Tunis
Tunis est une ville d’environ 140,000 habitants, bâtie au bord d’un lac vaseux, de huit lieues de tour. Du côté opposé à la ville, ce lac, de forme ovale, et profond au plus de deux mètres, n’est séparé de la mer que par une très mince langue de terre.
C’est sur une petite colline formant dos d’âne que s’étend l’ancien Tunis, entouré d’une ceinture de vieux remparts piteux; le quartier européen, construit au pied, sur la rive, s’avance peu à peu dans la bouc du lac.
La vieille ville, enserrée dans ses murs, ne cherche pas à rompre ses digues; le quartier neuf s’étend chaque jour, allonge ses allées larges, coupées à angle droit, aligne ses maisons modernes, laides et banales, mais confortables et saines, opposant le bien-être monotone exigé aujourd’hui au pittoresque grouillant d’autrefois.
Les allées de la Marine, avec leur quadruple rangée
d’arbres et leurs hautes maisons, les rues nouvelles avec leurs hôtels corrects, leurs tramways, leurs cafés dorés et leurs boutiques à étalage, rappellent toutes nos préfectures de province. En revanche, dans la ville
Le lac de Tunis.
arabe les voies s’enchevêtrent, les maisons se heurtent, les impasses et les passages se croisent au hasard : il n’y a pas dix rues offrant trois maisons alignées. Çà et là un marché couvert, une place large de dix pas, puis, aussitôt, un dédale de ruelles qui fait ressembler un plan de Tunis à la photographie d’un buisson.
IMPRESSIONS DE VOYAGES fl
Trois races forment la population : les Arabes, les Juifs, les Européens, se divisant à peu près ainsi: Arabes, 70,000; Juifs, 30,000; Italiens, 25,000; Français, 8,000; plus des Maltais, quelques Levantins, des Algériens, et un demi-millier de Marocains, monopolisant les fonctions de concierges et d’employés d’octroi.
L’Arabe est le propriétaire du sol, le maître de cette terre sur laquelle vivent tous les autres, et ce n’est que lentement qu’il recule devant la civilisation conquérante. Il a accepté avec reconnaissance l’intervention française qui le délivrait du joug d’une caste avide, mais il souffre de l’envahissement de son pays, du dépérissement continu de sa race.
Ce dépérissement est d’ailleurs fort difficile à suivre, l’Arabe ne possédant pas plus d’état civil que son ennemi le plus féroce, le Juif. La mère se souvient à peine de l’époque où sont nés ses enfants; elle donne de vagues points de repère : « Celui-ci est de l’année de la mort du bey, celui-ci trois ans après ma longue maladie. » Les hommes sont encore moins bien renseignés. On en voit qui répondent six ans de suite : « J’ai vingthuit ans , » avec la même conviction qu’apporte une Parisienne en pareil cas.
Aucun nom de famille. On donne au nouveau-né un prénom choisi dans le calendrier musulman : Ali ou Mustapha; et pour le distinguer des dix mille autres
<Ali ou Mustapha, on ajoute qu’il est fils de Mohamed
ou d’Assouna. Ces noms étant encore communs à beaucoup d’autres, les notaires exigent souvent le nom de l’aïeul: Ali, fds de Mohamed, fils d’ibrahim.
Lorsque c’est une fille qui naît, on ne donne aucune fête, on ne montre aucune joie; si c’est un fils, on célèbre sa venue par des festins et des danses.
L’enfant de Tunis va à l’école de quatre ans à dix ans; il y apprend à parler, à écrire son nom, à prier Allah. Ces écoles arabes sont de misérables chambres sans aucun meuble, où les bambins, accroupis sur le sol, bavardent à toute volée, pendant que le maître se promène, n’ayant d’autre souci que de ne pas écraser ses élèves.
Vers dix ans, les enfants pauvres s’emploient de leur mieux pour gagner leur vie, les riches vont à un des collèges français, où ils reçoivent une excellente éducation. L’Arabe de Tunis envoie volontiers son fds au collège ; il croit aux bienfaits de l’instruction. Depuis huit ans, le nombre des pensionnaires augmente régulièrement, et il n’est plus rare de rencontrer des jeunes gens lettrés, alors que naguère les plus puissants propriétaires savaient à peine signer leur nom.
Pendant que le fds se crée sa place au soleil, la fdle est reléguée, étouffée dans la maison close, ne sortant presque jamais, tenue dans le plus complet abrutissement. Aucun effort pour développer son intelligence, son charme. Les caresses seules lui sont prodiguées : les enfants sont entourés de la plus ardente affection.
Car l’Arabe a la fibre paternelle très vibrante. 11 adore littéralement ses enfants. On le voit jouer quatre ou cinq heures avec eux, se faisant gamin comme eux,
sans jamais se lasser. Il songe constamment à son fils, ‘ s’occupe de lui à chaque minute.
D’ailleurs bientôt l’enfant paye ce dévouement en, reconnaissance, en vénération absolues. Le père de^ famille est l’objet d’un respect immuable. Jusqu’à sa mort, pour ses fils, eussent-ils atteint la cinquantaine, le chef de la famille est le maître incontesté. Chacun s’incline devant lui; on ne discute jamais ses ordres, on ne juge jamais ses actes. S’il a des vices, on ne les aperçoit pas, sinon pour les cacher aux étrangers.
Sous ce rapport, l’Arabe est toujours un modèle. C’est peut-être à cette compréhension admirable du plus sacré des devoirs qu’il doit de résister si longtemps aux corruptions du progrès.
Lorsque le fils atteint dix-huit ou vingt ans, le père, qui craint de lui voir dépenser inutilement son argent et sa jeunesse, lui cherche une épouse.
On s’informe auprès des amis de la maison, et on , trouve bientôt une jeune fille d’une quinzaine d’années convenant, par son rang, au jeune homme à marier. Celui-ci n’a jamais vu sa femme, qui vit retirée depuis son enfance et n’est jamais sortie que le visage voilé de noir. Pourtant, les conditions du contrat bien établies, il l’achète. Il donne, suivant sa fortune, à la famille de la jeune fille, mille, ou cinq mille, ou dix mille pias- - très, — la piastre vaut 60 centimes. Parfois il paye beaucoup plus cher, parfois une poignée de pièces blanches. Pour un propriétaire aisé, dont la fortune est de cent mille francs en terre, le prix est fixé environ à six mille francs.
Le fiancé ne pourra se marier qu’ après payement complet de la somme stipulée. Souvent il paye par
acomptes et demeure deux ou trois ans fiancé, économisant sou par sou pour parfaire le prix.
Si l’épouse est atteinte de certains vices rédhibitoires, si elle est, par exemple, stérile ou de mauvaise conduite, cet argent lui sera remboursé; si elle déplaît simplement au mari après quelques jours, on ne lui en rendra qu’une partie.
Pendant la durée des fiançailles, l’Arabe est admis à faire sa cour; cela consiste à prendre le café avec le père et les frères et à bavarder, entre hommes, des joies prochaines.
Par la négresse du hamnam, par les indiscrétions des domestiques, le fiancé recueille quelques renseignements :
« Elle est charmante, » lui dit-on à l’oreille.
Il le croit volontiers et active le payement.
Enfin le moment arrive. Les fêtes du mariage commencent par trois jours de bombance. Le marié réunit ses amis ; on mange, on boit, on fume, on court les cafés, on écoute les musiciens mandés pour la circonstance.
Le soir du troisième jour, on amène la mariée. C’est sa mère et la mère du fiancé qui la conduisent, voilée, sour un dais tissé d’or. Onia fait entrer dans la chambre nuptiale pleine de parfums mystiques, on la pare comme une châsse ; on dénoue ses cheveux, retenus jusqu’alors en une seule natte dans des bandes d’étoffe ; on emploie tous les fards connus.
On l’asseoit ensuite sur un divan. A ce moment, les femmes de la maison et les femmes des invités viennent l’embrasser, lui souhaiter mille prospérités.
Après une heure de félicitations, le marié paraît. Les félicitations et les souhaits redoublent.
Bientôt on laisse seuls les deux époux.
Le mari récite de longues prières : l’épousée répond. iVu bout d’une heure, celle-ci soulève ses voiles, et le mari peut alors juger s’il en a pour son argent.
D’ordinaire il est assez poli pour ne pas laisser son visage trahir une désillusion fatale, étant données les images évoquées pendant ses longues attentes. D’ailleurs l’usage l’oblige à se retirer aussitôt après avoir aperçu les traits de sa nouvelle compagne.
Ce n’est que le lendemain qu’il reprendra sa place à son foyer rajeuni.
La belle-mère demeure encore huit jours auprès du jeune ménage : on laisse ce temps au marié pour se prononcer définitivement. S’il garde sa femme, il lui faudra plus tard des raisons majeures pour la rendre aux siens.
La venue de l’épouse ne change guère les conditions de l’existence dans la maison.
Souvent elle vient remplacer une femme vieillie, car l’Arabe peut prendre jusqu’à quatre femmes, et il n’est pas rare de voir un vieillard se marier pour la quatrième fois, ses trois premières compagnes demeurant chez lui avec leur nombreuse progéniture.
Au début, la jeune femme doit s’occuper du ménage, diriger l’intérieur de la maison ; aussi est-elle ravie lorsqu’une autre vient la relever de ses charges.
Alors elle peut s’abandonner à la paresse. Car la femme de Tunis, au contraire de la vigoureuse compagne des paysans, passe sa vie accroupie devant son brasier l’hiver, dans la cour l’été, sans remuer, perdue dans une songerie stupide. A peine si elle sort une fois par semaine pour aller à la mosquée ou au bain ;
elle se contente de voir les domestiques négresses s’agiter autour d’elle. Elle n’a meme pas de goût pour la toilette : c’est la plus inutile des femmes.
L’homme, bien qu’épaissi par la vie sédentaire, d’une race longtemps asservie, enclin à la rêverie morne, déploie plus d’énergie, tiraillé par le besoin d’argent, luttant chaque jour davantage contre les exigences modernes.
Pauvre, il court les rues pour vendre du pain, des légumes, du pétrole ; il loue un trou dans un mur et y installe un humble commerce de dattes, d’olives ou encore de fleurs que les « gommeux » arabes portent à l’oreille ; il conduit des ânes, des chameaux, monte de l’eau à domicile ; — riche, il s’assied à l’étalage de sa boutique bien assortie, va surveiller ses terres, essaye de se défendre contre les Juifs.
Mais dès qu’il pense avoir gagné le droit de se reposer, il se rend au café, au cawagi maure. Là, dans la salle nue aux banquettes de bois recouvertes de sparterie, il s’accroupit et hume lentement sa liqueur favorite.
Il ne parle guère. Vingt clients sont rangés contre le mur, et des heures passent dans un silence recueilli, à moins qu’un conteur ne vienne réciter des aventures héroïques ou lire des versets du Coran. Dans les établissements de premier ordre, on joue aux cartes et au jacquet. Ici, au milieu de la grande salle, une estrade est réservée aux habitués de marque. Parfois la causerie s’anime, chacun y prend part.
Dans le fond de la pièce on voit le fourneau sur lequel le patron prépare le café dans de petites tasses de zinc. Il y met du sucre et un mélange de café et de
pois chiches brûlés, puis verse de l’eau bouillante, qu’il laisse bouillir encore quelques secondes.
De celte boisson épaisse les Arabes prennent quinze, vingt, trente tasses par jour.
L’Arabe fume beaucoup, mais presque toujours la cigarette, rarement la pipe, jamais le cigare. Il prise aussi, et les femmes plus que lui : à partir d’un certain
Porteur de légumes,
Porteur de pain,
âge, toutes ont cette manie, devenue bien vite une passion.
Au sortir du cawagi, l’Arabe va visiter ses amis. Par la porte close on crie :
« Qui est là ? »
Et sur sa réponse on fait passer toutes les femmes dans une pièce éloignée, où elles resteront jusqu’à son départ. Un Arabe ne voit jamais d’autres femmes que les siennes.
Chez lui seulement il trouvera des visages découverts. Là, en revanche, il sera le maître incontesté. On
respectera ses caprices, on se courbera sous ses coups. A table, quel que soit le rang de la femme et là fortune du maître, l’homme mange d’abord, servi par les siens. Après son départ, les femmes partageront ses restes, souvent peu appétissants, car il se sert de ses doigts en guise de fourchette et remet dans le plat ce qui lui déplaît.
Sa nourriture est extrêmement échauffante. La langue d’un Européen, même d’un Italien de Sicile, ne peut supporter les épices dont sont pétris les mets des Tunisiens. Le couscous, déjà si pimenté chez les Algériens, est, à Tunis, impossible à avaler. L’assaisonnement de tous les ragoûts mettrait le feu aux palais les plus blindés. Seules les confitures sont mangeables, malgré leur parfum de pommade.
