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Turcs et Monténégrins

Au fond de la baie de Cattaro, entre l’Albanie et l’Herzegovine, s’élève un groupe d’âpres montagnes dominant toute la contrée environnante. Ce groupe a reçu de ses habitants le nom slave de Tsemogora, c’est-à-dire de montagne noire , traduit par les Grecs en Mavro-Vouni , par les Turcs en Kara-Dagh, par les Albanais en Mal-Esija , et par les Vénitiens en Monténégro; c’est sous cette dernière appellation qu’il est le plus généralement connu dans l’Occident. Au sein de ces montagnes habite une population peu nombreuse, mais brave et aguerrie, longtemps oubliée de l’Europe, et qui , depuis quelques années , attire ses regards et son intérêt. Là, pendant quatre siècles, une tribu chrétienne a su maintenir , les armes à la

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main, son indépendance et sa foi contre les envahisseurs musulmans.

Le sol du Monténégro semble avoir été préparé par la nature pour les conditions d'une lutte semblable. Ceint de tous les côtés par des rochers escarpés , il forme au cœur des provinces asservies par les Ottomans une citadelle inexpugnable pour les défenseurs de la liberté. « La nature, dit un voyageur français qui visitait le pays il y a dix ans, M. X. Marinier, la nature a été gratuitement elle-même le Vauban des Monténégrins. La nature leur a fait un cercle de remparts, une enceinte continue. Non-seulement tout le plateau monténégrin est entouré d’éternels bastions , mais d'autres lignes de retranchements le divisent en plusieurs districts , et les vallées qu’elles enlacent dans leur ceinture forment autant de petites forteresses dans la grande forteresse. » C’est une succession d'obstacles formidables , de précipices et de crêtes escarpées qui arrêtent à chaque pas ’a marche d’une armée envahissante, lors même qu elle a franchi les premières défenses qui enveloppent cette contrée.

Considérée d’un de ses points culminants, la contrée, suivant la pittoresque expression de M. Delarue, semble une mer houleuse tout d un coup pétrifiée. Un autre voyageur, M. Lejcan, compare le Monténégro. avec ses pies élevés, ses gorges profondes, son enchevêtrement de vallées dont le diamètre varie

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d’une lieu à dix pas, à un énorme gâteau de cire aux mille alvéoles.

Les chansons nationales racontent que Dieu , parcourant la terre pour y semer les montagnes , laissa par mégarde tomber sur le Tsernogore le sac où il tenait sa provision de rochers; les blocs de granit contenus dans le sac roulèrent de tous les côtés et couvrirent le pays.

Les points les plus élevés de cet assemblage de hauteurs se trouvent tous sur les limites extérieures de la contrée. Ce sont le mont Lovtchen au-dessus de Cattaro , le Dormitor, qui, de la pointe extrême du Monténégro vers le nord-est , voit à ses pieds toute l’Herzegovine, enfin le Kom, situé du côté de l’Albanie. La hauteur de ces trois montagnes est à peu près la même, et peut s’évaluer à 2,500 mètres au-dessus du niveau de la mer. Dans l'intérieur du pays aucun sommet n’atteint «ette altitude, et les crêtes sont escarpées plutôt qu’élevées.

La principauté monténégrine , placée entre les 36e et 37e degrés de longitude et les 42e et 43e degrés de latitude , forme comme deux plateaux ou deux massifs triangulaires juxtaposés , d'une superficie de 1 ,200 kilomètres carrés , le Tsernogore proprement dit et les Berdas, dont les bases , au nord, s’appuient sur ['Herzégovine, et les sommets, au sud, pénètrent en Albanie. Le territoire turc , du côté de Spouje, s’enfonce comme un coin entre ces deux sommets.

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Orographiquement et géologiquement les deux massifs en question, que sépare la vallée de la Zêta, appartiennent à deux systèmes de soulèvements différents, dont ils formemt le nœud et l’intersection. Le Monténégro propre, qui s’élève par étages du sud au nord, avec une pente tellement rapidè qu’entre Tsettinié et Scutari la différence de niveau est de 1 ,200 mètres pour une distance de 24 kilomètres , constitue l’extrémité méridionale du système des montagnes de la Dalmatie , lesquelles courent dans toute cette contrée parallèlement à la côte de l’Adriatique. Le massif des Berdas, au contraire, fait partie intégrante de la chaîne qui s’étend dans la Bosnie, l’Herzegovine et l’Albanie.

Du côté du Kom et de la haute vallée de la Moratcha , aussi bien que vers la partie supérieure de la Katounska-Nahia, une attaque est impossible contre le Monténégro. Le côté vulnérable du pays est celui du lac de Scutari. Toutes les rivières de la Montagne Noire se jettent dans ce lac; c’est par là seulement qu’on peut pénétrer dans leurs vallées et essayer do les remonter jusqu’au cœur des districts chrétiens et indépendants. Les crêtes transversales qui coupent les vallées et resserrent entre deux rochers à pic le cours des rivières , les cols qui séparent ces sortes d’entonnoirs sans issue si fréquents au Monténégro , sont de ce côté moins escarpés que partout ailleurs , et on peut, en les franchissant, parvenir jusqu’à Tset-

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tinié , la capitale du petit état tsemogortse ; ou bien , comme Omer-Pacba le tentait pour la première fois en \ 853 et y a malheureusement réussi en 1 862, couper les Berdas du Monténégro par la vallée de la Moratcha et celle de la Zêta.

