‹ Tunis et ses environs; texte et dessins d'après natureChapitre 75 sur 124 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

visiter les liarems ; et comme quelques-unes parlent l’arabe, on a pu avoir des récits détaillés et fidèles sur la vie et les habitudes de ces pauvres cloîtrées.

Les plus à plaindre sont les femmes riches. Elles ne sortent qne rarement de leur maison. Lorsque cela leur arrive, ce n’est que dans des voitures hermétiquement closes. Que de fois n’ai-je pas surpris un œil curieux se risquant sous un coin de store relevé par une main délicate chargée de bagues! C’est tout ce qu’elles peuvent se permettre. C’est tout ce que l’on peut en voir.

Lorsque les femmes riches ou aisées sortent à pied, ce qui est rare, ce n’est que le visage recouvert d’un voile d’une forme particulière, qu’on appelle hajar. C’est une sorte de longue écharpe fixée par le milieu autour du front et dont les bouts retombent des deux côtés. Cette écharpe est richement tissée aux extrémités. Le milieu est noir: transparent pour celle qui porte le voile, il cache jusqu’à ses moindres traits aux yeux des passants. Comme ce voile tombe presque jusqu’aux pieds et que la transparence est localisée devant le visage, il empêcherait de guider les pas. Aussi les femmes qui s’aventurent sur la voie publique écartent le voile devant elles avec les mains, afin de pouvoir voir où elles posent les pieds, et aussi afin de respirer plus librement.

Dans la rue, les femmes tunisiennes sortent recouvertes d'un haïk et de vêtements blancs, et elles passent à côté de vous comme des fantômes.

Elles sont toujours suivies par une servante, le plus souvent une négresse qui porte les acquisitions faites en route, ou le plat de friandises que l'on va offrir dans une maison amie.

Les Tunisiennes sont ravies lorsque les dames européennes leur font visite. Cela rompt la monotonie de leur captivité. Au dire des dames qui les ont visitées, elles sont fort aimables, très prévenantes et fort curieuses des choses, des mœurs et des toilettes d’Europe. Cette curiosité est tout à fait enfantine.

Les femmes des seigneurs tunisiens ne franchissent jmesque jamais le seuil du harem; et l'une d’elles, exceptionnellement intelligente, montrait à une dame de mes amies la porte qui la séparait du monde extérieur avec la mimique d’une désespérée.

On m'a cité une jeune fille de vingt ans qui n’a jamais quitté le logis où elle est née, qui n’a jamais vu une rue de Tunis !

Cependant, sous bonne garde bien entendu, les dames musulmanes sont parfois autorisées par leurs maris à faire de petits pèlerinages, en compagnie de quelques amies, au tombeau de quelque saint vénéré. Mais, en général, on ne les invite même pas à la prière, une croyance assez répandue étant qu'elles n’ont pas d’àme et que, par conséquent, elles n’ont point besoin de prier.

Il en est beaucoup, néanmoins, qui suivent les pratiques religieuses et qui sont affiliées à des corporations de leur sexe.

Je ne crois pas que l'on puisse poser en ces choses de règles absolues. Il n’est pas rare, en effet, que par son intelligence, par l’autorité qu’elle sait prendre dans la famille, telle femme s’empare de la direction de la maison, et fasse, ainsi que l’on pourrait le dire, preuve d’àme.

Ces affranchissements moraux de la femme, pour être assez fréquents, n'en sont pas moins difficiles à se réaliser, la femme étant presque toujours tenue dans un état de

profonde ignorance, ne sachant ni lire ni écrire, et passant la vie à s’occuper des soins domestiques, à broder et à bavarder. A bavarder surtout ; et c’est à ce point que l'homme, ce maître absolu, cet autocrate du logis, compte avec les bavardages de harem. Il sait que bien des intrigues publiques, politiques même, s’y nouent ou s’y dénouent. Et lorsqu’il est sur le point de commettre quelque

acte incorrect, il est souvent arrêté par cette question qu'il se pose à lui-même : « Qu’en diraient mes femmes? »

N’est-ce pas là encore un pâle reflet, mais un reflet visible des mœurs de notre moyen âge, de cette époque chevaleresque où le jugement de la dame était si haut prisé ?

Vous voyez, par ces quelques aperçus, combien ma réserve est justifiée en ce délicat chapitre.

Tantôt c’est l’asservissement, presque de l’abrutissement; tantôt c’est l’envolée intellectuelle qui place la femme au premier rang. Ici Ton refuse une âme et jusqu’au droit de prier à la pauvre recluse :

là on en fait une sainte vénérée.

En résumé, la situation que la femme peut conquérir dans la famille est d’autant plus importante que le point de départ a été plus petit et plus humble, et la conquête plus pénible.

Femme juive.

On se fait généralement une fausse idée de ce que Ton appelle le harem des Orientaux. C’est, en somme, tout simplement le domicile privé fermé pour ceux qui 11e sont pas proches parents. En Tunisie, comme ailleurs, la vie du harem, c’est-à-dire du logis fermé, varie à l’infini, selon la condition du maître. Elle varie suivant qu’il est prince, seigneur, bourgeois ou artisan, riche ou pauvre, citadin ou campagnard, jeune ou vieux, fanatique ou libéral, que sais-je encore?

E11 Turquie et en Asie, la porte du harem est percée dans la cloison qui sépare l'appartement des femmes de celui des hommes. A Tunis, on peut dire que la porte de la maison, cette porte charmante toute brodée d’arabesques formées avec des têtes

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