‹ TunisChapitre 2 sur 2 · TL NI S · texte numérisé non relu

TL NI S

La ville est entièrement arabe. On y comptait, en 1889, cent vingt Français, tous fonctionnaires ou cabaretiers. Mais le Juif y a pénétré : normalement, il doit tenir dans une dizaine d’années tout commerce pouvant produire un intérêt usuraire.

Les Français ont une garnison à Kairouan, moitié dans la caserne, moitié dans un camp de baraques aux abords de la ville. Ce sont des tirailleurs tunisiens, dont le recrutement et le costume sont calqués sur ceux des tirailleurs algériens.

Kairouan boit de l’eau amenée par les Français de Cheri-Chera, à trente kilomètres : une eau superbe. Les habitants ont manifesté, à la vue de cette eau, un enthousiasme indicible.

L’importance de Kairouan s’est agrandie en raison de l’importance de Sousse, le port de mer le plus proche, relié à elle par un chemin de fer Decauville faisant un service régulier.

C’est un tramway traîné par des chevaux : il met cinq heures pour le trajet, pénible, coupé de nombreux lits de torrents.

Sousse, de moitié moins grande que Kairouan, compte 5,000 Européens : quelques Italiens, beaucoup de Français, plus chez eux ici, tenant presque tout le commerce de détail.

La ville est au pied d’un monticule et s’étend jusqu’au bord de la mer. Sur le quai, des cafés assez bien tenus, un hôtel confortable. Pas de port ni de jetée : les bateaux s’arrêtent au large, et on doit gagner la rive à la rame.

Sousse, qui a un aspect très arabe, rappelle beaucoup les sous-préfectures de France avec ses potins éternels,

Environs de Tunis.

pagne est très belle, et c’est d’elle surtout que nous viendront les bénéfices de la conquête.

Vers l’Algérie, les massifs de montagnes sont couverts de superbes forêts de chênes verts et de pins. Vers la mer, les plaines déroulent leurs champs de blé et leurs vignes immenses.

La région du Nord, jusqu’à cent kilomètres de Tunis, est, à l’heure présente, la plus recherchée des colons. Depuis huit ans, bien des Français sont venus s’implanter dans les environs de Tunis et de Bizerte. Ils ont eu

scs jalousies, ses rancunes envenimées par des bavardages de commères. On y vit avec le coude de son voisin dans le dos et son œil dans votre portefeuille.

Les autres villes sont moins intéressantes encore.

D’ailleurs, ce qui est curieux en province, ce n’est pas la ville, c’est la campagne. Or, en Tunisie la cam-

à prendre pied dans un pays inconnu : aujourd’hui presque tous reçoivent la récompense de leur énergie confiante.

Au-dessous de cette région bénie s’étend une large bande de plus de cinquante lieues qu’on appelle le Sahel.

Ici la lutte est plus dure; il faudra de longs tâtonnements avant de tirer parti de ces plaines brûlées, de ces roches qu’aucune voie ne relie aux grandes voies.

Puis, au fond, les oasis des bords du désert, Gabès, el Hanana, la région des grands chotts, et enfin, dans la mer de sable, quelques palmiers produisant les dattes les plus exquises du monde.

Sur la côte, quelques îles dont la plus importante est Djerba, qui fournit à Tunis les seuls commerçants capables de lutter de mauvaise foi avec les Maltais.

L’Arabe des champs, le fellah, est plus reconnaissant aux Français que l’Arabe des villes de l’avoir délivré d’un joug qui pesait plus lourdement sur lui.

L’impôt que les gens des beys exigeaient des Tunisiens était odieusement dur, non seulement parce qu’il était trop lourd, — il est encore énorme, — mais parce que les officiers le prenaient trois et quatre fois. Or les bourgeois, plus près des caïds, des tribunaux, se défendaient mieux; tandis que les fellahs, loin de tous, sans relations, devaient subir les plus cruelles exigences.

Aussi l’Arabe nomade cherche volontiers à louer les terres des colons français. Car chaque année le fellah va vivre sur une terre, l’exploite et l’abandonne : le paysan propriétaire est une rare exception.

Au mois de septembre, les fellahs louent une certaine partie d’un domaine pour la durée de la mois-

nés femmes à pied, à moins qu’il n’y ait des montures de reste.

Les maris fument en sommeillant, les enfants crient, les femmes plient sous le poids de deux bébés juchés sur leurs épaules.

En arrivant au campement, à cet endroit qui sera la demeure de toute l’année, les hommes se reposent, les femmes dressent la tente, vont chercher des buissons pour l’entourer, installent les ustensiles de ménage, s’inquiètent de l’eau, allument le feu, toujours sous l’œil tranquille du chef.

Au bord du désert.

son. Ils sèment, récoltent et quittent la terre aussitôt après.

Ils sont d’ordinaire réunis par familles et forment des villages entiers de parents et d’amis. On les voit arriver en longues files, les hommes sur les chevaux, les enfants et les vieilles femmes sur les ânes, les jeu-

Les tentes, très grandes, en poil de chameau, tissées par les femmes aux heures de repos, sont soutenues par un énorme piquet. A ce piquet on suspend les armes, sabres, fusils, couteaux, hachettes. Souvent il sert de point d’appui à un rideau très épais qui sépare la tente en deux. D’un côté se tiennent les femmes et, avec elles, les métiers à tisser, les marmites, les provisions de cuisine; de l’autre les hommes, entourés de selles, de brides, de sacs de blé, d’instruments aratoires.

De ce côté-ci de la hutte on couche sur des peaux de chèvre ou sur des tapis, de l’autre sur des lits de broussailles.

Un chien kabyle, de l’espèce des roquets aboyeurs et hargneux, est chargé de garder cet immeuble qui se déplace.

Les fellahs, comme les Arabes des villes, ont le droit de prendre plusieurs femmes : ils s’en tiennent généralement à la première, à moins qu’elle ne soit par trop vieille.