Plusieurs rivières arrosent les vallées du Monténégro. La plus importante est la Moratcha, qui prend sa source sur les flancs du Dormitor, arrose Podgoritsa , se jette dans le lac de Scutari auprès de Jabliak, et dans laquelle tombent la Zêta, la Zitnitsa et la Zerna. Mais tout le cours de cette rivière n’appartient pas aux Tsemogortses ; les Turcs occupent la vallée inférieure, depuis l’embouchure jusqu’à la forteresse de Spou je, et empêchent les montagnards de déboucher parla sur le lac de Scutari . Le seul cours d’eau quelque peu considérable dont les Monténégrins soient maîtres depuis sa source jusqu’à son embouchure, est la Koutchka ou Tsemoïevitchka-Riéka, qui descend des monts Maratovitj, au-dessus deDobro et suit un cours de quatre lieues environ, tantôt arrosant de belles et fertiles prairies, tantôt perdue sous les roseaux des marécages, tantôt enfin serrée entre des roches escarpées qui semblent vouloir lui barrer le passage. Sur les bords de cette rivière se rencontrent les ruines des deux citadelles de Riéka et d’Obod , qui arrêtèrent tant de fois les armées ottomanes. Jusqu’à Riéka, elle est navigable, et en cet endroit un marché se tient chaque semaine. Enfin, outre la Riéka, le Tsernogore

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proprement dit renferme une seconde rivière, la Tsernitsa, que l’on remonte en bateau jusqu’au village de Vihra, dans lequel se tient aussi un marché dont l’institution est fort ancienne

Le reste du pays, sauf les bords de quelques ruisseaux, est tellement dépourvu d’eau que les habitants n’y ont d’autre moyen de s’en procurer que de recueillir la pluie dans des citernes , et que souvent , lorsqu’arrivent les chaleurs de l’été, ils ne savent plus où abreuver leurs bestiaux. On voit au Tsernogore . comme en Arabie, des tribus se battre pour la possession d’une source. Sur plusieurs points, les pâtres sont réduits à conduire leurs troupeaux jusqu’aux cimes les plus élevées , où la neige se conserve dans le creux des rochers ; en faisant fondre chaque jour une certaine quantité de cette neige, ils parviennent à désaltérer leurs animaux.

Une contrée placée dans de telles conditions ne saurait être fertile. C’est à peine si, au milieu de ces rochers dénudés qui se coupent en tous sens , on trouve au fond des vallées et sur les flancs de quelques montagnes une faible couche de terre végétale qui permette le travail de la culture. Les districts qui s’ouvrent vers le lac de Scutari, à la partie inférieure des vallées de la Riéka et de la Tsernitsa, font seuls exception à cette physionomie générale. L’humus y est plus profond , la neige n’y couvre pas le sol pendant plusieurs mois d’hiver, comme dans le haut

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pays, et les rayons du soleil méridional y développent une riche et puissante végétation. Le maïs, abondamment cultivé dans ces districts, y atteint une hauteur extraordinaire; l’olivier, le figuier, l’amandier, l’oranger y poussent dans les vergers; enfin, c’est là seulement qu’on fait deux précieuses récoltes, dont les Monténégrins se verraient autrement privés : celle du vin et celle du tabac.

Mais si le reste du Tsernogore est loin de présenter une semblable fertilité, l’industrie de l’homme, aiguillonnée par la nécessité, répare jusqu’à un certain point l’ingratitude du sol. Partout où la bêche ou la houe peuvent mordre, sur les pentes les plus escarpées comme dans les vallées les plus étroites, la culture a pris pied. L’orge, l’avoine, le maïs, les pommes de terre sont les seules plantes que la nature du terrain permette d’ensemencer avec succès. Mais, grâce au travail persévérant de sa population , la * Montagne Noire en produit assez, non-seulement pour nourrir ses habitants , mais encore pour fournir à la subsistance de la ville voisine de Cattaro. Des troncs d’arbres creusés par les indigènes olfrent un asile à d’innombrables essaims d’abeilles qui produisentdans ces ruches primitives un miel excellent, devenu pour les Tsernogorstes un objet d’exportation. Le bois de sumac, fort recherché pour la teinture, croit naturellement en grande abondance sur les cimes rocheuses de la Katounska-Nahia , où les habitants

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vont le recueillir pour le porter à Cattaro. Enfin, le bétail est très-abondant dans les districts monténégrins. Des troupeaux de chèvres et de moutons paissent sur les sommets élevés , des bœufs dans le fond des vallées, et le nombre en est assez grand pour que chaque année l’exportation du côté des provinces autrichiennes s’élève à plus de 500 bœufs et 2,000 moutons.