Pour contre-balancer l’effet de cette nourriture endiablée, les Arabes de Tunis se nourrissent trois mois de l’année presque exclusivement de pastèques et de figues de Barbarie.
On se fait plus difficilement encore à leur manière de manger qu’à leur nourriture. Lorsqu’on est invité à leur table, on trouve servis une quantité de petits raviers contenant soit des olives noires, soit du citron baignant dans du vinaigre, soit des piments rouges et verts, soif des côtes d’un céleri qui a les feuilles et le goût du fenouil, soit d’autres hors-d’œuvre. Les convives, à chaque bouchée, prennent avec leurs doigts un peu de ces condiments, croquant une olive ou une branche de céleri, mais remettent dans le ravier ce qu’ils laissent, et forment ainsi un grand nombre de petits déchets des moins ragoûtants.
Bien qu’ils soient graves ou s’efforcent de le paraî-
tre, les Arabes sont très enfants : on les voit rire de bon cœur à des mots drôles. Leur gaieté est très franche, naïve, jamais triviale. Les plus pauvres ont une tenue, un respect de soi-même que devraient bien imiter nombre de Français prétentieux. Pour rencontrer
un Arabe sale ou grossier, on est obligé de descendre jusqu’aux bas-fonds des dernières classes.
Les Tunisiens arabes se promènent peu dans les champs : ils ignorent les joies d’une visite à la nature. Ils vont des maisons amies au café; rarement ils descendent sur les allées de la Marine, encombrées de Juifs.
Leur race est moins belle, moins pure que celle des Algériens, plus épaisse surtout.
Comme couleur de peau, elle va du teint rosé des blonds éphèbes au cuir de requin des nègres du désert, noirs comme un bâton de réglisse. La transition en est ininterrompue et suit toutes les gradations, du brun pâle au cirage reluisant.
Appartenant à la même religion qu’elles, ils ne dérogent point en épousant des filles à peau bitumineuse. Cependant, d’ordinaire, la fortune diminue à mesure que la couleur s’accentue. A part de rares exceptions, les riches sont blancs, et les pauvres diables plus noirs à mesure qu’ils descendent dans l’échelle sociale.
Une chose à remarquer est la voix aiguë des Arabes. On ne trouve point chez eux ces « creux » de basse ou de baryton si communs en France. Leur voix, toujours ténorisante, s’élève facilement au fausset, à la voix de tête. Les nègres surtout ont les hautes notes très puissantes. Beaucoup chanteraient sans effort les parties d’opéra les plus difficiles. Au train où vont les choses, on en sera réduit bientôt à faire chanter les nègres sur nos théâtres. Ils seront moins décoratifs et moins adulés que nos ténors de France, mais on en aurait bien trois cents avec les appointements du plus mauvais des nôtres.
L’Arabe se couche de bonne heure et se lève tard : il considère comme bien employés les moments consacrés à ne rien faire.
Et les années passent ainsi, monotones, dans cette indifférence du temps qui est la caractéristique des vieilles races, dans cette philosophie profonde des peuples d’Orient qui ne demandent rien autre à la vie que de vivre.
Gardien.
famille, car la maison leur devient bien chère, cette demeure silencieuse, voilée à tous, qui est comme la cachette de leur bonheur.
De même que les passants ont tous l’air vêtus de la même façon, et qu’il faut une certaine attention pour établir la hiérarchie des costumes, de même les mai-
Les musulmans n’ont pas, comme nous, la terreur de la mort. Ils voient arriver leur fin avec sérénité et se contentent d’aimer un peu plus leur maison et leur
sons se ressemblent toutes, et il faut y pénétrer pour savoir la différence qui existe entre le misérable campement du marchand de pain et la magnifique installation du seigneur.
La façade est un mur blanchi à la chaux s’ouvrant sur une ruelle tortueuse creusée d’une rigole et jonchée de détritus immondes.
Si l’on franchit le seuil d’une maison riche, on doit traverser une première cour pour parvenir au vestibule de la demeure. Des colonnes de marbre y supportent des voûtes enluminées de peintures bizarres. On entre, et on arrive bientôt à un patio, sorte de cour intérieure à ciel ouvert, dallée de marbre, entourée d’arcades formant galerie et sur laquelle donnent les pièces principales.
C’est ici que vit la maison, à l’abri de tout regard. Ici on s’étend, l’été, sur les divans, on dîne au grand air, on hume le café en fumant de longues pipes, on reçoit les visiteurs ; on sommeille, la nuit, sous le dais brillant des étoiles amies.
La chambre du maître est sévère, sans chaises ni fauteuils. Des tapis sur le carrelage verni et des divans le long des murs. Le lit, très haut, est caché dans un enfoncement, comme ces lits des paysans bretons qui ressemblent à des bahuts. Autour des murs, couverts de plaques de faïence et d’arabesques de pierre d’un travail exquis, une petite galerie de bois servant d’étagère. Ony aligne des bibelots d’un goût exécrable, carafons de verre rose ou fleurs artificielles, qui sont l’orgueil du propriétaire et jurent avec la délicieuse architecture de la pièce, avec le plafond aux moulures dorées, les tentures épaisses et les panoplies étincelantes.
Les autres salles sont toutes habitées ; la maison regorge de monde.
L’Arabe recherche l’isolement et fuit la solitude; il s’entoure, s’il n’a pas de famille, des enfants des domestiques, de fillettes orphelines recueillies de parents éloignés.
Mais un jour, hélas ! il faut quitter tout cela. La mort a frappé un des membres de cette famille si unie. Aussitôt les voisins accourent, et, dans la chambre du mort, c’est une rage de cris et de lamentations. Les femmes s’arrachent les cheveux si c’est une des leurs qui s’en va, les hommes alternent leurs prières avec des gémissements et des hurlements. On achète des vases neufs pour brûler des essences, des vêtements neufs pour habiller le défunt, des cuvettes neuves et du linge pour sa dernière toilette. On veut qu’il paraisse dignement vêtu devant Allah.
Le lendemain on l’enterre. C’est une cérémonie touchante. Beaucoup de monde toujours. Les amis mêlent leurs lamentations par les rues recueillies. Et jusqu’au cimetière ce sont des marques de désespoir, des cris, des appels à Dieu.
H y a beaucoup de cimetières arabes autour de Tunis. Les tombes y sont placées sans symétrie, dans un " champ vague. Sur les pierres étroites sont gravées des prières ; à un bout est percé un trou qu’on ferme avec une autre pierre taillée en bouchon et par où l’on peut voir pourrir la dépouille mortelle. Le plus important de ces lieux de repos est le cimetière qui se trouve proche la porte où bifurquent les routes d’Hamnam-lif et de la Mohamédia : il couvre une vaste colline.
C’est un très curieux spectacle que celui de ces fan-
tomes blancs poussant des lamentations autour d’un cadavre porté sur une civière et dont on voit les lignes rigides sous les vêtements qui l’enveloppent. La tristesse des amis est bien moins exagérée que ne le penseraient les Parisiens habitués à ces convois où l’on fait des mots et où l’on prépare les amusements du lendemain. En revanche, au bout d’un mois personne ne s’occupe des ossements. Les alentours de Tunis sont couverts de cimetières abandonnés : sur dix tombes, il y en a deux d’éventrées par les pluies, et on peut philosopher à son aise devant ces débris de tibias dont les chiens ne veulent plus.
Le soir de l’enterrement, les pauvres parents couchent dans la chambre de celui qui est parti, et pendant quarante jours on pleure à la maison et on va prier au cimetière. Mais le quarantième jour, le mort, qui marche vers son Dieu à travers des fatigues sans nombre, a vu celui qui l’a appelé. Alors, sur terre, c’est une joie générale : on célèbre l’entrée du défunt au paradis de Mahomet. Ce sont des transports de joie, des cris d’allégresse. Sur la tombe, où ne demeure plus qu’une vile dépouille, on va festoyer, ayant soin d’apporter la part de nombreux pauvres.
Et le deuil est fini tout à fait.
Ces croyances religieuses sont ancrées dans l’âme des Arabes. Ils sont tous religieux, sinon fanatiques. Pourtant, même à Tunis, l’esprit moderne germe; on voit des musulmans boire du vin et oublier quelques prescriptions du Coran ; mais les plus hardis ne vont pas jusqu’à douter. Leur foi est inébranlable; ils commencent seulement à discuter la puissance des marabouts.
On appelle « marabout » toute personne ayant un
caractère sacré, hiératique .'Ce terme comprend le saint prédicateur qui meurt après une existence de dévouement au bien et de farouches vertus, comme le rebouteur déclassé qui se sert de la religion pour donner à ses consultations une valeur qu’elles n’ont pas.
Tout musulman qui touche à la science religieuse est marabout.
Rien n’est plus facile que de se déclarer « saint » , mais il faut longtemps pour former autour de soi une clientèle de fidèles convaincus. Le fanatisme est la première corde que touche le débutant; les prédications incendiaires et le récit de visions insensées sont le principe de cette étrange vocation.
Autrefois, pour aspirer à être reconnu « saint », il fallait revenir de la Mecque; aujourd’hui le gouvernement interdit ce voyage avec juste raison : les pèlerins en rapportaient le germe de maladies physiques et morales aussi dangereuses les unes que les autres. Aussi les marabouts remplacent-ils le voyage d’antan par une série d’excentricités tant jouées que convaincues. On voit à Tunis le marabout de la plus importante mosquée, celle de la place Halfaouine, se promener par les rues, les cheveux longs, vêtu de haillons, conduit par une femme qu’il suit en aveugle, pour montrer qu’il a renoncé à sa propre volonté et n’obéit qu’aux voix extérieures. C’est celui qui a annoncé le jour prochain de la libération : il montera alors sur un cheval blanc, parcourra la ville en faisant appel aux croyants, et on exterminera les infidèles.
D’autres marabouts plus célèbres se retirent dans la campagne et y vivent en ermites, comme autrefois les moines de la Thébaide. Ceux-là ont une réputation
assise qui leur permet de jouer ce rôle. Ou vient les consulter de toute part sur les cas de conscience ou sur les maladies, et on n’oublie pas d’apporter des charretées de cadeaux, chèvres ou agneaux, fruits ou tissus, venant s’ajouter aux troupeaux et aux provisions de l’intelligent visionné.
Les marabouts sont, avec les Italiens, les seuls ennemis que nous ayons en Tunisie. Nous sommes sympathiques aux Arabes, indifférents aux Juifs; les prêtres musulmans ne nous pardonnent pas d’apporter avec nous le scepticisme gouailleur de notre race et le bon sens éclatant de la civilisation. Pour eux, habitués à exploiter le peuple le plus religieux de la terre , ils s’opposent par tous les moyens à la propagande d’idées qui marqueront la fin de leur rôle.
Leur influence est, d’ailleurs, fort grande encore : le conquérant pourrait sans crainte faire peser plus cruellement son joug, il ne saurait sans danger froisser la superstition des plus soumis des vaincus.
Même le souvenir des marabouts, est sacré. Là où est mort un saint on élève une chapelle dont le dôme blanc émerge dans les champs. A Tunis on rencontre parfois dans les rues une sorte de cercueil peint et fixé au sol. Il recouvre la poussière de l’un d’eux, et de longtemps les travaux de l’édilité n’oseront renverser ces modestes monuments.
La prière prend une très grande place dans la vie des Arabes.
Chaque jour, ils vont à la mosquée après de longues ablutions ; le matin et le soir, ils s’agenouillent chez eux, sur un tapis réservé à cet usage, et embrassent la terre.
Les premiers rayons du jour sont annoncés à cha-
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que mosquée, si humble soit-elle. Des crieurs attachés à la chapelle lancent dans l’air leurs cris interminables ; car on juge de la valeur des invocations non à l’intonation des notes jetées, mais à la puissance et à la longueur de leur tenue. Les meilleurs poumons font les meilleures prières.
Ces « muezzins » invoquent encore Allah cinq fois par jour à des heures fixes : ce sont les seules horloges
Tombeau de marabout.
publiques de la vieille ville. On les voit, à la fenêtre du minaret, commençant du côté de la Mecque et se tournant ensuite vers les autres points cardinaux.
Le nombre des mosquées est considérable à Tunis. Chacune d’elles appartient à une secte partie ulièi e , mais au Ramadan chaque fidèle se rend à la mosquée de la place Ilalfaouine, devant les portes de laquelle se donne la fête.
Du reste, aucune secte n’est rivale de l’autre. Ce sont des congrégations de la même Église, les unes riches, les autres pauvres, toutes unies sur tous les points.