Comme à Tunis, ils achètent leurs épouses avec les mêmes clauses de restitution. Eux aussi fêtent la naissance des fils et boudent à la venue des fillettes.

Ils traitent leurs femmes avec beaucoup plus de dureté que les bourgeois. Si, à leur retour des champs, la besogne n’est pas faite ou que la femme ait désobéi, ils s’emparent d’une matraque et frappent avec une conviction telle, qu’elle est une excuse.

En France, nombre de gens pensent qu’il ne faut jamais battre une femme, même la sienne. Cette opinion est très avouable : elle étonnerait pourtant bien les Arabes, qui ne peuvent rien obtenir de leurs femmes qu’à coups de trique. Dès que le maître a le dos tourné, la

partie féminine de la famille, qui sait cependant bien à quoi s’en tenir, ne songe plus à exécuter ses ordres Les vieilles s’endorment au lieu de garder les betes, les jeunes rêvassent au lieu de tisser, les fillettes vagabondent quand elles devraient surveiller la cuisine. Aussi, en rentrant, le mari est obligé de rappeler tout ce monde à la réalité, et il le fait sans une hésitation.

JÆ>

Au Sahel.

Il est probable que cette indifférence des coups vient, non pas de l’habitude, — on ne doit guère s’habituer à être rouée vive, — mais de l’état d’abrutissement où on tient les femmes. Elles perdent toute notion des autres sentiments, pour ne garder que la peur du mari.

Elles ont pourtant bon cœur, et leur sourire est doux, très sincère ; elles sont susceptibles de reconnaissance ou d’attachement ; mais dès que l’homme se montre, elles cessent de penser, elles redeviennent des esclaves.

Le mépris des garçons pour le sexe faible se développe très vite. On voit des gamins de dix ans refuser

d’accepter les reproches de leur mère ou de leurs sœurs, s’armer d’un bâton pour prouver qu’eux aussi sauront faire respecter la supériorité du mâle.

Le costume des fillettes est des plus primitifs. Les enfants sont à peu près nus; les hommes s’enveloppent d’un burnous blanc; les femmes ont un seul vêtement bleu, qu’elles tissent elles-mêmes. C’est une sorte de robe ouverte sur le côté, qui s’agrafe aux épaules; une ceinture liée sur les hanches en retient les plis : il est plus commode que discret.

La fellahine ne cache pas son visage ; elle a le teint halé, et toujours la face, les bras, les jambes, tatoués de signes destinés à lui porter bonheur. Ces marques servent aussi à distinguer les tribus. Les femmes des villes portent de même ces signes, mais en plus petit nombre, et rarement au visage. Elles se pendent, les unes et les autres, aux oreilles d’énormes anneaux d’argent : les riches ont de gros bracelets d’argent à la cheville ; on voit même des Tunisiennes en porter dans la rue.

Le paysan est beaucoup moins jaloux que le bourgeois; il permet à ses femmes de parler aux Roumis, et les colons emploient souvent les fellahines. Il ne faudrait cependant point que l’épouse eût l’air de songer à marivauder : le mari saurait, à coups de matraque, ramener sa compagne au sentiment de ses devoirs.

La vie est très dure aux fellahines ; les hommes exigent d’elles un travail énorme. Quant à eux, ils se contentent de labourer deux fois et d’attendre la récolte. Lorsqu’ils arrivent sur une terre très fertile, ils jettent simplement de la semence sur la terre in-

IMPRESSIONS DE VOYAGES culte, et ensuite égratignent le sol de leur charrue, sans herser ni fumer. Lorsque le blé est mûr, ils coupent les épis avec des faucilles, très haut, font fouler les épis sous les pieds des chevaux et des ânes, puis, les

Tente d’Arabes nomades.

sacs remplis et posés sur les chameaux, partent pour ne plus revenir.

Ces villages nomades reconnaissent d’ordinaire un chef, sorte de maire qui représente la tribu devant les fonctionnaires, prononce dans les querelles, recueille l’impôt et profite de sa situation pour obliger ses administrés à labourer gratis son champ. On reconnaît volontiers son autorité. Les crimes sont fort rares aux champs ; les vols, sans y être très nombreux, y

sont beaucoup plus communs. Ils seraient peut-être fréquents s’il y avait à voler autre chose que des sacs de blé et des harnachements ; il est rare qu’on laisse traîner des bijoux et des bocoufa : la confiance aveugle n’est pas le défaut des paysans.

Le fellah possède deux compagnons de travail qui lui sont d’un grand secours dans une contrée sans eau, sans voies de communication, sans ressources équilibrées : le chameau et l’âne.

Le chameau rend d’énormes services en Tunisie. D’abord il laboure ; attelé à une charrue, il accomplit à lui seul la besogne de deux bœufs. Ensuite il porte aux grands marchés le blé, l’alfa, les dattes, fl est le véhicule de richesses sans lui perdues dans le désert ou enfouies dans les vallons.

Un chamelier possède souvent cent et deux cents chameaux qui paissent pendant des mois, au repos absolu. Lorsqu’il a accepté l’entreprise d’un transport, il part avec sa caravane. Sa famille et ses domestiques suivent les chameaux, montés sur des ânes. On charge les bêtes, en ayant soin de ne pas blesser leur bosse, qui est extrêmement sensible, et on va droit au point d’arrivée, sans s’inquiéter des chemins. On fait ainsi cinquante, soixante lieues, les chameaux défilant au pas, dans leur stupide sérénité, les hommes sur les ânes.

Lorsqu’on arrive à une halte habitée, les chameliers mangent une ration de couscous et boivent un peu de raki; mais si l’on doit passer trois ou quatre jours sans voir autre chose que des champs nus, les conducteurs avalent toutes les trois heures une boulette composée d’huile et de son. Cela suffit à les soutenir

jusqu’à dos pays plus cléments. Un des chameaux

Veilleur.

porte dans des outres de peau de bouc de l’eau toujours fraîche.

