CHAPITRE XVI
Parler de la femme musulmane est chose fort délicate. C’est pénétrer dans des intérieurs clos ; c’est rompre avec une étiquette qui, du fond de l’Asie jusqu’aux côtes du Maroc, commande que l’on ne s’informe pas de la santé des femmes, même auprès de celui envers qui l’on tient à faire acte de courtoisie.
La femme est supprimée, en dehors du harem, jusque dans les formules de politesse.
On ne peut pas dire cependant que la condition des femmes musulmanes de Tunisie soit chose ignorée et que leurs costumes nous soient inconnus. Les dames européennes ont un accès assez facile dans les maisons musulmanes, et nous connaissons, par le costume des juives, quel est celui des femmes tunisiennes dans leur intérieur.
Il convient de faire tout d'a- Fillette juive,
bord quelques distinctions, toutes
les femmes de la Tunisie ne vivant pas dans les mêmes conditions. Et ce serait mal juger que de confondre la femme musulmane du grand seigneur, celle du riche bourgeois ou celle de l’artisan des villes, que l’on ne voit jamais à visage découvert, avec la musulmane des tribus nomades ou sédentaires, qui montre très souvent son visage ; cette confusion ne peut pas être faite non plus avec la juive, dont on voit toujours la figure.
Beaucoup de personnes croient que la défense de voir le visage des femmes musulmanes s’adresse aux seuls roumis. C’est là une erreur. Elles sont tout aussi peu
visibles pour leurs coreligionnaires, à moins que ceux-ci ne soient des parents ou des alliés à un degré rapproché.
Tout cela vous explique pourquoi je n’aborde ce sujet qu’avec une extrême réserve. Comment pourrais-je faire autrement, du moment qu'il s’agit d’un usage consacré, d’un droit que plus de cent millions de fidèles de l’islam croient avoir sur des êtres à qui ils sont bien près de refuser une âme ?
Je voyageais, il y a deux ans, avec un vieil Algérien fort au courant des choses d’Europe et parlant parfaitement notre langue. Comme je lui disais que nous trouvions étrange, injustifiable même, la claustration à laquelle les bourgeois musulmans condamnent leurs femmes, il me répondit :
« Vous ne comprenez pas cela? Eh bien, mon cher monsieur, vous ne ferez pas davantage entrer dans la cervelle d’un bourgeois d’Alger ou de Tunis qu’un mari français, aimant et respectant son épouse, la produise dans le monde aussi décolletée qu’il m’arrive d’en voir chaque fois que j’assiste à un bal ou à nue soirée. Vous ne ferez pas comprendre non plus à mes coreligionnaires que ce mari laisse sa femme valser dans les bras du premier venu. Et, convenez-en, du moment qu’on tient à avoir une femme tout entière pour soi, notre système de claustration est de beaucoup plus judicieux que l’abandon de sa femme, presque déshabillée, dans les bras d’un danseur... qu’elle ne connaît pas... ou qu’elle connaît trop ! »
Je me suis gardé d’entamer une discussion avec mon excellent compagnon. Nous n’aurions, du reste, pu tomber d’accord, ayant les antipodes comme points de départ.
Et, tenez, une chose m’a frappé durant cet entretien. Ce musulman civilisé, homme charmant, instruit, beau causeur, ayant « du monde », comme l'on dit, était assis à la turque sur la banquette. Il avait laissé ses babouches sur le plancher du compartiment ; et, comme c’était en plein été, il était pieds nus.
Pendant qu'il me tenait ce beau discours sur les convenances, il passait successivement l’index entre chacun de ses doigts de pied, en manière de passe-temps.
J’aurais pu lui dire que pareille posture n’était pas de mise ; mais il aurait pu me répondre :
« Chez vous, soit;... mais chez nous, c’est une autre affaire. La chose est reçue. »
Je ne veux pas, à ce propos, m’embarquer dans des citations d’usages admis ici, réprouvés ailleurs : cela me conduirait trop loin. Si j’en ai parlé, c’est pour montrer qu’on a mauvaise grâce en critiquant sans mesure et sans réserve des usages pour lesquels l’esprit n’est pas préparé, et qui vous choquent à priori.
Pour la connaissance des intérieurs musulmans j’en suis, ou à peu près, là où en sont tous les Européens du sexe fort. Si j’ai pu cependant, deçà et delà, en Syrie particulièrement, pénétrer dans quelques intérieurs et voir quelques rares femmes musulmanes à visage découvert, sans parvenir néanmoins à engager avec elles le moindre brin de conversation, cela ne serait pas suffisant pour apprécier leur état physique et moral.
Mais nous avons une ressource précieuse : les dames européennes sont admises à