Il n’y a pas, à Tunis, ces sectes bizarres qu’on voit au
Caire, par exemple, ces tourneurs fanatisés qui valsent jusqu’au dernier souffle; ces affolés qui se frappent dans l’ombre à coups de couteau, acharnés à leur horrible besogne ; ces croyants qui se jettent sous les pas du cheval d’un chef de caravane revenant du tombeau de Mahomet. Deux de ces confréries sont ici tolérées, et encore sont-elles étroitement surveillées. Une d’elles est cette tribu des Aissaouas mangeurs de verre que les Parisiens ont vue avec des hoquets de dégoût à l’Exposition dernière.
Les pratiques des Tunisiens n’ont rien de gênant ; on les respecte à juste titre. Eux nous savent gré de cette indifférence.
Depuis l’expédition de 1882, nos relations avec nos protégés ont consacré une mutuelle estime et, il faut le dire, un mutuel étonnement. Après les difficultés de la colonisation algérienne, nous nous attendions à nous heurter à des ennemis aussi résolus, aussi redoutables que nos voisins. Ce fut une agréable surprise de voir un peuple nous accueillant volontiers, sans arrière-pensée, comptant que la tutelle de notre pays lui serait plus douce que l’administration d’une caste féroce. Pour les Arabes, bercés au récit de nos sanglants exploits, s’imaginant que tout vainqueur a le droit de dépouiller le vaincu, la surprise fut plus agréable encore de rencontrer des protecteurs intelligents et probes qui ont pris en main leurs intérêts, n’ont pas volé un sou de leur épargne et un mètre de leur terre, partagent équitablement l’impôt, créent des routes et décuplent la fortune de leur merveilleux pays.
Assurément les chefs, cadis ou caïds, n’ont pas accepté sans regret une intervention qui nuisait à leur
prestige comme à leurs interets; la masse du public résume son opinion par cette phrase :
« Auparavant, lorsque nous possédions une piastre, il survenait un inconnu qui nous la prenait, et nous nous inclinions de peur de recevoir cent coups de bâton sur la plante des pieds. Aujourd’hui le fruit de notre labeur est bien à nous, et la justice protège nos droits à l’égal des droits du plus puissant. »
Les Juifs poussent dru partout, mais nulle part ils ne viennent aussi bien que sur la terre d’Afrique. Depuis l’occupation, ils semblent littéralement sortir de terre. On cite des pays où, inconnus il y a huit ans, ils possèdent déjà la moitié des biens. A Kairouan, le premier est venu en 1886; à l’heure actuelle ils sont quatrevingts, et bientôt ils auront accaparé le commerce de la ville sainte. Au fur et à mesure qu’on crée des débouchés, il pousse une fournée de Juifs pour les obstruer.
A Tunis, ils étaient naguère parqués dans un petit quartier malsain, sur le versant droit; aujourd’hui ils envahissent les rues lointaines : à chaque maison neuve de la Marine on voit des femmes juives accoudées au balcon du premier étage.
Il est fort difficile d’évaluer le nombre des Juifs à Tunis; sans doute il faudra, dans une dizaine d’années, doubler le chiffre de 30,000 qui semble être le leur.
Sans même s’occuper des différences du type, on distingue aisément les Juifs des Arabes. Ceux-ci portent tous, sauf les gamins, le turban blanc ou jaune ;
ceux-là portent la calotte rouge à gland bleu ; quelques-uns ont le turban, mais alors il est invariablement gros bleu. Les Arabes sont vêtus d’un burnous blanc, d’une robe de couleur claire, de pantalons blancs ; les Juifs, d’un manteau bleu, d’une veste courte et d’un pantalon très large d’étoffe grise.
Pour les femmes, un signe plus infaillible encore. Toutes les femmes arabes ont la tête voilée de noir, avec un mince filet pour laisser passer le regard ; toutes les Juives ont le visage découvert. Le costume des premières est un large voile blanc cachant un jupon d’étoffe brillante; celui des autres est une blouse très courte sur des pantalons larges serrés au genou. Les souliers seuls sont communs : de petits souliers trop courts de moitié, ce qui met le talon sous le milieu du pied. Cette mode, au bout d’un certain temps, enfle les chevilles et rend la jambe presque difforme.
Comme en France, comme partout, le Juif enfant est très beau. Il a de grands yeux noirs, un teint superbe, des dents éblouissantes, une grâce indolente dans la démarche. A Tunis, les fillettes juives, avec leur pantalon blanc et leur courte chemisette blanche, sont délicieuses. Leurs gestes sont charmants, leur rire frais et gai.
Mais en devenant hommes, les fils des Juifs se font lourds, épais ; leur teint se ternit, leurs yeux se voilent. La race demeure encore solide, mais on la devine lâche, louche, la proie d’appétits bas.
La fillette se transforme en boule de graisse. On la marie jeune, et dès son mariage elle subit un régime qui doit l’amener à peser trois cents livres, sous peine de déshonorer son mari. Le samedi, dans les rues, on voit passer avec stupeur des files de Juives ruisselantes
d’or et de bijoux, chamarrées comme des poupées de princesses, et qui font l’effet d’une procession de femmes géantes. Les jours ordinaires, avec leurs blouses
Terrasse de maison juive.
d écolières et leurs pantalons courts, leur monstruosité s accentue encore. Ces exquises fillettes au rire clair, à la démarche coquette, sont devenues des monceaux de graisse mal figée, le regard conservant pourtant un certain éclat.
Le luxe de la femme est le seul étiage de la fortune
cliez les Juifs. Ils mettent leur gloire à la vêtir de brocart d’or, à l’engraisser comme une poularde ; ils réussissent à la rendre énorme, mais non à la rendre belle. Dans tous ses atours, la Juive de Tunis est loin de rappeler ses coreligionnaires de Constantine, si jolies avec leur toque brodée crânement posée sur l’oreille, leur veste courte et leur pantalon de surah. Ici, enveloppées d’un voile accroché au sommet d’un bonnet pointu, elles paraissent toutes rondes, et leur figure bouffie, maquillée à outrance, comme leurs jambiers de drap d’or, les pierreries étincelantes de leur coiffe, comme les tons rosés de leurs babouches vernies, ne parviennent pas à leur donner un charme quelconque.
Si la femme arabe est peu coquette, la Juive l’est terriblement. Dans chaque chambre à coucher de Juive parvenue, il y a deux, trois et même quatre armoires à glace, portant bien apparent le chiffre du prix d’achat. Les meubles sont tous reluisants, criards. Seul ce qui est cher est beau.
Élevée sûrement, la jeune fille garde, mariée, les habitudes de son enfance. Elle lave la maison chaque jour, sans parvenir à la rendre propre, car les quartiers juifs sont les plus empuantis de la ville: on n’y marche que sur des immondices. Gela tient surtout à l’effroyable entassement des familles.
Dans une maison ordinaire, sans étage, composée de quelques pièces sur un patio étroit, il n’est pas rare de voir cinq ou six familles, toutes prospères, offrant une moyenne de six rejetons. Cela seul explique la population énorme de Tunis, qui est une ville assez petite et où les maisons possédant autre chose qu’un rez-dechaussée sont fort rares.
IMPRESSIONS DE VOYAGES Aussi les rues du quartier juif sont grouillantes. Étroites, pavées d’ordures, tortueuses, empestées, elles regorgent d’artisans, de marchands ambulants, de petites filles allant aux commissions; on y crie, on s’y dispute; mais toutes les phrases échangées sont des transactions. La fièvre du gain tient chaque passant. Dans les boutiques de trois mètres carrés s’entassent quatre ou cinq travailleurs. On y fabrique toutes sortes
Femme arabe. Gamine juive.
de choses, on y vend des légumes, des fritures, de la monnaie, des dattes, de la bijouterie, de la mercerie, du tabac, des chaussures, — des chaussures surtout. C’est prodigieux la consommation de souliers faite par un pays où les trois quarts des gens vont nu-pieds.
L’enfant juif va à l’école jusqu’à ce qu’il sache compter, — il l’apprend très vite. Lorsque ses parents pensent pouvoir l’utiliser, il reprend sa place dans la maison bondée, en attendant de se caser, maître à son tour. Le père cherche avant tout à placer son fils dans une maison de commerce; il sait que bientôt il deviendra un employé indispensable.
En effet, ces gens ont le génie des affaires. Depuis si longtemps ils sont parqués dans cette spécialité ! Ils n’ont jamais pu être ni soldats, ni juges, ni diplomates, ni artistes. En Orient, où leur nom est la plus sanglante injure, ils ont dû se réfugier dans le trafic de l’argent, et, l’atavisme aidant leur indiscutable vocation, ils en arrivent à être d’une prodigieuse habileté à faire suer l’or.
La vie du Juif de Tunis est plus simple que celle de l’Arabe ; elle se résume en deux mots : les affaires et l’économie. Aucune de ses pensées ne s égare, il ne songe jamais qu’à gagner le plus possible sur son travail et, surtout, sur le travail des autres. Quant à son économie, elle est poussée jusqu’à l’art.
On voit, le samedi, le mari et la femme rentrer à leur maison du quartier Carthagène. L’homme est vêtu d’un manteau de deux cents piastres ; la femme est chargée de diamants énormes, de bagues, de bracelets; ses mollets sont entourés de jambières de brocart d’or, et son voile lamé de soie représente la fortune d’un ouvrier. Assurément ce couple possède des milliers de louis. Avant de rentrer pour le dîner, le mari achète deux sous de foie de bœuf grillé en plein vent pai un marchand aux doigts sales. Ce sera le repas de cette famille dont les fils auront raison des Arabes avant les armées européennes.
De tous les métiers du Juif tunisien, le plus sérieux est le prêt d’argent à des taux invraisemblables.^
A l’âge de vingt ans, un Juif, avec l’argent prêté par son père, ouvre, dans le fond d’une impasse, une boutique louche où il installe un comptoir et deux chaises.
Et il attend.
L’Arabe passe, d’abord méprisant. Mais il entre bientôt en cachette, à la nuit. Très entant, incapable de résister à la tentation obsédante, il vient chercher cette chose mirifique : l’argent comptant. Il emprunte sur sa terre : elle vaut cent mille piastres, il peut bien s’en faire avancer deux ou trois mille. Avec ces pièces d’or il aura la femme qui manque à sa demeure, il nourrira
les siens, il s’achètera un beau fusil, un manteau pistache. Il signe. Et pour payer son premier billet il en fait un second.
Résultat : chaque semaine on vend au tribunal une dizaine de maisons arabes.
Dans cinq ans les Juifs posséderont la moitié de Tunis.
La haine du dépouillé est profonde, insondable ; elle ne se traduit guère pourtant que par des phrases de mépris. Un Arabe qui vous offre du raki vous dit en souriant :
« Vous pouvez en boire, il est bon; ce n’est pas de la liqueur pour Juif. »
Dernièrement on assassina un Juif fort riche, presque un Israélite, dans la rue Souk-el-Belat. En chœur les Arabes firent des vœux pour que le Sicilien — on ne doutait pas que le meurtrier ne fût un Italien du Sud — échappât à la justice. Allah a exaucé leurs vœux, l’assassin est inconnu.
Un signe de mépris plus grand encore est celuici : les Arabes laissent les Juifs voir leurs femmes. Pour eux, le Juif n’est pas un homme; ils n’admettent pas qu’une femme qui a l’honneur d’être Arabe descende à s’occuper d’un Juif. A Tunis, on est obligé de fermer la maison plus sévèrement ; mais dans les villages arabes des environs, à Bou-Saïd, à la Marsa, à Bhadès, chez les notables du pays, qui pour rien au monde n’admettraient un Boumi, le mercier juif pénètre, son éventaire chargé de bibelots sur la poitrine. Les femmes discutent avec lui, le traitent en être qui n’existe pas en dehors de son commerce.
Un des rares griefs des Arabes contre le gouvernement français est qu’il protège les Juifs. Jusqu’à l’occupation dernière, ceux-ci, aussi vieux que les Arabes dans Tunis, n’étaient pas parvenus en dix siècles à s’élever au niveau des autres habitants, à sortir de leur quartier. Lorsqu’un d’eux était, de notoriété publique , possesseur d’une grosse somme, les gens du bey lui cherchaient une querelle d’Allemand et le dépouillaient. Le Juif se taisait et recommençait, très reconnaissant qu’on voulût bien lui chercher une querelle et lui laisser la peau. Il était dans sa tradition d’éternel rançonneur des petits, d’éternel rançonné des grands.
Vii^uunnn'hilimmnfîninfr.T
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Depuis qu’on les traite en égaux, qu’on leur assure
ChaDgeur juif.
la protection commune, les Juifs se répandent de toute part et grimpent à toutes les échelles.