Lorsqu’ils ont bien faim, les chameaux avalent des feuilles de figuier de Barbarie. D’un coup de dent ils arrachent ces plaques dures et épineuses, les mâchon-

nent longuement et finissent par les absorber. Quelque fois il n’y a même pas de figuiers deBarbarie; alors ils ne mangent rien.

Les ânes, eux, s’arrangent comme ils peuvent. C’est la raison qui rend l’âne si précieux aux Arabes : il se tire d’affaire tout seul. On ne s’occupe de lui que pour s’en servir.

On l’achète trente francs, mais il ne coûte plus rien ensuite. Aux haltes, au campement, il cherchera sa pâture comme il pourra, — et il la trouvera toujours.

Il rend plus de services encore que le chameau. C’est sur son dos qu’on place les ustensiles de la maison, les enfants, les provisions, les broussailles, les bois, les semences ; c’est sur son dos que l’Arabe va surveiller les champs et saluer ses voisins. On l’exténue, on le roue de coups ; pour le faire marcher plus vite, on pique ses plaies d’un bâton pointu. Il ne refuse jamais, ne s’entête jamais.

De même que les femmes arabes sont souples et travailleuses sous la matraque du maître, tandis que les dames d’Europe font supporter leurs éternels caprices à leurs maris, de même les ânes de Tunisie, harcelés constamment, nourris de privations, sont des modèles de douceur en comparaison des nôtres, têtus et inutiles. (Cette remarque de mauvais goût est une plaisanterie, courante, des cafés des villes.)

Lorsque la caravane arrive au but du voyage, on fait, agenouiller les r chameaux et on les allège de leur chargement. Pour les obliger à se tenir tranquilles, on plie en deux, avec des courroies, une jambe de devant. Ils peuvent se lever, mais non marcher. A Kairouan,

meme à Tunis, on aperçoit parfois des centaines dé chameaux sur trois pattes. 'j

Les chameaux valent de deux à trois cents francs. Ils vivent une trentaine d’années et ne rendent que tardivement des services.

En Tunisie, ils appartiennent tous à l’espèce dromadaire, et n’ont, par conséquent, qu’une bosse.

On ne voit pas, sinon sur la frontière de la Tripolitaine, les méaris, chameaux de course, chargés des

Devant Kairouan.

courriers à travers le désert. Il est très difficile, même aux Arabes les plus bronzés, de se tenir longtemps sur un dromadaire. Son pas vous donne le mal de mer, son trot vous secoue d’une façon extraordinaire.

En Égypte, quelques villages lointains sont desservis par des méaris. Les Arabes chargés de conduire ces montures disloquées se relayent de deux heures en deux heures, tandis que le chameau effectue trois jours de course sans chercher à se reposer.

Les bêtes de somme de Tunisie sont moins dures à la peine. Après chaque campagne, on les parque de nouveau.

Chez les Tunisiens on ne trouve pas, comme chez les

Français, cette rage d’immigration dans les villes qui détruit l’équilibre des forces et appauvrit le sang de la nation.

A fortune égale, l’Arabe des champs est plus heureux que celui des cités. D’un naturel aussi mystique et fainéant, il travaille moins que le bourgeois, parce qu’il n’a pas ses femmes à sa charge, — au contraire. La terre est plus fertile que la boue des rues, et l’air des roches plus sain que celui du cawagi.

Plus libre, moins assujetti aux conventions, aux obligations sociales, il peut à son aise rêvasser accroupi au pied d’un olivier, en regardant la plaine qui se déroule sous un ciel sans ride.

11 travaille environ deux mois par an, et encore six heures par jour. Le reste du temps, il se laisse vivre, enfoui dans son égoïsme mélancolique.

C’est une existence vraiment enviable que la sienne : jamais une ambition ne le secoue, un souci ne le torture. Il ignore les orages de la passion et les inquiétudes des échéances. Très sobre, il calcule ses dépenses de façon à y faire face avec ses très modestes recettes; quant aux chagrins d’amour, ils lui apparaissent comme le passe-temps de cerveaux inquiets. Il demande simplement à la terre le pain, au mariage les enfants. Il les obtient. Si on enlevait de la balance nos peines de cœur et nos soucis d’argent, nos maux ne seraient- ils pas plus légers que nos joies ?

Eux ont, comme tous les humains, leurs heures de tristesse et de découragement; mais combien d’heureux envieraient leurs années monotones, passées au grand air, dans les élévations de la solitude et les consolations de la famille !

On comprend que la fatigue n’accable pas les fellahs au déclin du jour. Aussi presque chaque soir se réunissent-ils au milieu du douar pour écouter des chanteurs, des conteurs. D’ordinaire les vieillards parlent de leur jeunesse, et les voyageurs ont rapporté des pays lointains — des oasis du désert ou des rues de Tripoli — de longs récits, de douces légendes. Ce sont des histoires d’amour fort simples avec un parfum assez étrange.

En voici une, au hasard, qui suffira à donner une idée des autres. Elle a été recueillie sur les bords du Chott-el-Djérid, à dix lieues de Gabès.

Soliman-el-Kraleb était, à vingt ans, le plus beau des fils du désert. Ses yeux s’emplissaient d’éclairs aux heures de colère, et devenaient plus doux que le crépuscule lorsqu’il s’agenouillait devant sa mère pour lui baiser les mains. Il était brun, et sa barbe frisottait en boucles soyeuses. Grand, avec ses épaules larges, une taille flexible, une démarche de jeune fille, il faisait l’admiration de toute la tribu.

Un jour il s’en vint à la ville prochaine. Pour la première fois il contemplait des maisons de pierre et le mouvement des rues encombrées. Comme il examinait tout cela, une jeune fille passa, voilée de blanc, suivie d’une négresse. Lui ne voyait d’elle que la ligne de ses yeux, mais le regard qui glissait entre les voiles de satin le pénétra jusqu’aux moelles. D’ailleurs il devinait, au geste delà jeune fille, à la ligne de ses épaules et de ses jambes, le corps le plus harmonieux qui se put voir.

