‹ Turcs et MonténégrinsChapitre 2 sur 163 · LH · texte numérisé non relu

LH

Tsernitska-Nahia 28,269 — l 5

Lieschauska-Nahia 15,367 —

Berdas 62,767

Total 196,238

Reste à savoir jusqu’à quel degré de précision a été poussé le recensement qui a fourni ces résultats.

Voyez au n° 1 des Pièces justificatives le tableau de la population monténégrine en 1836, distribuée par districts et par villages.

XII INTRODUCTION

est vrai, et cette circonstance ne sert qu’à rendre encore plus admirables les efforts par lesquels les Tsernogortses sont parvenus à maintenir leur liberté. D’ailleurs, ils sont puissamment secondés dans leur lutte par les obstacles naturels qu’offre leur sol, et le chiffre que nous avons indiqué n’est que celui des combattants toujours prêts à entrer en campagne et à porter, si les circonstances y sont favorables, la guerre sur le territoire ennemi. Mais qu’un danger sérieux menace le pays, qu’une armée turque s’avance pour le réduire, la première balle qui frappera les rochers du Tsernogore en fera sortir de tous côtés des bras et des carabines; femmes, vieillards, enfants, soutiendront les hommes faits dans la défense nationale. Au lieu de 35,000 guerriers, la Montagne Noire en comptera ce jour-là 100,000.

Les habitants du Monténégro sont, en effet, de mœurs et de caractère aussi rudes que leurs montagnes. Grands, bien faits, d’une santé robuste, la vie guerrière qu’ils mènentdepuis leur enfance développe en eux une force prodigieuse.

Vierges de toute influence civilisatrice de l’Occident, mais en même temps de la corruption que cette influence apporte aux peuples qui ne sont pas suffisamment préparés à la recevoir ; isolés pendant des siècles du reste dH monde, les Monténégrins ont conservé dans leur vigueur première les qualités et les vertus naturelles aux peuples de race slave.

INTRODUCTION

xiu

Leurs mœurs sont pures et leur foi ardente. Comme les Serbes et les Dalmates, ils joignent à une vive et pénétrante intelligence un sentiment poétique profond et élevé, qui se traduit dans des chants répétés de bouche en bouche par le peuple, et conservés par la tradition, bien longtemps après les événements dont ils propagent le souvenir.

Mais à côté de ces grandes et nobles qualités, les Monténégrins ont avec une égale énergie les passions et les défauts des peuples de leur race. Leur bravoure, qui n’a pas pour la modérer le frein de mœurs plus douces et plus civilisées, dégénère en un besoin continuel de combats. Les instincts de leur indomptable nature se développent avec une sauvage rudesse, augmentée encore par l’isolement au milieu d’une nature âpre et sévère, et par la vie de guerre continuelle qu’ils sont contraints de mener. Habitués à des luttes sans quartier contre un ennemi barbare et féroce, ils ont contracté dans ces luttes l’usage de sanguinaires représailles auxquelles notre siècle n’est plus habitué. Lorsqu’un Tsemogortse tombe, vivant ou mort, entre les mains des Ottomans, sa tète, détachée du corps, est emportée par les ennemis en signe de triomphe. En retour, les cadavres des Turcs tués dans un combat, lorsque les guerriers de la Montagne Noire sont demeurés maîtres du champ de bataille, sont immédiatement décapités, et leurs têtes suspendues comme de sanglants trophées

XIV INTRODUCTION

aux créneaux de la tour de Tsettinié. C’était du moins ainsi qu’on faisait il y a seulement quelques années : maintenant on coupe encore les têtes des Turcs, mais au lieu de les rapporter dans la capitale on les dresse sur des poteaux à la frontière *. De même, les compagnons du Tsemogortse qui tombe frappé d’une balle enlèvent sa tête lorsqu’ils le peuvent, afin que les Musulmans ne puissent pas se faire gloire de la posséder.

