Miloutinovitj, p
PIERRE I*r
vengeances indéfiniment prolongées. Réparer tant de maux était une tâche immense; un homme ordinaire y aurait échoué. Mais Pierre ne recula pas un moment devant cette difficile entreprise. Il remit à quelques années sa vengeance sur Kara-Mahmoud, pour donner au Tsernogore le temps de se relever par un certain intervalle de repos. Il réunit à Tsettinié une skoupchtina dans laquelle il prêcha la concorde en faisant voir à ses sujets dans leurs récentes calamités les dangers de la division, et, pasteur fidèle aux enseignements du Dieu de paix, il parcourut tous les villages de la Montagne en réconciliant les ennemis et en amenant par la menace des foudres de l’excommunication les plus récalcitrants à obéir à ses volontés d’union1.
Bientôt, du reste, les circonstances amenèrent entre le vladika du Monténégro et le vizir de Scutariun rapprochement momentané.
Dans son retour du Tsernogore, Kara-Mahmoud était entré avec son armée sur les terres des Pastrovitj, sans tenir compte de la paix existant entre la Turquie et Venise, protectrice de cette tribu slave, et avait fait massacrer leurs chefs, venus au-devant de lui pour lui rappeler les conditions de la trêve. La République se plaignit au Divan de cette perfidie, et les ministres du Padischah, déjà fatigués des réclamations qui s’élevaient de toutes les parties de l’Albanie contre un gouverneur dont on commençait à redouter sérieusement l’ambition, envoyèrent une armée contre
t. Miloutinovitj, p. 112. — Medakovitj, p. 75-77.
lui. Arrêtées à l’entrée des défilés par lesquels on pénétre dans la Guégarie par Batéli, chef des Albanais indépendants des Dibres, et par Stanitsa, vizir de Bosnie, les troupes du Sultan campèrent dans la plaine de Kossovo, où elles furent surprises et taillées en pièces par Kara-Mahmoud et ses bandes de montagnards.
Averti par cet échec de l’impossibilité de réduire de vive force le terrible pacha, le gouvernement de Stamboul changea de système et recourut à la ruse. Corrompu à prix d'or, le kapou-kihaya que Mahmoud entretenait auprès du Divan lui écrivit d’envoyer à la Porte les tètes de ses deux alliés Batéli et Stanitsa, l’assurant que par ce moyen il obtiendrait sûrement son pardon. Trompé par cette promesse, le vizir de Scutari fit tuer le chef des Dibres et le vizir de Bosnie ; mais quand leurs tètes arrivèrent à Constantinople, on répondit aux Arnautes qui les apportaient qu’il en manquait une troisième, celle de leur maitre, et qu’on saurait bien l’y joindre.
En présence d'un tel péril, Kara-Mahmoud fitoffrirà l’Autriche, par l’intermédiaire du colonel Youkasovitj, qui se trouvait alors en mission dans le Monténégro, de s’unir à elle pour agir contre le Sultan. C’était au moment où Joseph II revenait de son entrevue à Kherson avec Catherine de Russie et commençait à pousser activement les préparatifs de la guerre qu’il devait déclarer deux ans plus tard à la Turquie. Les propositions du pacha rebelle furent donc favorablement écoutées, et l’Autriche lui promit de le reconnaître comme souverain indépendant de l’Albanie, s'il
consentait à recevoir le baptême. Réunissant alors dans une grande assemblée à Podgoritsa les chefs des montagnes chrétiennes des Malisors et des Mirdites et les musulmans albanais qui lui étaient dévoués, il jura avec eux sur l’Évangile et le Coran de combattre jusqu’à la mort les ennemis de leur liberté. Un sénateur de Raguse, nommé Bernard Caboga, vint féliciter Mahmoud au nom de sa République, et Joseph II lui envoya solennellement une énorme croix en argent massif.