Les Arabes ne comprennent pas cette égalité. Pour eux, le Juif est un ennemi social, et les fonctionnaires qui les protègent sont des malins ou des niais. Leur croyance est que les vainqueurs partagent le fruit des scandaleux bénéfices de ces vaincus. Ils se révoltent contre une loi qui place tous les hommes au môme niveau.
Cette haine. absolue ne va pas jusqu’à mettre les Juifs en quarantaine. On leur achète volontiers des étoffes, des articles de mercerie. En revanche, jamais une plaisanterie, une familiarité quelconque. On a vu des Français épouser des femmes arabes; jamais un Juif' n’a pu prétendre à une pareille union.
Tenus ainsi à l’écart, les Juifs se contentent des joies de la famille et des voluptés de l’argent. Ils se promènent en gens sûrs de leur force et de l’appui des conquérants. Le samedi, ils arpentent par bandes les allées de la Marine, pendant que leurs femmes vont rendre des visites. Le reste de la semaine, ils se tiennent dans leurs échoppes, ne se mêlent ni de politique ni de questions locales, certains d’accomplir leur mission et de garder le bon bout.
Les Juifs tiennent à peu près tout le commerce de Tunis. Grands ou petits, ils accaparent ce qui touche à leur métier. Il y a deux ans, à propos d’une question de voirie, on voulut les soumettre à certaines formalités, entre autres les obliger à se servir du corbillard pour enterrer leurs morts. Ils s’abritèrent derrière leur religion pour refuser d’obéir : fort habilement ils embrouillèrent la question. Ils se mirent en grève; leurs boutiques furent fermées, toute transaction fut suspendue. Du coup, Tunis sembla désert, mort. Aucune
affaire ne se traitait plus. On put voir alors quelle puis-
Souk. Marché couvert.
sance financière et commerciale ils représentaient. Le gouvernement n’eut pas l’air de céder, mais il mit les
pouces; un arrangement permit au commerce de reprendre son cours normal.
La cérémonie du mariage n’a pas chez les Juifs l’imprévu et le pittoresque qu’elle a chez les Arabes. Ils épousent une fdlette qui a grandi à côté d’eux. Par contre, ils ont emprunté aux Arabes les manifestations publiques et assourdissantes de leur douleur. Lorsqu’un des leurs succombe, ils exposent son corps dans la cour intérieure, et sur les terrasses les voisins et les voisines accourent, éplorés, se penchent vers le cadavre, poussant des hurlements et s’arrachant les cheveux.
Le cimetière juif est curieux à voir : c’est un champ nu où les dalles de marbre s’alignent uniformément, de larges dalles blanches sur lesquelles sont gravées des prières.
En dehors des Juifs indigènes, il existe à Tunis quelques familles de Juifs de Livourne et de Gènes, puissants, vénérés, chefs de grosses maisons de banque ou de commission, établis avant l’expédition française, jouant un rôle important sur le marché. La venue des Français n’a pas ébranlé leur crédit, mais a diminué leur influence. S’ils ont de leur race la ténacité et l’habileté, ils ont de leur nation le caractère jaloux etrancuneux. Ils se tiennent à l’écart des autres Juifs, affichent un certain luxe, font semblant d’attendre sans inquiétude le retour de l’ancien régime.
Puis aussi quelques Juifs levantins, çà et là, en transbordement, roulant cette côte africaine où ils sont sûrs de rencontrer leurs frères triomphants.
Le Juif a au suprême degré cette force suprême : la patience. Il possède une ténacité incroyable, tout entière au service d’une seule passion : l’amour îe l’or.
IMPRESSIONS DE VOYAGES Mais il manque de courage moral et de courage physique. Le danger l’épouvante, même la fatigue au grand air. Il n’a foi en rien... qu’en son or.
C’était jadis une puissance formidable que l’or ; elle est aujourd’hui plus implacable, plus insolente que jamais. Pourtant c’est une force avilissante qui tient
Juif au travail.
toujours courbés ses partisans vers les vilenies sociales.
A Tunis, le Juif est le dissolvant le plus actif d’un vieux monde jusqu’ici intact. Comme il fera vendre les terres arabes, sans vouloir les acheter lui-même (il n’aime que l’or monnayé et ne veut pas se charger des propriétés qu’il n’a pas la force de gérer et qu’il n’ose confier à d’autres), les Français n’ont qu’à profiter de cet état de choses. Longtemps il y aura des biens à acquérir : sur cent terres vendues en Tunisie, il
n’en est pas deux dont le titre de propriété ne soit le gage d’un Juif.
C’est à la fois triste, immoral, et nécessaire, de s’associer à cette chasse aux vaincus.
IY
Les Italiens ne peuvent nous pardonner l’occupation de la Tunisie. Ce fut pour eux un coup terrible que cet établissement des Français sur une terre qu’ils pensaient être à leur merci. Leur dépit fut immense, et la plaie saignera longtemps.
Pour bien se rendre compte de la profondeur de leurs regrets et de l’intensité de leurs rancunes, il faut se souvenir que depuis cinquante ans ils s’établissaient peu à peu à Tunis, fondant des écoles, des institutions religieuses, créant des voies ferrées, organisant un service régulier de bateaux, monopolisant le commerce, italianisant de leur mieux la contrée.
Il leur semblait que, l’Espagne convoitant le Maroc, la France possédant l’Algérie, eux devaient tenir la Tunisie. Cela leur paraissait logique, forcé. Ils ne cachaient pas leur espérance et préparaient l’occupation.
Forts de l’appui de l’Allemagne, assez riches pour tenter l’aventure, ayant pour eux la puissance du fait accompli, ils n’étaient retenus que par un souvenir : celui de nos longs combats en Algérie. Ils se disaient que si la France aux coffres inépuisables, aux armées alors invaincues, avait mis trente ans pour s’implan-
ter en Algérie, eux ne parviendraient pas à soutenir une pareille lutte.
Coin du quartier italien.
Mais, à leur grande stupeur, la Tunisie, voisine de l’Algérie, identique de mœurs et de sol, accueille volontiers ses conquérants, remet son sort à une poignée de soldats.
Quelle surprise, et quel regret !
Ainsi cette colonie convoitée, couvée, qu’on n’osait brusquer de peur d’un soulèvement général, se livrait sans résistance !
D’autant que cette aventure fut admirablement menée. Sous un prétexte vague, on commença par agir, on discuta après.
Ahuris, vexés, honteux et furieux, les Italiens se courbèrent. Mais quelles haines farouches !
Du reste, pour l’Italien de Tunis le Français a toujours été un ennemi.
Nous comptons de nombreux amis dans la haute Italie. Il est des villes, comme Turin et Milan, où notre souvenir est cher, où nos idées sont en honneur. S’imaginer que les Italiens nous haïssent est une sottise. De Vintimille à Venise, de Lugano à Florence, on a pour nous une vive sympathie. Les races latines, dans leur débâcle graduelle, doivent se sentir les coudes, lutter ensemble pour les idées de justice et d’art qui sont leur glorieux et commun patrimoine.
Mais, en Italie comme en France, le nord ne ressemble pas du tout au midi. Rien ne diffère plus que la Normandie et la Provence. Les habitants d’au-dessus de la Loire n’ont rien de commun avec ceux d’au-dessous, sinon un langage déformé par l’accent.
Même le pays est tout différent. Le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, rappellent absolument la Provence. Ce sont les mêmes roches d’un gris bleu, nues, avec quelques touffes de lavande grillées au soleil, les mêmes oliviers pâles, la même terre rougeâtre et caillouteuse, le même ciel bleu aux rares nuages blancs , tandis qu’une ligne de démarcation très nette sépare en deux la France.
Plus rien, à partir du Charolais, ne fait souvenir de la vallée du Rhône. Des prairies grasses, un ciel boueux, des mœurs, des goûts contraires.
Il en est de même en Italie : entre Florence et Rome un grand changement se fait. Le paysan y devient plus jaloux, plus fainéant.
C’est le Midi de notre Midi.
La misère y guide les hommes. La superstition y remplace la foi. La civilisation s’arrête.
C’est de ces contrées maudites que viennent les Italiens réfugiés à Tunis. Ils fuient leurs mines de soufre, leurs roches impraticables, la faim qui les prend à la gorge et F éternelle déception de leurs éternelles rêveries.
Aussi les haines de ces gens-là sont sans trêve.
A Tunis, les Italiens fréquentent peu les Français. Plus anciens que nous dans le pays, beaucoup plus nombreux, ils ont, au contraire, des relations suivies avec les Arabes, et surtout avec les Juifs.
Leur quartier est opposé à la juiverie, sur le versant gauche, mais ils s’en éloignent souvent : ils s’égrènent le long des tramways, des voies passagères. Tous font un commerce et tous les commerces. Reaucoup tiennent un de ces débits de vins si communs chez eux, où, dans une sorte d’écurie, quelques tables en bois sont dressées contre trois tonneaux d’où l’on tire le vin devant les consommateurs. Un cheval est dans un coin, et dans un autre coin le lit des parents, caché par un rideau. Les enfants couchent sur la paille. Là se réunissent les ouvriers arabes, les cochers maltais, les commissionnaires, les bas employés des établissements royaux. On y boit du vin de Marsala ou d’Asti.
Parfois on adjoint à l’établissement un bal public :
c’est une salle sans plancher, meublée d’une banquette de bois fixée au mur. Des gamins y dansent entre eux au son d’un piano mécanique.
Contrairement à leur habitude, les Italiens font ici peu de bruit; on les voit passer sombres, bilieux, toujours par bandes.
Ils attendent le jour de la revanche.
Quelques-uns, pourtant, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ont installé des boutiques bien achalandées et qui prospèrent ; leur verve familière et lourde s’y donne libre cours. Ceux-là rient très fort, pour les autres sans doute. Les autres luttent contre la misère avec résignation, presque heureux matériellement dans ce pays doux où l’argent n’est pas rare, où l’on peut gagner quelques sous sans trop travailler. A côté de leur existence d’autrefois, celle-ci est clémente.
Aussi voit-on encore, meme à présent, débarquer les Siciliens et les Napolitains, noirs, secs, farouches, pareils à une nuée de ces criquets du Sud qui dévorent l’écorce des arbres.
Très catholiques, les Italiens célèbrent les fêtes dans leurs églises, chez les religieux de leur pays. Leurs mœurs se ressentent de leur situation difficile ; ils n’ont pas la grosse joie de chez eux, ils ne chantent jamais. Là-bas ils formeraient des orphéons et manifesteraient par les rues à tout propos. Ici ils se tiennent sur la réserve. Ils fréquentent des cafés spéciaux, ne perdent aucune occasion de bouder, sans chercher à créer des incidents, mais prêts à grossir démesurément les plus minces. Ils n’ont qu’à lire leurs journaux pour savoir que la solution de la question tunisienne n’est pas à Tunis, qu’elle se réglera sur les Vosges.
Dans la haute ville,
Dans la prochaine guerre, si redoutable que tous la redoutent, bien des questions seront remises en jeu. L’Angleterre peut être réduite à quitter l’Égypte, et nos plus vieilles possessions nous seront contestées. Aussi espèrent-ils gagner la belle de cette partie perdue. L’occupation française n’est qu’un incident : le sort de la Tunisie s’établira définitivement après la prochaine guerre.
Oh! ils ont foi dans le triomphe de leurs alliés! Ils applaudiront à l’écrasement de leurs frères latins, en savourant une vengeance qu’ils se savent incapables d’exercer eux-mêmes! Ils sont fiers d’être la cause de cette lutte ; il est fort possible que le premier coup de feu parte de Tunis.
Comme tous les faibles méchants, ils crient avant qu’on les batte, et appelleront à leur secours leurs alliés sans qu’on ait rien commis contre eux. Cette tactique est déjà la leur : il est curieux de leur voir donner aux plus infimes incidents une importance énorme. Personne ne s’y trompe, eux moins que les autres, mais ils espèrent lasser ainsi l’indifférence de leurs amis et de leurs ennemis.
Tunis compte aussi des Maltais en nombre respectable. Depuis longtemps la petite île de Malte envoie ses enfants dans tous les ports de la Méditerranée, où l’on désigne, du reste, sous le nom de Maltais toute cette tribu de gens aux mille métiers qui encombrent les
quais de débarquement, à l’affût d’un voyageur à exploiter.
Ils ont les cheveux crépus, le nez plat, les yeux noirs, le teint olivâtre, les épaules solides ; ils sont très verbeux, très en gestes, toujours criant et s’agitant.
Tour à tour charretiers, cicerone, cireurs de bottes, commissionnaires, marchands ambulants, cochers de fiacre, bas courtiers, etc., etc., ils grouillent autour des navires, s’arrachent les corvées les moins nobles et les plus pénibles, prêts à accepter de minces salaires après des chicanes sans fin.