La pêche est encore une ressource précieuse pour les Monténégrins. Les truites et les autres poissons des petites rivières du pays, séchés et fumés, sont expédiés en quantité considérable vers la Dalmatie et l’Italie. Mais ce sont surtout les tribus riveraines de la Riéka et du lac de Scutari qui trouvent une véritable source de richesse dans la capture, renouvelée périodiquement à certains mois de l'année, d’un petit poisson du genre des mulets, gros comme une forte sardine, que I on appelle en serbe oukliéva et en italien scoranza.

Aux approches de l’hiver, les oukliévas descendent vers le lac de Scutari en masses si compactes que la surface de l’eau se teint sur leur passage d’une couleur particulière. Dans le lac, ces poissons habitent surtout les endroits appelés o/cos, tourbillons circulaires formés par des sources qui jaillissent du fond du lac et dont la température, plus chaude que celle des eaux supérieures, attire les oukliévas; on les y trouve parfois en telle quantité qu’une rame enfon-

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cée au milieu d’un de ces bancs de poissons reste debout. Les tribus des bords du lac ont la propriété des okos, où dans l’hiver il leur suffît de jeter le filet pour le retirer aussitôt tout rempli d’oukliévas; les riverains de la Riéka pêchent le même poisson au moyen de filets et de nasses lors du passage d’automne. Les plus gros sont immédiatement salés et envoyés en Dalmatie, où on les mange en guise de sardines. Les plus petits sont remis à l’eau et parqués avec des claies dans les parties les plus basses et les plus herbeuses du lac, où on les entasse tellement qu’ils ne peuvent presque pas se mouvoir. C’est ainsi qu’on les engraisse en faisant rapidement grossir leurs ovaires, avec lesquels on compose une poutargue qui rivalise presque de réputation avec celles de Prévésa et de Missolonghi.

Une portion de la pêche des oukliévas revient au prince, dont elle constitue un des plus clairs revenus.

Les produits que nous venons d’énumérer permettent au Tsernogorc d’entretenir un certain commerce avec les contrées voisines. Ses habitants en tirent, en échange, des produits manufacturés, mais en petite quantité, de l’eau-de-vie, du café, du sel, des outils, du plomb, de la poudre et des armes. Mais comme leurs besoins sont fort peu considérables, la somme des exportations surpasse notablement celle des importations. Ainsi pour l’année 1 SCO, la dernière dont nous possédions les chiffres officiels, l’en-

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semble du commerce extérieur des Monténégrins est monté à un total de 1 ,305,000 francs, dont 992,000 francs pour les sorties et 313,000 francs seulement pour les entrées.

Il est assez difficile de fixer d’une manière exacte le chiffre de la population monténégrine.

Au xvii6 siècle, d’après les relations vénitiennes, ce petit peuple ne se composait guère que de 20,000 à 30,000 âmes. Il y a cinquante ans, lorsqu’il engagea la lutte contre les Français, maîtres de la Dalmatie, on l’évaluait à 50,000 habitants. Vingt ans plus tard, les statistiques élevaient ce chiffre à 75,000; enfin, en 1835, l’Annuaire officiel de Tsettinié, la Gorlitsa (la Tourterelle), déclarait que le Tsernogore renfermait une population de 100,000 âmes. Actuellement, avec les accroissements de territoire survenus depuis 1836, et avec le mouvement d’émigration qui depuis quelques années a poussé une fraction notable des habitants de lTIerzegovine méridionale à chercher dans les libres sommets du Tsernogore un refuge contre la tyrannie musulmane, on peut sans

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exagération fixer à près de 200,000 personnes le minimum de la population du Monténégro *.

Un fait donnera une idée suffisante de la rapidité avec laquelle la population s’accroît de nos jours dans ce champ d’asile de la liberté des Slaves chrétiens du Midi. La Gorlitsa de 1835 portait à 15,000 le nombre des combattants bien exercés qui constituent la force militaire du Tsernogore, et que le prince peut, au premier signal, faire entrer en campagne. Quatre ans après, en 1839, la Gazette dalmate de Zara, d’après des documents officiels, de

15.000 élevait le chiffre à 19,500. Actuellement il est notablement plus élevé.

Mais, dira-t-on, quelle que soit la proportion dans laquelle il se soit augmenté, c’est bien peu que 30 à

35.000 guerriers pour un pays qui a sans cesse à lutter contre un empire de trente millions d’âmes. Cela

1. L’Orlitch (l’Àiglon), calendrier officiel imprimé à Tsettinié pour 1865, et la Fi la de Belgrade, du 20 avril/2 mai 1865, donnent les chiffres suivants comme résultant d’un recensement opéré en 1864 :

Katouuska-Nahia. . 63,738 habitants \

Rietcbka-Nabia 26,097 — (

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