancheur du marbre le plus pur.

« Mais tout cela, s’écrie l’ami, tout cela n’est rien à côté des trésors invisibles, de sa voix pleine de charme, de sa sagesse incomparable, et des mille talents qui en feront une épouse accomplie! Ses qualités morales sont sans limites et sa vertu à toute épreuve, etc., etc. »

Le boniment est interminable; et chaque fois que celui qui le débite reprend haleine, les femmes approuvent par ce cri guttural particulier qu'on appelle le « you-you ».

Al >rès ces éloges pompeux, la mariée est descendue de son trône, son voile tombe et le marié est autorisé à lui prendre le premier baiser.

Il met ensuite une pièce d’or dans la main de son épouse, et chaque invité est tenu d’imiter son exemple en plaçant la pièce de monnaie, non pas dans la main de la mariée, mais en la lui collant sur le front, sur les joues, sur le menton et même sur le nez : ce à quoi les Arabes sont très habiles.

Pendant qu’on lui applique une vraie dot sur la figure, la mariée ne doit pas bouger. Cette cérémonie correspond à ce que nous appelons en France la soirée ou le dîner du contrat.

Le mariage a lieu le lendemain. Le mari, dont la tête est fraîchement et totalement rasée, la plonge sept fois dans l’eau froide, selon les prescriptions de la vieille loi juive.

Un cortège se forme chez l’un de ses parents et de ses amis, avec deux rabbins en tête. Le marié se rend, ainsi escorté, chez sa fiancée. Là on le place à côté d’elle, et on les recouvre du voile consacré. Un des rabbins officie et bénit leur union. Le vin sacré est bu, le verre est lancé contre le mur et brisé, les paroles sacramentelles sont prononcées, et le mari passe au doigt de sa femme l’anneau d’or en disaut: ce Tu es ma femme suivant la loi de Moïse et d’Israël. »

Ici vient se placer un incident qui se produit quelquefois et qui se prêterait fort bien à quelque scénario de comédie.

Il peut arriver, — ces choses se voient partout et se verront toujours, — il peut arriver que la jeune fille soit précoce et qu’elle ait au cœur un amour dont l’objet n’est pas celui à qui ses parents la destinent.

Si elle a trouvé moyen de prévenir son amoureux et de s’entendre avec lui, celui-ci se faufile auprès d’elle pendant la confusion qui règne au moment du bris du verre, et passe à son doigt un anneau d’or, avant que celui avec qui on va la marier ait pu le faire : et le tour est joué. C’est l’amoureux qui est le mari; et le fiancé éconduit s’en va tout penaud, sous les lazzi des assistants, avec sa tête rasée et sept fois lavée pour rien.

Après son départ, la fête commence, et l’on considère l’événement comme heureux et d’heureux présage pour cette union cimentée d’une façon si inattendue.

Le soir, après les repas et les fêtes, la jeune femme est conduite par les amis et parents de son mari à la maison conjugale. On la soutient sous les bras. Il est convenable qu’elle simule la résistance, le regret de quitter sa famille. Elle doit avancer de trois pas et reculer de deux, ce qui est le symbole du combat des sentiments qui se partagent son cœur. Trois pas vers le mari, deux pour la famille quittée. C’est indiqué! Des porteurs de cierges la précèdent, marchant à reculons. Derrière elle marche un ami qui porte une chaise sur laquelle on la fait asseoir à tout instant, tant cette première marche hors de la famille doit paraître la lasser. Plus la marche est lente, plus les amis accentuent les chants et les prières.

Lorsqu’elle arrive devant le seuil de la maison conjugale, elle doit marcher sur le pied de son mari : car, aux yeux des musulmans et des juifs, on tient pour un présage fâcheux si le pied de la mariée touche le seuil de la maison la première fois qu’elle y pénètre. A ce moment, les cris et les chants redoublent et bien de la vaisselle est brisée. Le mariage est terminé; et il convient de baisser le rideau au moment psychologique, comme à la fin de l’acte du jardin, dans Faust.

Chanteuses juives.

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