Ils vivent d’un morceau de pain bis et d’un sou de piments rouges. Ce sont des écumeurs de port, dangereux à Tripoli et à Alexandrie, gênants seulement à Tunis, à Marseille et à Palerme.
Vêtus à la diable, d’un burnous délabré ou d’un reste de jaquette, coiffés d’une casquette, d’un turban ou d’un fez, la poitrine velue, la ceinture rouge couvrant tout le ventre, les pieds nus, ils se tiennent aux endroits les plus fréquentés des villes où ils opèrent. Ils parlent, mais fort mal, toutes les langues des riverains de la Méditerranée, et les mélangent dans un idiome atroce. Ils ont même des logements et des ménages, car ils se marient au hasard et sèment sur le pavé des quais des enfants de race indécise, qui serviront comme mousses avant d’hériter les mille métiers de leur père.
A Tunis, le Maltais n’est pas toujours cela. Établi ici depuis longtemps, il a gardé, grâce à la proximité de son île, sa race à peu près intacte. Même il y a nombre de familles maltaises considérables et justement considérées.
La femme du Maltais est toujours simple, modeste, jolie ; on la reconnaît à sa tenue discrète, et surtout à une sorte de mantille particulière, noire et raide comme une capote de cabriolet.
Naturellement les Maltais fréquentent de préférence les Italiens, mais ils n’ont aucune hostilité contre nous. Us ont trop souvent des querelles pour souhaiter une guerre : lorsqu’on joue du couteau comme eux, on ne connaît pas les colères que donne la réaction d’un trop long repos.
Leur scepticisme est aussi profond que leur philosophie.
Ils jouissent partout d’une énorme réputation de « roublardisme ». Us la méritent.
Un proverbe arabe dit qu’il faut trois Français pour rouler un Juif, et trois Juifs pour rouler un Maltais. En effet, le Juif se laisse emporter par sa soif de l’argent ; le Maltais, plus cynique, calcule toutes les façons de voler son client.
Les Juifs jouent admirablement aux cartes et aux autres jeux ; un Européen gagnera très rarement un Juif à F écarté ; le Maltais le bat sans effort : il trouve toujours dans le jeu autant de rois qu’il en faut pour s’assurer la partie. Dans chaque port, c’est le Maltais qui tient la boutique la mieux achalandée, qui se charge de vous procurer les objets introuvables, très accommodant, très poli, jugeant avec certitude, d’après la tête du client, du prix à demander.
Les Marocains sont tous concierges, et tous les concierges sont Marocains. Cette fonction leur va à merveille. Très décoratifs, l’air féroce, insolents envers les humbles et conservant leur dignité devant les puis-
sants, ils gardent fort bien les maisons modernes et les portes d’octroi.
Concierge.
On les distingue à leur burnous rayé noir et blanc, à une sacoche de cuir portée en sautoir et à un petit sabre recourbé à manche d’ivoire.
Lorsqu’ils ont amassé, à leur délicat métier, une
certaine aisance, ils retournent au Maroc et sont remplacés par des parents à eux, car leur monopole est incontesté.
Tout au bout de l’échelle viennent les nègres de l’extrême Sud, employés comme terrassiers ou casseurs de pierres.
Ceux-ci sont hideux, sales, habillés de loques sordides. On les embrigade et on leur fait battre l’argile pétrie qui recouvre les terrasses des maisons, ou bien on les aligne sur la route, un tas de cailloux devant eux. Pour les obliger à travailler régulièrement, un des leurs récite une sorte de litanie dont ils reprennent le refrain en chœur, en frappant le sol de leurs instruments.
Ici, presque plus rien d’humain. Plus laids que les singes et beaucoup moins intelligents, ces malheureux se grisent les jours de paye pour reprendre, abrutis, leur collier de misère. Leur seule notion intellectuelle est une sorte de gouaillerie haineuse contre les riches. Leurs visages d’ébène, aux yeux jaunes, aux dents jaunes, ne s’éclairent que pour chanter, dans l’ivresse, des refrains étranges, au rythme énervant. Ils viennent tous du désert, la civilisation leur imposant sa loi commune ; le travail ne leur permet qu’une consolation, l’ivrognerie. Il est à craindre qu’elle n’en tire jamais rien.
Le mélange de ces races si diverses, de ces appétits si opposés, fait de Tunis une ville sans gaieté, où cha-
cun se méfie de son voisin, où rien de commun ne réunit les âmes, une sorte d’immense auberge peuplée de bandes jalouses.
Les Français , assez forts pour faire respecter les traités, mais trop peu nombreux pour imposer leurs mœurs, se tiennent à l’écart, laissant faire le temps. Les Arabes, soumis, fatalistes, acceptent sans enthousiasme comme sans regrets les faits accomplis ; les Juifs sont indifférents; les Italiens, silencieux et sombres.
Dans ces conditions, il est impossible d’espérer un de ces efforts qui seuls fondent très vite les villes nouvelles.
D’ailleurs la situation géographique et politique de Tunis se prête peu à une transformation rapide.
Pour apercevoir la mer, il faut montera la Casbah, tout en haut, et encore voit-on à peine une ligne bleue, très loin. Des quartiers de la ville neuve, la seule qui puisse s’agrandir et s’embellir, on ne voit même pas le lac. Pour posséder une promenade agréable, il faudra établir des quais au bord de la rive, comme à Genève par exemple. Mais cette rive est fangeuse : on devra creuser partout où voudra passer un bateau ; on n’aura plus un lac, mais un vaste port aux eaux mortes et, par conséquent, toujours sales.
Et puis, les allées de la Marine s’enfoncent droit dans l’eau et, en formant deux rades, gênent la vue.
Cette vue même est assez ordinaire : une ceinture de montagnes bleuies à droite; à gauche, des collines d’oliviers ; derrière, une plaine marécageuse ; en face, une bande de terre et un village blanc.
Pourtant de beaux quais sont toujours beaux. Il s’agit de créer ces quais. Quilès construira? Du port aux dernières maisons actuelles il y a deux ou trois cents
mètres. Qui créera ces quartiers ? Les Arabes? Ils n’y songent guère. Les Italiens? Ils n’ont pas le sou. Les Juifs? Ils placent leur argent dans de meilleures conditions. Les Français? Ceux qui viennent en Tunisie colonisent; leurs capitaux exigent d’autres garanties.
Les agents français feront bien d’étudier cette question et de diriger les mouvements dans un sens prati¬
que et productif. Aujourd’hui la vie mondaine est concentrée sur les allées de la Marine, une promenade bête, plaquée de bâtisses disparates et hideuses et qui conduit à des baraques de douaniers. Ne valait-il pas mieux établir une rue longeant le lac, préparer dignement le voisinage du port?
Ce quartier neuf est banal sans excuses, et rien n’indique que les promeneurs pourront un jour contempler autre chose que des arbres rachitiques et des guinguettes de Maltais.
Les voyageurs qui viennent chercher à Tunis les
Terrasse du quartier juif.
splendeurs de l’Orient éprouvent une indicible désillusion. On croit trouver ici le luxe du Caire ou de Stamboul, les équipages aristocratiques et les laquais chamarrés qu’on admire à la promenade de Choubra, les hôtels splendides, les cercles bien tenus des villes du Levant. Et on tombe sur une ville impraticable, à laquelle s’ajoute péniblement un quartier piteux, affreusement laid. On voit moins passer d’équipages qu’à Pont-Audemer ou à Béziers. Le résident de France lui-même sort en voiture de place. La cathédrale est une chapelle de village. Les maisons les plus hautes sont des bâtisses vulgaires. A peine, çà et là, une villa bien tenue ; aucun train de maison ne se montre aux badauds dépités.
Dans ce décor, des Juifs se promènent, des officiers, des Italiennes en costume simple, presque négligé, quelques visiteurs ennuyés, tous par petits groupes gênés d’être réunis.
Pas de théâtre : un café-concert très ordinaire qu’on sous-loue à des troupes de passage.
On projette de construire un casino. Ce casino pourrait bien apporter à ce quartier l’animation qui lui manque. Bien entendu, on y autorisera les jeux. Or, l’Arabe est joueur, l’Italien l’est énormément, et le Juif encore plus. Le premier n’a pas beaucoup d’argent ; le second n’en a guère, mais le troisième suffirait à alimenter une cagnotte gigantesque. D’ailleurs, chez les Italiens comme chez les Arabes, il y a des riches, sans compter qu’il n’est pas nécessaire de l’être beaucoup pour venir s’asseoir devant un manège de petits chevaux.
Malgré tout, Tunis est une ville très curieuse à vi-
siter, précisément parce que la ville nouvelle, cette sous-préfecture attristée, n’a presque rien de commun avec elle. Elle est demeurée intacte. C’est la ville arabe sans les éblouissements de l’Orient, sans le luxe des chefs et l’éclat des fêtes, mais avec son caractère propre, sa saveur originelle. Rien n’a bougé depuis bien longtemps de ses costumes, de ses maisons, de ses
La Goulette.
mœurs. On est chez l’Arabe, on peut l’étudier, le juger ; on pénètre chez lui pour la première fois sans effraction.
Et s’il ne laisse pas entrer dans sa demeure le chrétien, le Roumi, il ne le considère plus comme un oppresseur. Il lui loue volontiers une partie de sa maison, il rend de fréquentes visites à ses locataires, toujours discret et empressé. Les femmes des chrétiens rendent visite à ses femmes quand il leur plaît ; elles bavardent ensemble, on choie les nouvelles venues, on s’amuse beaucoup de leur nervosité.
Depuis trois ou quatre ans, les Français cherchent à se loger dans la vieille ville. Aux maisons modernes avec le voisinage des inconnus, le bruit, les moustiques, la cherté du loyer et la maussaderie de la vue, ils préfèrent les appartements clairs des quartiers hauts. Ils se font au charme de cette existence toute intérieure, de ce patio aux colonnes de marbre qui n’a d’autre toit que la voûte du ciel ; ils sont à l’aise dans les grandes pièces aux murailles sourdes recouvertes de porcelaines vernies, sur les dalles de marbre, sous les plafonds peints de couleurs riantes. L’été, ils montent sur les terrasses et passent des heures exquises à suivre le panorama de la ville endormie et des collines bleuies par l’ombre.
Bientôt les fonctionnaires et les officiers demeureront tous dans ces maisons, abandonnant volontiers les balcons des rues neuves aux Juives en blouse criarde et en culotte ridicule.
Mais cette invasion progressive pourrait bien chasser de Tunis nombre d’Arabes qui acceptent volontiers le protectorat. Toutes les intimités ont leur lune de miel, toutes les lunes de miel ont une fin.
Il est dans le tempérament de l’Arabe de fuir tout contact avec le Roumi, non pour lui, mais à cause de ses femmes.
Peu à peu, sans rancune comme sans regrets, il quittera sa demeure entourée d’étrangers. Il ira chercher plus loin, dans les terres, cette tranquillité de la maison qui lui est nécessaire, cette quiétude de son cœur, à laquelle il sacrifiera bien volontiers ses plus chères habitudes.
A Alger déjà on ne compte plus d’anciens proprié-
taires arabes; les rares musulmans qui y demeurent ont une grave raison pour surmonter leur répugnance du coudoiement constant des Européens.
A Tunis, les indigènes sont plus sociables ; il est à croire cependant que dans une vingtaine d'années leur nombre aura diminué de moitié.
Ils seront remplacés, au fur et à mesure, par les Juifs triomphants. Car ce sont les Juifs qui ont le plus gagné au nouvel état de choses; ils prennent pied partout où il y a place pour un de leurs orteils.
A l’endroit où la promenade rencontre les remparts de la ville se trouve la porte de France. C’est le centre de tout mouvement. De là partent les tramways qui enserrent Tunis; là grouille la population bizarre des Maltais obséquieux, des Arabes vendeurs de gâteaux, des gamins cireurs de bottes, des Italiens fainéants discutant tout le jour sans songer à rien, des Marseillais échoués, de tout un monde criant, gesticulant, à l’affût d’une piastre ou d’un voyageur paraissant en posséder une.
De l’autre côté de la porte, une petite place. Meme public. Puis deux rues grimpant jusqu’à la caserne ou casbah de zouaves, suivant l’arête de ce dos d’âne que forme la ville. La rue de l’Église et la rue de la Casbah, sont très passagères, tortueuses, étroites, encombrées au delà du possible. Les boutiques y empiètent sur la chaussée, des boutiques de toute sorte regorgeant de marchandises, mal tenues, empestées. A droite est la juiverie, à gauche le quartier préféré des Italiens, et à partir du milieu de la montée les rues habitées par les Arabes riches. Ici le pavé est propre, les maisons closes. Peu de boutiques; le commerce est parqué dans des marchés couverts.