Lorsqu’au commencement de ce siècle les Monténégrins et les Russes coalisés vinrent attaquer dans Raguse les soldats de Napoléon, un officier supérieur t usse fut blessé dans un des assauts. Aussitôt un capitaine monténégrin, qui s’était lié d’amitié avec lui. accourut en le voyant tomber. « Mon ami, lui dit-il. « tu es un bon chrétien et un brave soldat. Fais ta k prière, je vais te couper la tête pour que les enne- « mis ne la prennent pas. C’est le seul service et la « dernière preuve d’amitié que je puisse te rendre « maintenant. » L’officier russe ne se souciait guère de cette marque d’amitié par trop monténégrine ; la crainte de se voir couper la tête par son frère d’armes lui rendit des forces, et il parvint à s’éloigner du champ de bataille

Réfugiés dans leurs stériles rochers, les Monténé-

L. Voyez au n° Il des Pièces justificatives les raisous qu'allèguent les historiens slaves Paitj et Scherb pour justifier ou du moins excuser cet usage.

grins voient à leurs pieds des plaines fertiles où poussent d’abondantes moissons. Ces plaines ont été jadis possédées par leur race. Leurs ancêtres ont cultivé ces champs où de misérables rayas, leurs frères par le sang, par la langue et par la religion, sèment et récoltent aujourd’hui pour nourrir du fruit de leurs sueurs un maître indolent et cruel. Ce maître est l’Ottoman, l’ennemi né et éternel du Monténégrin. Pour le guerrier de la Montagne Noire, c’est un devoir sacré que de combattre cet ennemi, d’accourir aux plaintes des rayas et de venger à la fois leurs souffrances et les antiques défaites de la nation serbe. Mille causes appellent donc le Tsernogortse à descendre dans la plaine, à engager des combats partiels avec les musulmans du voisinage, et à pousser des razzias dans leurs propriétés. Ces incursions répétées développent chez lui le goût de la rapine, et, engendrant des dettes de sang héréditaires entre les familles turques et chrétiennes, maintiennent, en dehors des grandes expéditions dirigées par la Porte, un état de guerre permanent sur les frontières du pays.

L habitude de marcher toujours armés rend aussi, dans presque tous les cas, sanglantes les querelles qui naissent entre eux. Autrefois les querelles et les vengeances, perpétuées de génération en génération, étaient un véritable fléau qui ravageait le pays. Cependant, au milieu même de ce développement sans frein de natures violentes et indomptées, certaines

lois d’honneur régissaient les querelles, embrassées toujours des deux côtés par la famille entière. La vengeance était d’ordinaire un combat loyal : son exercice cessait du moment qu’un danger sérieux menaçait la montagne Frapper un homme désarmé était considéré comme une lâcheté, et le feu de la plus ardente colère devait tomber lorsqu’un des deux ennemis prononçait la formule solennelle : Ne ou krev, Bog ti i sveti Iovan , « au nom de Dieu et de « saint Jean, ne nous frappons pas. »

Les efforts des trois derniers souverains du Tsernogore ont réussi à faire disparaître presque entièrement ces vengeances et ces guerres intestines. Mais il a fallu cependant encore capituler sur certains points avec la violence et la fierté de ces rudes montagnards. Ainsi nous lisons dans l’article 34 du code promulgué le 23 avril 1 855 par le prince Daniel :

« Si quelqu’un frappe, sans motif, son frère mon- « ténégrin, soit avec le pied, soit avec le tchibouk, il « payera une amende de 50 sequins d’or ; mais si « celui qui a été frappé tue à l’instant même celui « qui le maltraite , ce dernier sera tué à bon droit , « et on ne pourra pas plus rechercher une indem - « nité ou une satisfaction que s’il avait été tué en k volant. »

Pour voir les Monténégrins sous leur côté vraiment sublime, il faut les contempler dans leur lutte avec les musulmans, lorsqu’une armée ottomane met en

INTIIODUCTION.

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