CHAPITRE XVIII
tiennent tous à la main de grandes planchettes sur lesquelles ils écrivent ou lisent.
Tous à la fois chantent et psalmodient les versets du Coran en balançant le haut du corps à la façon de l’aiguille d’un métronome. Ces paroles et ces chants forment une confusion de sons inextricable pour les oreilles de l’Européen. On reste confondu, lorsque l’on apprend que le maître se reconnaît au milieu de ce stupéfiant fouillis de paroles et de nasillements, lorsque l’on vous dit que chaque élève ayant commencé la lecture à sa guise, il n’en est pas deux qui soient au même point. Il en est cependant ainsi: le maître suit tout ce petit monde individuellement, et son oreille, chose inouïe ! perçoit la moindre faute, que dis-je? la moindre intonation fausse au milieu de ce charivari de chants et de paroles. Aussitôt la longue baguette qu’il tient à la main frappe sur le chéchia de celui qui ne récite pas bien ou ne chante pas juste.
A part cela, liberté pour les élèves de sortir, de rentrer et même de rapporter, pour les manger en classe, des beignets enfilés sur des baguettes, à peu près à leur convenance.
L’écolier tunisien est d’une rare intelligence ; son esprit est ouvert et délié ; il apprend notre langue avec une surprenante facilité. Malheureusement ces excellents élèves se marient trop tôt, vers l’âge de seize ans. Et alors, adieu les progrès réalisés, les bonnes choses apprises ! Ils parlent français, ce qui est beaucoup, sans doute : mais pour le surplus, ils n’en conservent presque rien.
Ceci me conduit à parler des Tunisiens de grande famille, de ceux qui appartiennent à cette classe que l’on peut appeler l’aristocratie tunisienne. Il est impossible de dire à quel point ils portent l’aisance et la distinction des manières dans tous les actes de la vie. Beaucoup, même, sont lettrés, et tous sont beaux causeurs. Souvent ce sont des diplomates ou des gens d'affaires distingués. Mais, à presque tous, jusqu’à la génération actuelle, les connaissances historiques et géographiques et l’étude des sciences exactes font défaut. Je m’entretenais un jour avec un Maure lettré. Il n’ignorait pas son origine hispano-mauresque ; mais de l’histoire des Maures d’Espagne, ses glorieux ancêtres, il ne savait pas le premier mot. En fait de géographie, c’était pis encore. Il me demanda, par exemple, si Londres était au bord de la mer et si l'Angleterre était une île aussi grande que Djerba.
Cependant ceux qui sont mêlés aux intérêts des Européens se mettent au courant de nos affaires politiques, qu’ils jugent souvent avec beaucoup de bon sens.
Pour donner une idée de la finesse et de la promptitude des reparties qui sont les caractères distinctifs de l’esprit des Maures tunisiens, je citerai un petit incident qui a marqué, il y a quelques années, la visite que fit un général anglais au collège Sadiki.
Il eut la malencontreuse idée de demander à un élève de première division quelle province la Turquie avait perdue à la suite de la dernière guerre.
Demander à ce jeune musulman d’énumérer les échecs infligés au chef des croyante, c’était le blesser dans ses sentiments. On était alors au lendemain des revers répétés que les Anglais venaient de subir dans le pays des Zoulous. L’élève du collège Sadiki ne sourcilla pas. Courtoisement il répondit en énumérant les provinces perdues par le
sultan de Constantinople. Puis, posant le doigt sur la carte d’Afrique, vers le cap de Bonne-Espérance, il s’adressa au général anglais :
« Monsieur le général voudrait-il condescendre à nous montrer la province dans laquelle les Anglais ont été si souvent battus dans ces derniers temps ? »
En gentleman, le général félicita le jeune Tunisien ; mais il dut emporter une liante idée de l’intelligence et de la causticité de cette race maure, qui arrivera à notre civilisation européenne dès que les générations qui reçoivent actuellement une instruction sérieuse participeront aux affaires.
Une école sur une terrasse.
Le penchant à la plaisanterie et au sarcasme est tempéré chez eux par une qualité précieuse, le tact. Bien rarement il leur arrive de sortir des convenances.
J’en citerai cependant un cas, mais à titre d’exception.
On avait traduit en arabe classique le procès Roustan-Rochefort, et l’on s’amusait entre Tunisiens aux dépens du ministre de France. Ces plaisanteries devenant excessives, le général Japy en fut informé. Il fit aussitôt appeler l’un des membres les plus importants de la corporation dans laquelle la plaisanterie avait pris des proportions que l’on ne pouvait tolérer plus longtemps.
< £ Vous ne cessez de mal parler des Français, lui dit le général, et de rire du représentant de la France. Vous méritez une punition. »
Le marchand s’inclina et protesta.
« C’est inutile. C’est décidé. Il faut un exemple. On va vous couper la langue. »
Des soldats apportèrent sur un plateau un grand couteau et d’autres instruments