Tandis qu’en bas, soit à droite soit à gauche, dans les quartiers peuples de Juifs, d’Italiens et d’Arabes pauvres, une incroyable accumulation de gens, de bêtes, d’ordures.
A chaque maison, des boutiques, sortes de trous sans air et sans jour, où un homme se tient enfoui sous ses marchandises. Tous les vingt mètres, un fabricant de gâteaux frits. Dans un chaudron plein d’huile il prépare des pâtisseries diverses. L’huile employée est de qualité inférieure, et l’odeur de cette friture rancie atroce. Le malheur veut qu’elle emplisse chaque rue. C’est l’odeur caractéristique de Tunis : elle est absolument écœurante.
Pour lutter contre ce parfum diabolique, d’autres boutiquiers préparent sur le gril des tranches de foie de bœuf, des poissons et des tripes. De là aussi s’élèvent des odeurs étranges : à elles deux, elles empêchent de sentir la puanteur des tas d’ordures; puis, des boutiques de bouchers, larges d’un mètre, où le négociant détaille sa viande sur sa porte transformée en étal, et lie avec une ficelle les paquets vendus, de sorte qu’on voit souvent des passants tenant au bout d’une corde des rognures de viande; — des fruitiers dans un entassement de piments rouges; des cordonniers, leur échoppe tapissée de semelles; des débits de tabac, des cabarets où six clients peuvent à peine prendre place, des vendeurs de pois chiches, des pileurs de café, des charbonniers, des teinturiers, des écrivains publics, des changeurs, des marchands de nougat.
Dans ces rues, où trois hommes ne peuvent passer de front, des files de chameaux s’avancent, l’air majestueusement bête, chargés de charbon de bois. Des ânes
les suivent, de petits ânes aux naseaux fendus, portant des peaux de bouc remplies d’huile, en trottant avec leur propriétaire à cheval sur l’arrière-train, à la naissance de la queue ; et aussi les carrosses des gens du bey, des mules montées par des Arabes riches.
Des mendiants par couples. Ils vont dans les cawagi, l’un tapant sur un énorme tambour de basque, l’autre jouant d’une musette grotesque. L’un après l’autre ils chantent, très larmoyants.
Des aveugles, beaucoup. C’est effrayant la quantité d’aveugles qu’il y a parmi les habitants de Tunis. Meme ceux qui jouissent de la vue ont souvent les yeux fatigués.
Les vieillards infirmes mendient aussi, de préférence accroupis à l’entrée des mosquées.
Deux ou trois nègres ont une manière originale de récolter quelques sous. Dans un encensoir à peu près pareil à ceux de nos églises, ils font brûler un mélange d’encens et de lavande fort agréable. Devant chaque magasin ils s’arrêtent, laissant fumer leurs essences, et les boutiquiers, peu accoutumés à ce régal olfactif, leur jettent une caroube.
On a souvent à chasser devant soi les mendiants, ou les chiffonniers, armés comme les nôtres, mais encore plus sales, et tous nègres, ou les gamins portant le pain au four, car il n’y a pas de boulangers à Tunis pour les Arabes ou pour les Juifs : chaque famille fait son pain, et on va le cuire dans les fours du quartier.
Les jours de fête sont le dimanche pour les Européens, le samedi pour les Juifs, et le vendredi pour les Arabes. Pour les musulmans, le jour du repos ne comporte pas, comme dans les autres religions, l’obligation de cesser tout travail.
Le jeudi, au coucher du soleil, l’Arabe redouble ses prières et ses ablutions; pendant la journée du vendredi, il est plus recueilli; les femmes se rendent à la mosquée, mais presque toute manifestation s’arrête là. Les boutiques et ateliers arabes restent ouverts le vendredi, tandis que le repos du sabbat est scrupuleusement observé par les Juifs. Du vendredi soir au lendemain après le coucher du soleil, ceux-ci ne doivent pas faire œuvre de leurs dix doigts : ni allumer du feu ni toucher de l’argent. Ils ont soin d’assurer d’avance les empiètes nécessaires. Par leurs rues aux boutiques closes ils se promènent, endimanchés : c’est Je repos absolu.
Ce sont encore les Européens qui accueillent le plus volontiers leur dimanche. Les Italiens ont le respect des jours saints, et les Français, presque tous fonctionnaires ou officiers, désirent ce congé qui les délivre des corvées quotidiennes.
Le sabbat est, pour l’étranger, le plus intéressant des jours de fête; il assiste au défilé des Juives qui s’ennuient par les rues; on les regarde à leur balcon, en toilette de gala, criardes, éclaboussant les façades de reflets fulgurants. C’est fort divertissant, étant donné le développement prodigieux des Juives mariées; c’est aussi fort gracieux, car les fillettes sont ravissantes dans leur voile de soie blanche d’où émerge leur tête rosée aux yeux de velours. Ces dernières sont le seul charme, la seule poésie de Tunis.
Quant aux femmes arabes, on peut deviner si elles sont riches ; il est impossible de deviner si elles sont jeunes ou jolies. On entrevoit parfois leurs mains, qu’elles cachent d’ordinaire sous leurs voiles ; ce sont
des mains soignées, aux doigts courts, dont les ongles
Porte de mosquée.
sont odieusement rongés. Leurs yeux, à travers la mince solution de continuité des deux voiles noirs qui
entourent la. tête, semblent tous les mêmes. En France, si la mode prenait de se cacher le visage, — il n’y a rien à craindre pour l’heure, — si les Françaises ne montraient de leur figure que leurs yeux, on aurait déjà de précieuses indications. Les prunelles seraient bleues ou noires, ou couleur noisette, ou grises ; le regard serait profond, ou railleur, ou triste, ou pétillant, ou niais, ou de cent autres façons. Au contraire, les yeux des femmes arabes sont tous les mêmes : noirs, aux prunelles petites, aux paupières noircies, au regard à la fois étonné et veule.
La rue de Tunis est encore curieuse par les cris qui s’y élèvent et le jargon qu’on y parle. Chacun vante sa marchandise, chacun veut aller plus vite que la foule.
Or, l’Arabe étant d’une extrême indolence, il faut des cris furieux pour appeler son attention. Les âniers, les chameliers, les balayeurs, les cochers, sont obligés de prévenir à chaque instant les passants qu’on va les écraser ou les renverser : c’est à peine si les passants s’en inquiètent.
Traverser une ville arabe avec une voiture est un supplice. D’abord, les roues touchent des deux côtés les maisons, et puis on se heurte à tout moment à des gens qui bavardent ou demeurent plantés au milieu de la rue, étrangers au monde extérieur.
Le tracé tortueux des ruelles oblige à se passer de charrettes. Sur dix rues, il y en a huit où une voiture ne peut pas circuler; il n’y en aurait pas une où ne s’accrocheraient les chariots.
Alors on a recours aux Arabes pour porter les fardeaux. Doués d’une force prodigieuse, les gens em-
IMPRESSIONS DE VOYAGES ployés à ce métier de portefaix mettent sur leur dos
Quartier arabe.
les sacs, les meubles les plus lourds : c’est leur front seul, ceint d’une corde plate, qui soutient tout le poids du fardeau ; on les voit ainsi traverser la ville chargés d’un piano ou d’une armoire à glace.
Les tramways qui desservent les nouveaux quartiers ne font pas leurs frais, mais ceux des faubourgs arabes sont très prospères. Les Arabes les prennent d’assaut, parfois même des Juifs s’offrent un voyage de deux sous. La concession a été faite à une société belge, qui n’emploie que des conducteurs italiens. On ne trouverait peut-être pas un nombre de Français suffisant pour remplir ces fonctions ; en tout cas, les Italiens travaillent à bien meilleur compte. Et puis, le costume les flatte beaucoup. On leur donne, en plus de leurs maigres appointements, le droit de se croire importants. Les simples conducteurs ont quatre galons, et les contrôleurs portent des bottes à l’écuyère.
La ville haute est tranquille, presque austère.
Ici, chez les Arabes aristocrates, on n’a pas à craindre l’odeur de friture rancie et les cris agaçants des vendeurs de nougat. Les rues sont nettes, les maisons, blanches, sont entourées de silence. On peut marcher lentement; les voies sont peu fréquentées, et par des passants graves et comme recueillis.
Par les portes entre-bâillées on aperçoit, de loin en loin, quelque cour intérieure d’un délicieux effet ; une rangée de portiques aux colonnettes de marbre, aux corniches sculptées avec la patience incroyable des Orientaux, ou encore un oranger pliant sous ses fruits et des corbeilles de bananiers.
Dans ce quartier, proche le rempart, se trouve l’endroit le plus pittoresque de Tunis, — dans le sens banal du mot. Les Arabes pauvres s’y réunissent pour écouter des chanteurs et voir des Touaregs charmeurs de serpents.
Ils s’accroupissent en rond autour du bateleur et as-
IMPRESSIONS DE VOYAGES sistent à une représentation coupée par des quêtes assez fructueuses. Les Touaregs, avec un bagou infernal, dépeignent les difficultés et les dangers de leur travail ; en effet, les serpents qu’ils sortent d’une sacoche de cuir et avec lesquels ils jouent font des blessures mortelles.
Le visage méchant brûlé parle soleil, ces fils du Sud ont des gestes étranges, une verve merveilleuse. De temps à autre ils se frottent les lèvres avec une plante qui les fait saliver comme des épileptiques.
Leur furie contraste curieusement avec le flegme assoupi des spectateurs.
Quant aux conteurs, ils ont des chansons très drôles, paraît-il. Mais leur façon de chanter est horripilante. Comme les muezzins crieurs des mosquées, ils tiennent la note jusqu’à bout de souffle. Celui-là passe pour le plus artiste qui fait durer plus longtemps le même son.
Cette sorte de fête foraine est la plus amusante promenade pour les Européens.
Tunis ne possède aucun monument remarquable. Dans la nouvelle ville on construit un hôtel des postes colossal — pourquoi? — et on projette des écoles et des théâtres.
Pour l’heure, rien.
Au sommet de la ville, devant la casbah des zouaves, une place rectangulaire où se concentrent les services publics dans des palais banals. Un d’eux est occupé par la direction des finances, un autre par celle des travaux publics. Dans le troisième, le bey vient, chaque samedi, présider le conseil de ses ministres et s’occuper des affaires de la régence.
Non loin de là est le réservoir qui distribue l’eau aux
Tunisiens. L’eau est très bonne à Tunis, claire, fraîche, toujours très pure. C’est à sa qualité — et à la violence des vents du nord — qu’on doit sans doute la salubrité d’une ville sale et empilée, car jamais à Tunis un cas de choléra, jamais une épidémie.
L’eau arrive de loin, de Zagliouan, à soixante-quinze kilomètres vers le sud. Des sources abondantes sont captées dès leur sortie de terre. On les amène par des canaux couverts. Ces sources ne baissent pas sensiblement en été.
C’est de là que venait l’eau de Carthage. Depuis une cinquantaine d’années les beys l’avaient donnée à leur tour aux habitants de Tunis ; ce sont les Français qui, dernièrement, ont su la distribuer dans les quartiers, la répartir d’une façon intelligente.
Des bornes-fontaines elle est portée dans les maisons par des Arabes, qui la vendent deux sous l’outre de peau de bouc.
Au-dessous du château d’eau construit dernièrement se trouve le tombeau des beys ; c’est, dit-on, fort curieux à l’intérieur; au dehors c’est une bâtisse vulgaire.
Au fond, à Tunis il n’y a absolunent rien à voir que la rue; mais elle est intéressante à étudier, et on peut s’y promener à son aise. Tous, Arabes, Juifs, Italiens, s’écartent devant les Français ; jamais un mot désagréable ne leur vient aux oreilles, jamais leur flânerie n’est troublée par la grossièreté d’un passant ou l’ivresse d’un ouvrier.
Les environs de Tunis n’offrent guère plus d’attractions que la ville elle-même.
La campagne commence aux remparts : une campagne fertile, mais monotone, des collines d’oliviers et des champs de blé.
Peu de villages. Du côté de la mer seulement cinq ou six bourgades égrenées le long du lac.
Ce lac est bordé par deux chemins de fer, l’un français, faisant partie de la concession Bone-Guelma, l’autre propriété de la Compagnie italienne Roubattino. Ce dernier chemin dessert la Goulette, le port de Tunis ; et, sans doute, si les actionnaires avaient voulu le vendre à la France, on n’eût pas songé à creuser à travers le lac un chenal pour amener les navires aux quais de la capitale. Mais les pourparlers n’ont pas abouti, et tout demeure italien dans cette exploitation. Seules les plaques d’assurances fixées aux murs de la gare montrent en quelle estime nos rivaux tiennent les garanties de nos sociétés.