Elle, plus émerveillée encore, admirait Soliman, si beau qu’il lui parut l’incarnation de la beauté.

Elle s’arrêta; et comme le jeune homme l’implorait d’un coup d’œil, elle souleva rapidement les voiles qui cachaient son visage et se montra. Elle était si belle qu’on ne s’imaginait rien déplus beau. Ses yeux étaient un rayon et son sourire un enchantement ; son front semblait pur comme un lac, et son teint rappelait l’éclat des roses de Perse.

Soliman crut entrevoir un coin du paradis.

La jeune fille laissa retomber son voile et passa.

« Elle sera ma femme, dit-il, ou j’en mourrai ! »

Et, s’informant d’elle, il apprit qu’elle se nommait Founa et était la fille du caïd de la ville.

Soliman appartenait à la race nomade qui vagabonde sur les confins du désert, au bord de cette merde sable où s’écrase un soleil mortel. Il comprit que jamais le caïd ne lui accorderait sa fille pour qu’il l’entraînât dans sa vie aventureuse.

Donc il résolut d’enlever la belle Founa. Par la négresse, il put lui proposer de fuir avec lui. Elle accepta. Pour elle comme pour lui, il n’y avait plus rien de possible qu’une existence d’éternel amour.

En effet, le lendemain, sur son cheval de feu, Soliman emportait la fille du caïd. Il galopa huit heures de suite. Lorsque, à la tombée de la nuit, il arriva au milieu des tentes alignées au bord de l’oasis , devant l’immense mer de sable rougie par les derniers rayons, les siens l’accueillirent avec transport. Il leur dit :

« Voici la femme que j’ai enlevée. »

Et tous lui crièrent :

« Elle est digne de toi. Elle est aussi belle que tu es beau, et nous la défendrons contre tes ennemis. »

Il offrirent à Founa des gâteaux et des sirops, dépo-

sèrent à ses pieds les tapis les plus moelleux. Quand la nuit fut venue, ils la laissèrent, pendue au cou de Soliman, qui lui jura de l’aimer tant que les étoiles s’allumeraient sous les pieds d’Allah.

Malheureusement le caïd, furieux, résolut de reprendre sa fille chérie et de punir le ravisseur. Il rassemble ses spahis et les cavaliers de sa ville : bientôt

Rêvei’ie-

plus de trois cents hommes galopèrent, la nuit, sur les traces dé Soliman.

Vers dix heures du matin, comme le soleil laissait tomber sur la plaine sa flamme mortelle, le père de Founa se présenta et réclama sa fille.

Founa le vit venir de loin et dit à son mari :

« Je suis à toi et ne veux être qu’à toi ! Prends-moi encore comme hier dans tes bras adorés, et fuyons! »

Les amis de Soliman voulurent protéger ses amours. ;Le jeune homme leur répondit :

« Mes ennemis sont beaucoup plus nombreux que vous, et je n’ai pas le droit d’exposer votre vie. Mais celle que j’aime veut partir avec moi pour me permettre de l’adorer plus longtemps, et moi je n’ai pas le courage de renoncer à elle. Nous allons fuir vers le pays brûlé que personne n’affronte, et où la colère du Ciel écrase les téméraires. Personne n’en est jamais revenu : nous y laisserons nos cendres ; au moins nous aurons un tombeau digne de notre amour. Adieu ! »

Et, prenant Founa entre ses bras, le beau Soliman monta sur son cheval de feu. Puis, àl’heure où le caïd et ses spahis se présentèrent aux premières tentes, il partit, sans tourner la tête, vers le désert immense.

On le vit galoper sur le sable brûlant, sous la colère du soleil, et enfin ils disparurent dans l’horizon fumeux.

On ne les revit plus.

Sans doute leurs ossements sont ensevelis sous le grand linceul, et Allah a recueilli leurs âmes pour leur donner la récompense due aux héroïques amours.

Comme on voit, c’est fort simple, mais d’une certaine saveur.

Les Arabes payent un impôt personnel énorme : quarante-cinq piastres. Pauvres, riches, fellahs, bourgeois, donnent quarante-cinq piastres pour avoir le droit de vivre. Ce n’est rien pour les possesseurs d’un domaine, c’est horriblement dur au pauvre hère qui ne possède que son burnous. Pour les travailleurs des champs, cela représente un mois de gages.

Pourtant il paye, et, même encore aujourd’hui, plutôt deux fois qu’une. A la première réquisition il répond

généralement qu’il n’a pas un sou, ce qui est vrai. On le prévient qu’il ait à aviser, et cet avertissement lui coûte deux piastres et quart, données au spahi qui le lui porte, La deuxième fois il a souvent la même raison pour se dérober à son devoir ; elle est excellente, mais ne convainc personne , et jette le mauvais contribuable en prison, une prison très dure aux pauvres, car les détenus ne sont pas nourris. L’administration, moins cruelle qu’autrefois, consent souvent à patienter, si les colons ou les grands propriétaires garantissent la dette de leurs employés.

En plus de cette cote personnelle, le Tunisien doit un impôt très léger sur le blé et l’orge, et un plus lourd sur les oliviers.

Ce dernier, la principale source de revenus, est compris de deux façons : on impose l’huile, ou on impose l’arbre.

Dans le Nord, le premier système est en vigueur. Il donne des résultats déplorables. L’Arabe laisse dépérir ses forêts d’oliviers , ennuyé des mille tracas de la régie qui l’oblige à ne pas ramasser les olives tombées, qui évalue sa récolte sans justice ou sans soin, qui fixe l’heure de la cueillette et désigne le moulin à huile où le producteur devra attendre son tour longuement, pendant que ses sacs empilés fermenteront, se gâteront.

