CHAPITRE XVIII
Lorsqu'elle a occupé la Tunisie, la France a trouvé dans ce pays un état de civilisation infiniment plus avancé que celui qu’elle a trouvé en Algérie. A Tunis même, l’instruction primaire, telle que la comprenaient alors les indigènes, était plus développée que dans bien des contrées de France, il y a cinquante ans : dans ce sens, du moins, qu’il y avait fort peu d’illettrés.
J’ai fait remarquer précédemment que les corporations sont encore groupées à Tunis, comme elles l’étaient jadis chez nous. L’école musulmane, c’est-à-dire coranique, offre, elle aussi, un trait de ressemblance avec les écoles de ce temps lointain que l’on a l’habitude d’appeler notre « bon vieux temps ». L’enseignement y est à peu près limité à la lecture des écrits saints. On lisait ici le cathéchisme ou la bible ; là c’est le Coran. On y apprend à écrire un peu, à compter encore moins ; quant aux connaissances exactes, elles font absolument défaut dans cet enseignement.
A la première page de sa monographie pédagogique de 1889, V Enseignement jntblic dans la Régence de Tunis, M. Machuel, directeur de l’enseignement public en Tunisie, s’exprime en ces termes :
« Groupée dans des villes importantes et de gros villages placés le long du littoral, de Bizerte à Zarris, la population indigène est, depuis des siècles, en contact avec les Européens. Aussi est-elle en général beaucoup plus tolérante et, par suite, beaucoup plus malléable que celle des autres contrées de l’Afrique septentrionale. Habituée à entendre parler des langues européennes, principalement le français et l’italien, elle s’est rendu compte de l’utilité, de la nécessité même qu’il y avait pour elle d’étudier ces langues. Aussi les Tunisiens, surtout ceux de la classe aisée, ont-ils tenu, depuis plus d’un demi-siècle, à faire apprendre le français à leurs enfants. »
Au point de vue des études arabes, Kairouan la Sainte, Sfax, Mehdia et Tunis ont été — et sont encore — des centres littéraires renommés.
Pour le peuple, pour l’artisan et pour le petit bourgeois de Tunis, tout se bornait le plus souvent à la lecture du Coran. Si leur programme nous paraît maigre, les écoles coraniques n’en sont pas moins très nombreuses à Tunis, et, cliose remarquable et pratique, on a presque partout créé des écoles à proximité du groupe des corporations.
Le père habite parfois loin de la boutique des souks dans laquelle il exerce son commerce ou son industrie; et son fils, tout jeune, l’y suit. L’exemple paternel doit en faire un artisan ou un négociant. Comment, dès lors, l’envoyer à l’école dans le quartier du domicile ? Le plus simple était donc de rapprocher l’école des souks afin de la mettre à la portée des enfants.
L’école du souk El-Bélat est très curieuse ; elle est dans un corps de bâtiment construit au-dessus d’une rue et formant voûte ; l'école du souk des selliers est placée à la sortie des souks, dans l’ombre du grand mûrier sacré ; celle du souk El-Halfa est dans le souk même! J’en pourrais dire autant de bien d’autres petites écoles coraniques.
Les gravures des pages 205 et 208 représentent deux de ces petites écoles. Il y en a qui ne comptent que quelques élèves : mais le maître vit de si peu !
L’école représentée à la page 209 est une école musulmane annexe qui fait partie du collège Alaoui, fondé par le bey actuel. Cette école est l’une des plus curieuses de Tunis. C’est un ancien marabout encastré dans les nouveaux bâtiments du collège. On l’a respecté, parce que la tombe d’un saint, Sidi-el-Makdi, s’y trouvait. Les écoliers sont installés autour du tombeau. On entre dans l’école par une petite porte, sur le seuil de laquelle se trouvent pêle-mêle les babouches et souliers des élèves. Ils forment un entassement tel, qu’on se demande comment chacun peut retrouver sa chaussure à la fin de la classe.
La barrière qui entoure le tombeau est peinte en vert, avec des fleurs blanches comme ornements. Un lustre primitif en fer-blanc est suspendu au-dessus.
Tout autour, des tableaux, des pancartes et des vêtements sont pendus sans ordre.
Le tombeau divise la pièce en deux parties égales. De chaque côté se trouve un maître. Comme dans toutes les écoles, les maîtres et les élèves sont assis à terre sur des nattes. Les élèves entourent le maître, assis là où il leur a plu de s’asseoir. Ils