‹ TurcaretChapitre 57 sur 95 · ACTE IV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE II

Le Marquis. Justement: j'y allais l'autre jour, un peu chaud de vin ; j'étais en pointe,^ j'agaçais les jolis masques. J'aperçois une taille, un air de gorge, une tournure de hanches. J'aborde, je prie, je presse, j'obtiens qu'on se démasque; je vois une personne. . . 5

Le Chevalier, r interrompant. Jeune, sans doute.

Le Marquis. Non, assez vieille.

Le Chevalier. Mais belle encore, et des plus agréables ?

Le Marquis. Pas trop belle. lo

Le Chevalier. L'amour, à ce que je vois, ne t'aveugle pas.

Le Marquis. Je rends justice à l'objet aimé.

Le Chevalier. Elle a donc de l'esprit?

Le Marquis. Ah! pour de l'esprit, c'est un prodige! 15 Quel flux de pensées! quelle imagination! Elle me dit cent extravagances qui me charmèrent.

Le Chevalier. Quel fut le résultat de la conversation?

Le Marquis. Le résultat? Je la ramenai chez elle 20 avec sa compagnie; je lui offris mes services, et la vieille folle les accepta.

Le Chevalier. Tu l'as revue depuis ?

Le Marquis. Le lendemain au soir, dès que je fus levé, je me rendis à son hôtel. 25

Le Chevalier. Hôtel garni ^ apparemment ?

Le Marquis. Oui, hôtel garni.

Le Chevalier. Eh bien ?

Le Marquis. Eh bien, autre vivacité de conversation, nouvelles folies, tendres protestations de ma part, 30 vives réparties de la sienne. Elle me donna ce maudit portrait que j'ai perdu avant-hier. Je ne l'ai pas revue ■{

depuis. Elle m'a écrit, je lui ai fait réponse ; elle m'attend aujourd'hui ; mais je ne sais ce que je dois faire. Irai-je, ou n'irai-je pas? Que me conseilles-tu? C'est pour cela que je te cherche.

5 Le Chevalier. Si tu n'y vas pas, cela sera malhonnête.

Le Marquis. Oui ; mais si j'y vais aussi, cela paraîtra bien empressé ; la conjoncture ^ est délicate. Marquer tant d'empressement, c'est courir après une femme ; 10 cela est bien bourgeois ; qu'en dis-tu ?

Le Chevalier. Pour te donner conseil là-dessus, il faudrait connaître cette personne-là.

Le Marquis. Il faut te la faire connaître. Je veux te donner ce soir à souper chez elle avec la baronne. 15 Le Chevalier. Cela ne se peut pas pour ce soir ; car je donne à souper ici.

Le Marquis. A souper ici ! je t'amène ma conquête.

Le Chevalier. Mais la baronne. . .

Le Marquis. Oh ! la baronne s'accommodera fort de 20 cette femme-là ; il est bon même qu'elles fassent connaissance: nous ferons quelquefois de petites parties carrées.

Le Chevalier. Mais ta comtesse ne fera-t-elle pas difficulté de venir avec toi, tête-à-tête, dans une 25 maison. . . ?

Le Marquis. Des difficultés ! Oh ! ma comtesse n'est pas difficultueuse ;^ c'est une personne qui sait vivre, une femme revenue des préjugés de l'éducation.

Le Chevalier. Eh bien, amène-la, tu nous feras 30 plaisir.

Le Marquis. Tu en seras charmé, toi. Les jolies manières ! Tu verras une femme vive, pétulante, dis-

Page 1