Cet achour zitoun — impôt des oliviers — prend environ soixante pour cent de la récolte et fournit une huile immangeable. Aussi les propriétaires soumis à ce genre d’impôt finissent-ils par se désintéresser de la principale culture du pays.

Le second système, appelé kanoun, en vigueur dans le Sahel, est au contraire très recommandable. L’Arabe

paye une piastre par pied d’olivier, mais ensuite, de! ilivré de tout contrôle, donne ses soins à son arbre et à son huile, certain de garder pour lui le bénéfice de son travail.

A Sousse, on a de l’huile excellente à soixante-dix centimes. A Tunis, on la paye un franc vingt-cinq centimes, et elle est mauvaise. Au Sahel on plante chaque jour de nouveaux bois d’oliviers; dans le Nord on laisse tout pourrir, sans songer à renouveler les arbres morts.

Ce serait mal connaître l’administration française que d’espérer qu’elle songera un jour à soumettre la contrée mal gérée aux lois qui assurent la prospérité de l’autre. On sait ce que donne l’impôt dans les conditions actuelles : on ne veut pas se lancer dans l’inconnu, quelques probabilités qu’on ait de réussir. Le fonctionnaire cbe, relie à améliorer sa position, jamais celle des administrés.

Les impôts indirects pèsent peu aux Tunisiens. La poudre est assez bon marché : quatre francs le kilo ; mais pour en obtenir il faut adresser une demande au commissaire de police ou au contrôleur civil, qui délivre un bon, s’il y a lieu. L’Arabe doit toujours motiver sa demande. Les chefs des douars et les colons trafiquent de celte poudre, que chacun s’arrache. Dans les fermes, on troque journellement lièvres et perdreaux contre quelques charges de poudre.

Le tabac se paye environ le tiers du prix de France. Il vient d’Algérie et est fumable.

Les allumettes en cire arrivent d’Italie; elles valent six sous la douzaine de boîtes.

Seul le sel est cher. La Compagnie fermière le livre

en petits paquets de deux caroubes : chacun peut le vendre, mais personne n’en tient, tant la remise est infime.

L’impôt direct est. recueilli par différentes sortes d’agents, dont la hiérarchie correspond à celle qui va de nos percepteurs à nos receveurs généraux. L’argent est d’abord prélevé par le cheick, sorte de maire et de

Environs de Tunis.

juge de paix, à qui on envoie la feuille de perception. Lui s’adresse directement aux contribuables et les pourchasse quand besoin est. Le kalifat (lieutenant) centralise les recettes de son ressort, et enfin le caïd rassemble tous les revenus de sa province.

> Chacun de ces agents a une remise sur les rentrées.

En plus du ministère des finances, la Tunisie a une direction générale des habous presque aussi importante. Les biens habous sont des propriétés de sectes religieuses ou de particuliers, dont la^ vente est inter-

dite, mais qu’on peut céder à perpétuité moyennant une rente.

Comme cette concession perpétuelle passe par bien des mains, la gestion en est très compliquée. Le malheur est que la moitié de la Tunisie est en habous, — publics ou privés, — et c’est une vraie servitude que cette obligation de fournir des rentes perpétuelles. Avec un peu de bon vouloir, le gouvernement, assurant le service de ces rentes, permettrait aux acheteurs de s’établir en vrais propriétaires. C’est une des nécessités de la colonisation.

Pour l’Arabe, le droit du propriétaire est d’origine divine. Aussi les délimitations des biens (il n’y a pas de cadastre, et rien n’est plus vague que les indications actuelles), les arbitrages, les formalités de vente, sontils soumis à un cadi, chef religieux dont l’autorité est grande et incontestée.

Le fellah est plus religieux encore que l’Arabe des villes.

Les mahométans ignorent le scepticisme en matière de religion, mais l’indifférence ne semble plus un crime à certains d’entre eux.

Dans les champs on sent très bien le travail lent, mais incontestable, de nos idées d’insouciance. Certes, les moins religieux des Tunisiens passeraient chez nous pour des modèles de ferveur; on. constate cependant un réel relâchement dans la dévotion.

Les pratiques du Ramadan en fournissent un exemple.

Le Ramadan est un carême d’un mois pendant lequel les musulmans ne doivent ni boire, ni manger, ni fumer, ni priser, jusqu’au crépuscule.

L’année turque avançant d’une semaine environ par

an sur la nôtre, les fêtes, y compris le jour de l’an, changent de saison. Or si, en hiver, on peut attendre le crépuscule sans trop se plaindre, au mois de juin c’est une vraie torture de se priver, jusqu’à huit heures du soir, des choses indispensables.

Les fumeurs, les priseurs, savent ce que leur coûte la cessation de leurs habitudes : y joindre un jeûne très dur renouvelé pendant un mois, c’est s’exposer à souffrir terriblement.

Aussi la mortalité augmente-t-elle beaucoup à la fin de ce carême.

Or, le fellah travaille tout le jour sans manifester son ennui; il obéit sans révolte aux prescriptions de Mahomet. On le voit tomber haletant, épuisé, sur le sol et refuser une gorgée d’eau.

Tandis que l’Arabe des villes, venu pour la moisson, n’a pas ces héroïsmes. Il boit volontiers sa tasse de café, qu’il mouille, au besoin, de deux doigts d’eaude-vie.

Les nègres surtout ne se font aucun scrupule de manger et de boire aux heures sacrées, quittes, si l’occasion s’en présentait , de racheter leurs errements par un massacre de Roumis. Car chez ces gens, comme chez tant d’autres, ceux-là sont les plus impitoyables qui ont le moins raison de l’être.

La constitution robuste des Arabes leur permet de supporter les fatigues du Ramadan. Ils ont généralement une excellente santé, et cela se comprend : les enfants malingres et maladifs ont succombé jeunes dans la misère des gourbis. Ceux-là seront vraiment à l’abri des épreuves qui auront survécu aux gelées de janvier et au soleil torride du mois d’août.