Cette voie ferrée accapare naturellement les voyageurs; un bateau-mouche pareil à ceux qui vont du Pont-Royal à Saint-Cloud fait cependant depuis quelques mois la navette entre le port et la ville. Mais le chemin de fer italien ne sera atteint que le jour où Tunis sera port de mer.
La Goulette s’agrandit chaque jour. C’est un gros bourg italien, avec des maisons aux volets verts et aux
terrasses blanches, coquet, bien que tenu avec la négligence habituelle aux enfants de Naples. Le bey y possédait naguère un arsenal pour ses canons rouillés, et des galères pour les voleurs, employés au balayage de la ville et au service du port.
C’est à la Goulette qu’on coupe la langue de terre large de quelques pas qui sépare le lac de la mer. Les travaux sont fort avancés. Le canal formé par deux chaussées de béton qui guideront le bateau jusqu’aux quais de Tunis, est aux trois quarts achevé. Les travaux, pris à l’adjudication par la Compagnie générale des Batignoles, doivent être terminés en 1894. Ils le seront probablement l’an prochain.
Quelques villas se construisent à la Goulette. On vient s’y baigner l’été, voir la mer et les navires qui se balancent à cinq cents mètres dans la rade magnifique. Deux de ces steamers sont mouillés à poste fixe : F Hirondelle, chargée de protéger les nationaux, et le Triboulet, un gentil bateau blanc appartenant à l’administration des Services maritimes. D’ordinaire il y a en plus cinq ou six navires, tant de la Compagnie transatlantique que de la Compagnie italienne Florio Rubattino. Peu de navires marchands : les difficultés du débarquement aplanies, ils seront plus nombreux.
La garnison française y est assez importante, mais il n’y a pas cent Français établis. Pas dix Arabes, mais des flots de Juifs.
A mesure que le nombre des Européens grandira à Tunis, l’importance de la Goulette diminuera; on s’y rendra cependant en été pour fuir la maussaderie de la ville, la chaleur suffocante et la puanteur des rues. On se réfugiera auprès de la mer, dans la gaieté du
rivage, — gaieté un peu bruyante parfois; — les Italiens, gênés à Tunis, prennent ici leur revanche. Au mois de juillet, on compte plus de dix cafés-concerts, sans prétentions, mais assourdissants.
A côté de la Goulette est Khérédinne, petit village
Le lac à la Goulette.
en voie de formation, groupé autour du palais de ce Khérédinne qui fut premier ministre de Sadock et devint ensuite grand vizir à Constantinople. C’était un homme d’une haute intelligence : à la cour du sultan, on le cite comme un des meilleurs diplomates du siècle. A la Goulette, il ne trouvait pas l’occasion de montrer sa force. Il se contentait de s’amuser d’une façon originale.
Un de ses passe-temps favoris était de jouer aux cartes avec son cuisinier. Comme le pauvre diable eût été écrasé par la disproportion des fortunes, son enjeu était les vêtements qu’il portait sur lui. 11 perdait d’abord sa veste, puis sa culotte, puis sa chemise, que Khérédinne jetait aussitôt à la mer. Quand le cuisinier était absolument nu, le ministre l’oubliait sur la terrasse jusqu’au lendemain. Les nuits d Orient sont clémentes. Le grand vizir est mort, et le cuisinier vit toujours, riche d’argent et de souvenirs.
Ce palais de Khérédinne sera probablement la résidence du successeur du bey actuel.
Au-dessus de ce palais se trouve une colline où Mgr de Lavigerie a fait construire une fort belle cathédrale, à l’endroit même où mourut saint Louis, en
C’est aussi là, sur toute cette contrée, que s’étendait Carthage.
11 ne reste plus rien de la grande rivale de Rome. Quelques pièces de monnaie recueillies dans des tombeaux et réunies avec un soin pieux par un des pères blancs du collège, qui a installé un véritable musée ouvert au public. Çà et là quelques citernes, des plaques de marbre, des bouts de colonnettes, des lampes et des débris d’armes.
Alors que les fouilles déterrent et reconstruisent Ninive et Thèbes, on ne peut rien connaître de la cité d’Hamilcar.
Pourtant on tressaille malgré soi en entendant un employé de chemin de fer crier à une modeste station : « Carthage! »
Dominant la colline sur laquelle s’étendait la ville
célèbre, un ‘village arabe : Sidi-Bou-Saïd. C’est une bourgade vénérée; elle est comme sanctifiée par la présence des nombreux marabouts qui s’y retirent. Aucun Européen, aucun Juif; on n’y louerait pas à un infidèle un coin de maison ou un mètre de terrain. Les
Chenal de la'Goulette.
rues en sont propres et tristes, comme celles de la haute ville à Tunis; les habitants y sont tous riches.
Par un temps clair, on aperçoit du sémaphore les montagnes de la Sicile.
Ensuite, en revenant vers Tunis, sont les immenses propriétés du cardinal de Lavigerie. Elles produisent un vin blanc renommé. Le primat d’Algérie possède deux palais : un pour l’hiver, au bas de la colline,
splendide avec ses terrasses étagées et ses jardins merveilleux; l’autre pour l’été, regardant la mer.
Puis la Marsa, la station à la mode, où les riches Tunisiens, y compris le résident de France, ont des maisons de campagne.
De l’autre côté du lac, à droite, un seul village : Rhadès, très arabe, fermé aux Roumis.
Les champs d’oliviers commencent tout de suite après, sans plus rien qui les égaye, et la plaine morne, brûlée.
A signaler cependant aux portes de Tunis un abattoir monumental, — pourquoi? — la manufacture de tabacs, une caserne d’artillerie et un hôpital très bien compris, très vaste.
Et rien autre. Pas une promenade, pas un but d’excursion. Le seul pays à voir est la Marsa. Il faut aller rever une heure sur les ruines de Carthage et visiter le palais du bey, saluer le passé lointain et le passé d’hier.
C’est à la Marsa qu’habite Ali-Pacha-Rey, le prince régnant de Tunisie.
La coutume oblige le souverain à demeurer ailleurs que dans un palais où est mort un de ses prédécesseurs. L’oncle de ce- Sadock qui nous a appelés à Tunis étant mort à la Mohamédia, lui vint habiter près du Rardo. On abandonna, la Mohamédia, qui n’est plus aujourd’hui qu’un monceau de splendides ruines, car autour du palais d’Ahmed s’étaient groupées les habitations
des gens de la cour, et aujourd hui tout est désert. Les faïences et les ferrures ont été arrachées, et les plaques de marbre, et les planchers, et les arbres des jardins. Il ne reste plus que des murs croulants dont la vue suffit pourtant à donner une idée des splendeurs de l’installation d’autrefois.
Puis Sadock mourut lui-même ; le Bardo fut abandonné, et le prince actuel vint demeurer à la Marsa. Lorsqu’il mourra, son successeur devra chercher un autre palais ou s’en faire construire un.
Le Bardo , où fut conclu le traité qui nous donnait le protectorat de la Régence, est situé à trois kilomèr très de Tunis, derrière la colline où la ville est adossée, dans une plaine fertile entourant un lac moins grand mais plus vaseux encore que celui delà Goulette. C’est un village de vingt maisons inhabitées.
On peut visiter le palais, qui est assez beau et qu on s’occupe de restaurer en mémoire du traité signé dans le salon du premier étage; et, en effet, le souvenir des incidents qui ont précédé l’occupation est à conserver.
Il y aurait un bien curieux livre à écrire sur les intrigues dont la cour de Sadock fut le théâtre. On y verrait combien la diplomatie française, si décriée, est parfois remarquable, et aussi on apprécierait la valeur des influences féminines.
Ali-Bey, prévoyant l’éventualité de son règne, avait préparé une installation à la Marsa. Sauf de rares exceptions, tout le village est à lui. Il en loue les maisons à ses généraux et à des Tunisiens. Lui habite, avec tous les siens, le palais. Ce palais est une immense bâtisse sans grand relief, à laquelle s’ajoutent sans
cesse de nouvelles annexes. En ce moment on construit une aile collée à d’autres ailes.
Ali-Bey est un homme de soixante-dix ans, très vert, avec une tête d’un beau caractère. Il est fort lettré et a écrit deux ou trois livres en arabe. Par contre, il ignore le premier mot des autres langues : il a recours à un interprète, le général Valenzi.
Très aimé et très estimé, il est très populaire parmi les Arabes. Ceux-ci gardent de son prédécesseur une médiocre idée. Les exploits de son favori, ce Mustapha ben Ismaïl dont les Parisiens d’il y a dix ans se souviennent bien, ont nui à sa mémoire.
Le bey actuel est, au contraire, l’objet d’une sincère vénération; ce n’est qu’avec des marques de respect absolu que ses sujets parlent de lui.
Il a un frère, Taïeb-Bey, son successeur suivant la loi, et six fils., plus un nombre considérable de filles.
Au cas où Taïeb mourrait avant le bey, le titre de pacha et le gouvernement de la région reviendraient au fils aîné d’Ali, Mustapha. Les autres fils, Mohamed, Ismaïl, etc. , — le plus jeune a deux ans, — n’ont guère de chance de régner; car ce n’est pas le frère ou le fils du bey qui lui succède, mais le plus ancien bey.
Après celui-ci, Ali-Pacha, son frère Taïeb, puis son fils Mustapha , puis deux autres cousins éloignés , mais plus anciens et prenant place entre l’aîné et le second, puis Mohamed, Ismaïl, etc.
. La santé superbe du bey actuel ajourne à des années lointaines le cas où la régence passera dans d’autres mains.
Il faut dire pourtant que, de l’avis général, la France perdrait beaucoup en perdant Ali.
Taïeb, presque aussi âgé que son frère, a mené une vie assez agitée. Toujours pressé par le besoin d’argent, d’un esprit mal pondéré , il n’a pas la philosophie aimable et la bonté suprême de son frère aîné.
Il affiche néanmoins un goût très vif pour tout ce qui touche à la France.
Le fds aîné d’ Ali, Mustapha, a été élevé par un précepteur italien, et on a cru longtemps qu’il préférait les Italiens aux Français. Rien ne fait supposer qu’il trahirait au profit des premiers les engagements de ses parents.
Le second fils, Mohamed, nous est de beaucoup plus sympathique.
Lui aime la France, s’habille à Paris, s’entoure de choses de Paris. Très instruit et très simple, très brave et très doux, il a le charme des Orientaux et l’entrain des races latines. Au contraire de l’aîné, un peu brusque, presque brutal, il est très civilisé, et les Arabes qui l’approchent le citent comme un des hommes les plus remarquables qui se puissent voir.
Les autres fils sont trop éloignés du trône pour qu’on s’inquiète de leurs goûts : espérons qu’ils hériteront de la haute intelligence et du bon cœur de leur père.
Les fdles du bey sont mariées à des officiers de la cour, qui prennent, par ce fait même, rang de généraux.
La femme légitime du bey vit encore. Il y a en plus, à la Marsa, un sérail où le bey a ses favorites, qui sont, malgré tout, les fidèles sujettes de la première femme.
La fortune personnelle du bey est très considérable. Elle s’augmentait naguère des remises faites par les
Compagnies auxquelles on accordait un monopole, et d’impôts sous toutes les formes. Le budget personnel du bey était la caisse de l’État : il y puisait à pleines mains; pour la remplir, les officiers et les fonctionnaires avaient recours à une pression cruelle, et les Arabes nous sont reconnaissants de les avoir à peu près libérés de ces exactions, bien qu’ils payent encore un impôt exorbitant.
Aujourd’hui le bey a une liste civile de 125,000 piastres (75,000 francs) par mois. Les fils touchent 1 ,800 piastres et, s’ils sont mariés, 5,000, plus 2,000 pour leur femme. Chaque prince a sa pension, mais trop minime pour ses goûts, et il a recours à la bourse du bey, qui, seule, est toujours pleine.
Les Orientaux ignorent absolument cette chose si difficile à apprendre lorsqu’on ne l’a pas dans le sang : l’économie.
Us dépensent jusqu’à leur dernier sou, sans compter, sans réfléchir, livrent aux Juifs leurs immeubles et leurs terres, quittes à maudire le sort après la débâcle.
Les généraux du bey, les hauts employés, sont tous la proie des usuriers, et c’est une terrible chasse à l’argent après un gaspillage effréné.
Un incident — entre mille — de cette chasse.
Le bey voit, de sa fenêtre, un mendiant arabe qui l’implore. Il dit : « Qu’on donne cent piastres à cet homme. »
11 dit cent comme il dirait vingt : les grands seigneurs musulmans n’ont aucune notion de l’argent.
Le mendiant exulte : il va toucher cent piastres!