A la nouvelle de ces faits, le Divan déclara le vizir de Scutari fermanlu, c’est-à-dire mis au ban de l’empire, et le scheikh-oul-islam lança l’anathème sur sa tête, le proclamant à jamais exclu du paradis des croyants. Le séraskier de Roumélie fut chargé de le réduire, et, parti subitement avec 30,000 hommes, arriva prompt comme la foudre devant Scutari, où Mahmoud, qui ne l’attendait pas encore, n’avait rien préparé pour la défense. Si l’on en croit la tradition de l’Albanie, Kara-Mahmoud, suivi de 90 hommes seulement, se renferma dans le vieux château serbe du Rosapha, qui domine la ville, et où les vingt-quatre pachas réunis sous les ordres du séraskier (Ali Tebelenli de Jannina se trouvait dans le nombre), loin de penser à l'assaillir vigoureusement, lui faisaient passer des vivres et lui communiquaient les plans de leur général.
Après quelques mois de ce blocus peu rigoureux, Mahmoud, d’accord avec ses partisans du dehors et en connivence avec une notable fraction de l’armée assail-
lante, feignit de vouloir se rendre. Sur sa demande, quelques soldats de la garde du séraskier de Roumélie vinrent le prendre, afin de le conduire au camp. Laissant trente hommes pour garder la forteresse, le vizir rebelle se mit en route, accompagné de soixante Guègues dévoués qui lui servaient d’escorte; mais, arrivé au pied de la colline de Tépé, où l’artillerie du Sultan se trouvait placée, au lieu de descendre pour gagner les tentes, il s’élança avec sa suite sur les batteries mal gardées, les enleva et retourna les pièces contre l’ennemi. A ce signal, les amis qu’il avait dans la ville prirent les armes; les montagnards de la Guégarie qui se trouvaient dans le camp du séraskier se rangèrent de son côté, et, se précipitant sur les janissaires surpris par cette attaque inattendue, les mirent en déroute, tandis que les pachas de l’Albanie méridionale demeuraient immobiles avec leurs hommes. L’artillerie et les tentes du séraskier tombèrent au pouvoir de Mahmoud.
Le même jour et à la même heure, fixée d’avance par des intelligences secrètes, les corps détachés de l'armée turque répandus dans les diverses parties du pays furent attaqués par les tribus des montagnes. Ce furent de véritables Vêpres albanaises; pas un Turc n’échappa. On les expulsa même des petits forts qu’ils avaient possédés jusqu’alors et dont les garnisons périrent jusqu’au dernier homme sous les coups impitoyables des Albanais latins et musulmans. Puis, poursuivant son succès, Rara-Mahmoud réussit à brûler, au moyen de radeaux enflammés , une flotille turque
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mouillée dans la BoVana pour bloquer et affamer Scutari *.
Les montagnards des environs de Scutari répètent encore aujourd'hui le chant de triomphe que leurs poètes armés improvisèrent sur le champ de bataille après ces éclatantes victoires :
« Scutari, la Bosnie, la Roumélie ont investi le Rosapha de tous côtés. Deux fois, trois fois, 40,000 soldats d’élite se sont élancés à l’assaut de ses murailles. Grâces à la Providence, ils n’ont pu lui faire aucun mal I Qu’ils rassemblent, s’ils veulent, Alepet la Perse, le monde entier, ils ne pourront s’emparer de la forteresse, œuvre de Dieu...
« Moujo-Baba * et tous les saints prient Dieu de ne pas abandonner leurs serviteurs fidèles les Albanais et de remettre leurs ennemis dans le sentier de la justice.
« Allons, volons à l’ennemi, recommandons-nous à ■ Dieu. » Ainsi parle le lion Mahmoud; puis, franchissant le bastion, il s’élance au dehors. A sa vue, l’ennemi terrifié prend la fuite, et la plupart des Osmanlis restent ses prisonniers3.
Les événements que nous venons de raconter se passaient dans l'été de 1787. Au mois de février de l'année suivante la Russie et l’Autriche déclarèrent , ensemble la guerre à la Sublime Porte.
1. Cyprien Robert, les Slaves de Turquie, t. II, p. 194 et suiv.
— Hecquard, p. 441 et suiv.
ï. Général musulman tué à l’assaut de Drivasto, sous Mohammed II; il est considéré comme un saint par les Albanais musulmans, qui vont chaque année en pèlerinage à son tombeau.