Lorsqu’un fellah est malade, il s’administre des remèdes de cheval. Très dur à lui-même, il supporte le mal d’une façon superbe. La saignée joue un grand rôle chez les Arabes : on en voit se taillader euxmêmes gaillardement les bras et les jambes à coups de couteau.

Les autres remèdes sont peu compliqués : les pharmacies manquent au désert.

De temps à autre passe, à travers les campements, un Arabe conduisant un chameau porteur d’objets de première nécessité, mais rarement de produits pharmaceutiques.

Il offre à chaque gourbi des aiguilles, du fil, du savon, des peignes, des ustensiles de ménage. Lorsque le mari n’est pas là, les femmes achètent, ne pouvant résister à la tentation, et payent avec des œufs, de la volaille, de la laine volée au tas qu’on leur donne à tisser. Le chamelier regagne la ville sans un sou, mais chargé de marchandises qu’il revend aussitôt.

Quelques Juifs ont essayé de faire ce commerce, qui semble, en effet, de leur ressort. Ils y ont vite renoncé. D’abord il est trop pénible pour eux : le Juif est sédentaire, il craint la fatigue, le danger, le grand air. Ensuite on refusait de les laisser coucher dans les tentes, ce qu’on accorde aux Arabes, et enfin on eût sans remords assommé le colporteur au coin d’un bois d’oliviers.

Le passage de ces camelots du Sahel et les visites rendues aux fermes des colons pour échanger des volailles contre du linge ou des caroubes, sont les seules opérations commerciales des fellahines. C’est l’homme qui détient l’argent, et qui le sort demi-piastre par demipiastre. .

Lorsqu’un fellah meurt loin du pays d’où sa tribu est originaire, — ce qui est très fréquent, étant donnée,

Sur la route de Gubès.

sa vie nomade, — ses parents le portent pieusement sur la terre où il reposera auprès des siens.

Il faut qu’il y ait plus de vingt ou trente lieues pour qu’ils renoncent à ce douloureux pèlerinage, sinon le douar délègue une vingtaine de ses membres pour ac-

lo

compagner le mort. Le cadavre est lié sur le dos' d’un chameau ou d’un âne, et les cavaliers l’entourent en criant leurs lamentations. Lorsque c’est une femme,* d’autres femmes font cortège. Si la nuit vient en route, on place le corps sur des traverses de bois, et les compagnons désolés passent la veillée à hurler autour de lui. Les derniers devoirs rendus, les envoyés reviennent prendre leur place, dans le gourbi.

Les Français sont en très petit nombre à Tunis. On n’y trouverait pas trente de nos compatriotes vivant de leurs rentes. Les fonctionnaires forment le gros du contingent : employés aux finances, aux travaux publics, aux tribunaux, à l’enseignement, aux postes, etc. ; puis une trentaine d’entrepreneurs occupant un certain nombre d’ouvriers français; des agents d’affaires, des commis. Le petit commerce en compte quelques-uns, charpentiers ou épiciers, établis dans les quartiers neufs; quelques grosses maisons de confection, des cafés, une demi-douzaine de restaurants ou de pensions bourgeoises.

Mais partout la lutte avec l’Italien établi depuis longtemps, parlant arabe, plus économe, entêté au gain. Dans la ville arabe ou juive, l’Italien fait sa trouée : il habite des rues enclavées dans les quartiers indigènes ; il a pris pied, il ne veut pas reculer. Le Français est gêné, timide. Les conditions du commerce ne sont plus les mêmes que chez lui. S’il refuse du crédit, il ne vend

IMPRESSIONS DE VOYAGES rien. S’il en fait, il n’est pas payé. Il faut longtemps pour prendre la note d’un monde étranger.

Les entrepreneurs sont plus heureux : ils ont eu, au début, quelques aubaines ; mais leurs bénéfices sont en deçà de leurs espérances. Ils en ont rabattu, de leurs rêves où dansaient les millions. Les employés ont eu aussi quelques déceptions. Ils trouvent ici presque les mêmes traitements et les mêmes labeurs qu’en France, et ils voient avec terreur augmenter les dépenses obligatoires dans d’énormes proportions.

Somme toute, pour tous ou presque tous. Tunis n’est pas la ville entrevue à travers le mirage, mais c’est une honnête ville, où l’existence est assez facile et où l’on peut, en travaillant beaucoup, gagner son pain et le pain de ses vieux jours.

Leur petit nombre oblige nos compatriotes à se concentrer dans les quartiers neufs. On ne rencontre presque jamais un Français dans la vieille ville, on n’y entend jamais une phrase de notre langue. Les rares promeneurs des Allées, dont l’accent rappelle les boulevards de Paris, sont des comiques de café-concert, des commis voyageurs et des journalistes, tout surpris que les éblouissements de l’Orient se bornent à ce qu’ils voient.

Dans les terres, les Français sont, en revanche, les plus riches et les plus nombreux. Très peu d’Italiens colons, pas de Juifs.

Depuis huit ans il est venu beaucoup de gens s’établir en Tunisie, les uns apportant de gros capitaux, d’autres leurs modestes épargnes. Ils ont eu des sorts différents, mais, en général, tous s’accordent à dire que le pays est très bon, très fertile, destiné à un splendide

avenir. Les terrains, dans le tiers qui est au nord, ont déjà donné de beaux revenus, et il y a certitude d’une plus-value énorme. Dans le reste de la contrée, la lutte est plus pénible. On connaissait mal les conditions de la culture, et beaucoup ont planté des vignes et semé des primeurs, qui ont vu bientôt leurs vignes grillées et leurs primeurs gelées.

Assurément on utilisera les plaines du Sahel, on exploitera les rochers, et même on fécondera les bords du désert; mais il faut de gros capitaux, il faut pouvoir attendre, tâtonner, recommencer.

La Tunisie offre un avantage considérable sur bien d’autres colonies : elle est très soumise. Jamais une tentative de révolte, jamais un acte de brigandage.