Mais le bey quitte la fenêtre. L’officier auquel il s’est adressé va à un sous-ordre :
« Qu’on donne vingt-cinq piastres à ce mendiant, » dit-il.
Le sous-ordre descend au rez-de-chaussée.
« Donnez six piastres à cet homme, » dit-il à un domestique.
Le domestique va au pauvre diable et lui donne quatre caroubes. Si le mendiant regimbe, il le roue de coups.
Les cent piastres que le bey sortira de ses coffres ont été bues en route.
Cette façon d’opérer est fatale : un pacha ne descend jamais jusqu’à surveiller ses gens. Nous avons vu un député du Gard, M. Bravais, — le nabab d’Alphonse Daudet, — faire en. dix ans une fortune colossale de cette manière. Le vice-roi d’Égypte lui confiait le soin des achats de sa maison, et les escomptes des fournisseurs représentaient des millions.
On ne peut se faire une idée de la monomanie de la dépense qu’ont les princes orientaux. Le Bardo, comme la Marsa, comme tous les palais des beys, sont encombrés de pendules, de trophées, de vélocipèdes, de machines à coudre, de bibelots de vitrine les plus extravagants, de tous ces objets si inutiles qu’eût-on des milliards, l’idée ne viendrait pas de les acheter.
Sur un caprice d’une des femmes, sur la foi d’un prospectus, on fait venir de Paris des caisses énormes, des fournitures invraisemblables, jouets ou éventails, outils ou objets d’art; et, la possession de ces choses amenant bientôt le dégoût, on les jette au fond d’une armoire ou on les empile dans un pavillon reculé.
La vie intérieure du palais est assez monotone.
Évidemment le protectorat, en enlevant à la famille
du bey les soucis du pouvoir, a limité ses distractions.
Dès le lever, Ali reçoit ses fils, qui viennent, chaque matin, lui baiser la main. Ensuite le frère aîné donne à baiser ses doigts au cadet, qui reçoit du troisième cette marque de respect, et ainsi de suite. La princesse a les mêmes droits : toutes les femmes viennent s’incliner bien bas devant elle.
Puis le bey sort en voiture. Pour la promenade, il a un landau traîné de deux chevaux pies vendus par l’administration du Bon Marché. Il est accompagné de quelques soldats et suivi d’habitude de son fils aîné, le maître incontesté de la maison après le père.
Dans l’après-midi, le bey passe des heures à sa fenêtre ou parcourt son jardin avec ses officiers.
Lorsqu’il s’ennuie, il a recours à ses bouffons; car il a des bouffons, comme les anciens rois de France.
Le favori est un nain haut comme une botte, pouvant compter cinquante ou cinquante-cinq ans. Il a nom Taïa et possède le don de faire rire son souverain. Très insolent, comme tous les petits hommes, il a l’esprit mordant et la plaisanterie cruelle. Souvent il entre dans des rages bleues, car il est pénétré de sa valeur, et alors la cour s’amuse infiniment. Il donne sa démission à tout propos, comme nos ministres, et la retire aussi facilement qu’eux. Il ne retrouverait jamais une place aussi lucrative.
Ses confrères sont des Levantins qui jouent les fous mélancoliques.
Parfois un prestidigitateur passe et donne une représentation : il faut, à cette cour très blasée, des spectacles qui frappent vivement les yeux.
Le samedi, le bey va à Tunis pour rendre la justice.
On le voit arriver dans un huit-ressorts traîné de six mules noires, escorté par douze cavaliers, salué bien bas par les Arabes rangés, suivi de quatre ou cinq voitures où ont pris place les principaux dignitaires de la régence.
Le tribunal se trouve en face de la casbah, dans un palais d’ailure assez ordinaire, mais vaste et bien tenu.
Les causes que juge le bey lui sont soumises en dernier ressort. C’est une sorte de cour de cassation ou plutôt de cour d’assises, car seul le bey prononce la sentence, comme fait le jury chez nous, et les autres juges appliquent le code.
Il se tient sur une estrade, sous un dais. A droite et à gauche, des magistrats arabes.
On plaide longuement, et les parties s’expliquent. Lorsque la religion du bey est éclairée, il dit :
« Celui-là a tort, c’est celui-ci qui a le droit pour lui. »
Aussitôt les plaidoiries s’arrêtent, et le tribunal motive un jugement sans appel.
Lorsqu’un crime a été commis, que l’assassin a été condamné à mort, le bey se transporte au Bardo, où a lieu une dernière formalité. D’après la loi tunisienne, le bey n’a pas le droit de faire grâce à un assassin; mais il doit le condamner lui-même à mort, au cas où la famille de la victime n’accepte pas le prix du sang. Car le bey peut offrir à la famille du mort une indemnité, et si elle l’accepte, le meurtrier est seulement condamné aux galères à perpétuité.
Si les parents refusent, le bey n’y peut rien. Il écoute les supplications de l’assassin et 1ns inexorables refus
des autres. Puis il lève la main. C’est le signe fatal. Aussitôt des bourreaux s’emparent du condamné et le pendent sur-le-champ dans la cour voisine. Il ne s’écoule pas dix minutes entre la sentence et le châtiment.
Le bey rentre à la Marsa, où il est presque malade de chagrin.
Cette humanité, bien rare chez les pachas, est une des raisons qui rendent leur souverain si cher aux Arabes. Ils se souviennent de l’implacable indifférence de ses prédécesseurs, et semblent fiers de rencontrer chez lui cette bonté et cette peur de l’injustice qui sont les plus nobles sentiments humains.
Une fois par mois, environ, Ali-Bey préside le conseil de ses ministres. Il se rend au palais de la Casbah, où sont réunis les chefs de service de la régence : S. E. El Aziz ben Atour, premier ministre; Mohamed Djellouli, ministre de la plume; le directeur des finances, M. Depienne; le directeur des travaux publics, M. Michaud; le chef de l’enseignement, M. Machuel; d’autres encore, chargés de la justice, du commerce ; plus un capitaine d’état-major délégué comme ministre de la guerre.
Le général commandant la subdivision assiste à ce conseil.
On y traite les affaires de la régence ; le bey signe les décrets qu’on lui soumet. Il signe tout, souvent volontiers, parfois en rechignant. Il est heureux de voir la gestion de son pays entre les mains d’hommes intelligents, il s’applaudit de la prospérité croissante de la Tunisie; mais il regrette sans doute le temps où le bey de Tunis puisait sans contrôle dans les coffres, gor-
geait d’or ses favoris, traitait avec les entrepreneurs
ces grosses affaires de régie où le postulant appuie du cadeau d’un million sa demande de monopole.
Mais bientôt le nuage passe. Ali regagne la Marsa et reprend sa vie monotone et douce.
Il aime beaucoup à voir manœuvrer les hommes laissés à son service par le traité du Bardo. Ils sont environ cinq à six cents, tant fantassins que cavaliers, vêtus à peu près comme les zouaves ; le turban est remplacé par un fez aux armes du bey.
Les cavaliers servent d’escorte, tandis que les fantassins montent la garde aux portes de la ville et aux abords du palais.
11 a aussi une musique nombreuse, plus remarquable par le costume des musiciens que par leur façon de comprendre l’art divin. Le chef seul connaît les notes, les autres font de leur mieux; et si l’exécution des morceaux manque de velouté, ils ont des uniformes rouges chamarrés de galons jaunes qui obligent à fermer les veux.
Ils jouent la Marseillaise et des airs arabes. Comme tous les musiciens, ils sont très contents d’eux ; il dédaignent leurs confrères du 4° zouaves. Ceux-ci, en effet, s’aident de cartons écrits, tandis qu’eux portent dans leur mémoire toute leur bibliothèque ; ils affirment que c’est une supériorité : c’est, en tous cas, la seule qu’ils puissent revendiquer.
Le bataillon laissé au bey, fort discipliné d’ailleurs et plein de bons sentiments à notre égard, est le restant d’une armée assez nombreuse qui fut dissoute après l’occupation.
On conserva pourtant aux officiers leur grade, leur seule propriété, et aujourd’hui ces officiers, inutiles et en demi-solde, traînent par les rues de Tunis leurs regrets et leurs uniformes vieillis. Ils sont tristes, mais non aigris; ils rappellent ces retraités des villes de province qui vivent enveloppés des souvenirs d’antan.
Chaque année, au nouvel an arabe, ils vont offrir leurs souhaits au bey ; ils sortent alors leurs uniformes de gala, brodés d’étoiles au collet ; lorsque arrive le 1er janvier, ils le sortent encore pour venir saluer le résident de France. On les invite aussi à la revue du 14 juillet. Là se borne leur rôle.
Évidemment les beaux jours sont passés pour eux ; il faut leur savoir gré de ne pas conspirer pour les ravoir, de ne pas meme bouder leurs remplaçants.
Alors que tant de pays s’agitent sous la lourde main du vainqueur, à Tunis c’est sans secousse que s’accomplit la transformation des choses.
Chaque jour amène un changement dans le sens de la francisation du pays.
Depuis le 1er janvier, le tabac est le monopole d’une régie française. Sur les paquets de cigarettes on lit encore, en français et en arabe : « Le paquet, 8 caroubes ; » mais sur le tabac ordinaire il y a simplement : « 20 centimes. »
Il faudra bien amener aussi les Tunisiens à accepter Tunification de la monnaie. Les difficultés du change sont un ennui de chaque heure, l’Arabe préférant de beaucoup les pièces arabes et se refusant souvent a en recevoir d’autres.
Elles sont pourtant mal graduées. En principe, le Tunisien compte par piastres. La piastre vaut environ soixante centimes. Mais il y a peu de piastres en circulation; c’est presque une monnaie de convention, comme la demi-piastre.
Le billon comprend des sous, petits et gros, appelés caroubes ; il en faut vingt-six petits ou treize gros pour faire un franc. Les pièces d’argent en cours équivalent
assez exactement à 1 franc et 2 francs. Elles sont plus larges que les nôtres et forcément moins épaisses, surchargées de caractères arabes et portant le millésime de^ l’hégire 1308 si elles sont frappées d’août 1890 à août 1891. Pas d’autres pièces d’argent. Parmi beaucoup de monnaie d’or, la boumia, une belle pièce de cent piastres, et une piécette d’or de vingt-cinq piastres appelée bocoufa. Elle vaut au change quinze francs et six, ou huit, ou dix caroubes; sa valeur varie chaque jour.
Les derniers bocoufa frappés portent d’un côté : « 15 francs. »
C’est le commencement d’une révolution qu’il serait désirable de voir réaliser bientôt.
Tout cela se fera sans secousse : on n’aura pas, si l’on ne froisse pas les sentiments religieux des Arabes et les entreprises pécuniaires des Juifs, d’émeute à réprimer, de mouvement à redouter.
Et assurément une des raisons de cette tranquillité est l’intelligence d’Ali-Bey, son respect des faits accomplis, son souci des intérêts réels de scs sujets:
Si Tunis ne présente guère au touriste qu’une série de déceptions, la Tunisie est, en revanche, un merveilleux pays, qui doit devenir, en peu de temps, notre plus florissante colonie.
Elle est grande comme le quart de la France ; la par-
IMPRESSIONS DE VOYAGES tie fertile, saine, propice aux colons, comprend environ sept millions d’hectares.
Les grandes villes y sont rares : Kairouan avec 30,000 habitants, tous ou presque tous Arabes ; Sousse à 60 kilomètres, sur la mer, avec 15,000, dont un bon tiers d’Européens; Sfax, 12,000, dont 9,000 Arabes; Gabès, Bizerte, Béja, Gabsa, etc.
Les villages y sont très nombreux, ainsi que les douars, villages nomades, qui comptent de dix à deux cents familles, vivant au hasard des récoltes sur les terres louées pour la saison.
Les villes rappellent Tunis comme nos préfectures rappellent Paris. C’est la même rue où passent des femmes le visage voilé de noir, et des âniers, et des charretiers et des marchands de nougat.
Kairouan est la plus importante et la plus intéressante. Située au milieu de la Tunisie, elle sert de marché à tout le pays fertile et populeux qui l’entoure. C’est une ville considérée par les Arabes comme « sacrée », à cause de ses mosquées célèbres et delà quantité de marabouts enterrés dans ses murs. Entourée de remparts, elle élève dans la plaine brûlée ses dômes et ses minarets. Les artères y sont encore plus encombrées qu’à Tunis. Si les chameaux passent par files de cent cinquante ou deux cents, les ânes se heurtent, les gens crient à tue-tête, se bousculent, très affairés. Dans les rues on vend des sacs de grains, des dattes : c’est un' ahurissement perpétuel.
De toute part les fellahs — paysans arabes — accourent, pressés de vendre leurs produits, et il y a un tohu-bohu indescriptible.
Les noirs sont en majorité : on se rapproche du désert.