Ce fut une bonne inspiration que d’établir un protectorat, c’est-à-dire de permettre aux idées et aux intérêts de s’implanter peu à peu, sans paraître s’imposer par la force brutale.

Les Arabes recueillent les bénéfices de la conquête sans en connaître les inconvénients.

Aussi leur pays est le plus tranquille du monde, tandis qu’après soixante ans de combats, en Algérie, on voit les colons harcelés par des bandes de pillards.

Car la différence est, sous ce rapport, très curieuse entre les Algériens et les Tunisiens.

En Algérie le brigandage est une des principales ressources de l’indigène. On ne se fait aucune idée, en France, des proportions prises par le vol à main armée dans cette colonie. A chaque instant le colon est le point de mire de voleurs qui exécutent leurs attentats avec une audace et une habileté prodigieuses. Dans les fermes, la nuit, on doit veiller sans cesse, un fusil ou

un revolver aux mains. C’est une lutte de chaque minute pour défendre son bien.

Chaque habitation, isolée dans les champs ou proche des villages, compte des gardiens dont l’unique occupation est de guetter, la nuit, les assaillants.

* L’adresse de ces Algériens est effrayante. Dans un hangar attenant à une ferme habitée, ils iront choisir quatre ou cinq bœufs parmi plus de cent cinquante, et les emmèneront après avoir assommé les gardiens. A coups de pioche ils ouvrent un passage dans le mur des étables et font sortir le bétail ; le lendemain, le colon est fort ennuyé, mais plus surpris encore de l’habileté de ses ennemis.

Toute la nuit, des coups de feu; les veilleurs tirent sur tout ce qui leur semble remuer dans l’ombre; ils se méfient de tout, et jamais assez. Les voleurs s’approchent tenant une branche d’arbre devant eux, ou se couvrent de broussailles : des ruses à faire pâlir un Mohican.

Par contre, lorsque l’Algérien consent à travailler, il est dur à la fatigue, adroit, intelligent. Mais à la première menace, à la première faiblesse de ses chefs, il retrouve son caractère indomptable et rancuneux. Ses vengeances ne se font jamais longtemps attendre. 11 assassine ses maîtres avec délices. De meme le maître, en légitime défense, casse la tête de son serviteur sans le moindre scrupule.

Quand on tue un Algérien dans la nuit, on le laisse en proie aux chacals. Le lendemain on va prévenir le maire voisin qu’on a tué un voleur.

« Parfait! » répond-il.

Et tout est dit.

D’ailleurs, le défunt est remplacé aussitôt par deux autres bandits.

Tout au contraire, le Tunisien, lourd, épais, pas très intelligent, est extrêmement soumis.

Un colon perdu dans le Sahel ne court aucun danger. Il peut à loisir chasser dans la plaine ou dormir au grand air; il peut congédier ses valets et se quereller avec les propriétaires voisins : jamais rien ne troublera la sérénité de son repos.

Dans certaines fermes on emploie cent cinquante ou deux cents Arabes qu’on embauche un matin, sans aucune recommandation, au hasard. Ce sont cent cinquante ou deux cents travailleurs disciplinés, très doux, un peu mous au travail.

Si on avait, à la place de cette troupe, six Algériens à conduire, on devrait se munir d’un arsenal et se faire garder, la nuit, par des gens dévoués.

Cette différence entre des peuples de même sang, de même religion, de même pays, séparés seulement par une ligne de points sur la carte, est une des choses les plus étranges qui se puissent remarquer. Elle fait l’étonnement de tous et donne aux Français l’espoir de posséder enfin une colonie où, en semant de 1 or, ils récolteront autre chose que du plomb.

Mais cette sécurité qu’offre la Tunisie n’est pas suffisante pour garantir la fortune à ceux qui vont l’y chercher : l’Algérie est plus propice aux fortunes soudaines.

Quelques colons entrevoient la Tunisie a travers un mirage, comme un sol vierge où l’on n’a qu’à se baisser pour ramasser de l’or en barre. Ils calculent, de France, le revenu des vignobles et des champs de blé,

on attend parfois trois, quatre et même cinq ans l’humidité nécessaire aux plantations. Et c’est, alors, la misère, la ruine.

Un colon qui achète moins de trois cents hectares de terrain est obligé de faire valoir lui-même son bien. On peut louer aux Arabes des terres de mille ou deux mille hectares et s’assurer ainsi un revenu suffisant ; on ne peut employer ce moyen dans les petites exploitations*. Du reste, ce n’est pas la peine de s’expatrier pour tirer trois pour cent de son argent.

Aussi le nouveau venu plante-t-il des vignes, sèmet-il du blé, essaye-t-il de récolter des primeurs, etc. , etc. Dans le Nord, cela pousse toujours, bien ou mal. De Zagouan au désert, cela vient une fois tous les quatre ans. Pendant trois années il faut planter ses vignes pour les voir brûler, donner ses soins à des légumes qui gèlent un matin de décembre.

Presque tous les colons qui ont mis leurs capitaux dans le Nord ont été récompensés de leur confiance ; ceux du Centre ont lutté et luttent encore, avec des alternatives d’espoir et de découragement.

Mais tous, colons du Nord ou du Centre, tombent d’accord sur ce point:

« La petite colonisation est une faute, une folie. »

Encourager de pauvres diables de France à venir demander à la Tunisie la fortune, est faire une mauvaise action.

Quand la grande colonisation aura réussi, lorsque les gros colons auront arrondi leurs domaines, établi la moyenne de leurs ressources, essayé et étudié les modes de production, ils pourront employer nos compatriotes pauvres, à qui ils confieront quelques hectares

de terre, les travailleurs étant certains de trouver à la

Mendiante arabe.

ferme principale un labeur suffisamment rétribué en cas d’insuccès ou de chômage.

Mais jeter des Français colons (c’est-à-dire des gens sans ressources, obligés de quitter leur pays, imbus d’idées fausses), jeter ces gens sur une terre nouvelle,

mal étudiée, sans autre appui que l’appui moral et presque illusoire des consuls, en butte à la mauvaise foi des Arabes, aux tortures d’étés torrides, c’est, il n’y a pas d’autres mots, une mauvaise action.

C’est mal comprendre la Tunisie et gâcher à plaisir l’avenir d’une belle colonie, que de chercher à développer un pareil mouvement d’émigration. Il ne faut pas se répandre sur la contrée comme les Siciliens voués à la misère, mais laisser les riches s’implanter, rendre la terre propice, le pays habitable, sortir, à coups de capitaux, une fortune que les mains des faibles seraient impuissantes à arracher du sol. Cette œuvre progressive et certaine évitera bien des lamentations.

La Tunisie imposée sagement, d’une façon équitable et discrète, doit rendre deux tiers de plus qu’elle ne rend à l’heure actuelle. Ce sera une merveilleuse affaire, à condition qu’on la traite avec les précautions nécessaires aux grandes affaires.

A côté des qualités de l’Arabe, un défaut poussé à l’extrême : la mauvaise foi. Chez eux le mensonge est une façon charmante de se tirer d’affaire. Ils vous vendront une terre de mille hectares : elle en aura quatre cents. Après vérification, le reste ne sera pas au vendeur. La multiplicité des héritiers et l’enchevêtrement des héritages complique au delà du croyable les achats de propriétés. 11 est fort rare d’acquérir une terre non grevée de servitudes et d’hypothèques.

Dignes petits-fils des Carthaginois, ils renient leur parole sans le moindre, scrupule.

Dans aucune ville un Arabe n’a un sou de crédit. Fût-il riche et vénéré, aucun négociant, aucun fruitier ne lui avancera des marchandises, certain qu’à la pré-

sentation de la note l’autre nierait avoir reçu quoi que ce soit. Cette mauvaise foi, proverbiale déjà au temps des guerres puniques, est, chez eux, inconsciente. Le vendeur ne se croit lié par aucun serment; il faut accumuler les contrats pour l’empêcher de se dégager.

Un résident général centralise en Tunisie tous les pouvoirs.

Chaque ville possède une municipalité qui gère son budget et s’occupe des questions de voirie, hospices, théâtres, etc. Cette municipalité est présidée par un Arabe, mais le vice-président est toujours Français : en réalité, c’est celui-ci qui commande.

A Tunis, deux vice-présidents : le premier est délégué ; c’est un ancien capitaine de vaisseau, très estimé.

Depuis l’occupation, cette municipalité a fait des merveilles. Le gaz éclaire les moindres recoins, et l’eau est distribuée avec une intelligente prodigalité. Des sergents de ville, en costume de douaniers, le croissant sur le képi, un revolver à la ceinture, parcourent la ville, aidés dans leur tâche par la gendarmerie, elle-même appuyée par la gendarmerie indigène.

Le service du balayage en est à son aurore. Peutêtre le jour luira où il s’imposera à la reconnaissance des passants; pour l’heure, on s’aperçoit seulement de son existence lorsque les roues des chariots vous écrasent contre le mur. On doit reconnaître que dans certains quartiers la lutte contre les immondices est impossible.

La municipalité a soigné les plaques indicatrices. La moindre impasse a son nom bien en vue, émaillé blanc sur bleu, en lettres françaises et arabes.

Les Français n’ont jamais que d’excellents rapports avec les employés de la ville, tous pleins d’entrain et de bonne grâce. Il n’en est pas de même lorsqu’ils ont affaire aux employés de l’État ; ils se heurtent alors au sans-gêne à la fois bourru et gouailleur auquel on les a habitués en France. On doit recommander à ce propos les employés de la poste, pieusement choisis parmi les plus grincheux dans une administration où Dieu sait si on a le choix, tandis qu’à la poste italienne on est obséquieux par principe.

Dans chaque province, le gouvernement est représenté par un contrôleur civil qui fait en même temps l’office de consul. C’est lui qui marie les Français, protège les colons et rend la justice dans les villes où il n’y a pas de juge de paix. Aussi dans ces dernières ne fait-il pas bon intenter un procès au gouvernement : c’est lui qui plaide contre vous et qui juge ensuite.

A Tunis, pour les affaires civiles, un tribunal dont la cour d’appel est à Alger.

Lorsqu’un différend se produit entre Arabes, il est porté devant le caïd et les tribunaux arabes ; s’il existe entre Arabes et Français, il est jugé par des tribunaux mixtes.

La cour d’assises fonctionne de même. Le jury en. est formé en partie d’Arabes et d’Italiens, si ce sont des Arabes ou des Italiens qui ont commis un attentat contre les Français. D’ordinaire, accusés italiens ou arabes préfèrent être jugés par nous que par leurs compatriotes.

La France s’est vivement intéressée à l’instruction primaire : elle a créé en Tunisie des écoles nombreu-

scs ; elles sont assez suivies, bien que donnant, pour l’heure, d’assez piètres résultats. L’instruction secondaire, en revanche, fournit d’excellents élèves. C’est par en haut que viendra la civilisation.

En résumé, le touriste peut passer à Tunis deux ou trois jours sans trop s’ennuyer. La ville est sans grande allure, mais donne une idée parfaite de l’Orient qui grouille.

Le colon peut sans crainte apporter ses capitaux. Chaque jour il se présente de belles affaires. Les Juifs, lâchés, rabattent les Arabes, les obligent à vendre leurs biens, les traquent sans merci. La terre est à bon marché.

L’expérience aidant, on doit sortir du sol la fortune qu’il détient certainement.

La Tunisie est un de ces pays trop rares où le ciel est pur, la terre féconde et l’homme soumis.

Tunis, février 1891.

SOCIÉTÉ ANONYME ü’iMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE Jules Bardoux, Directeur.

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