‹ Turcs et MonténégrinsChapitre 100 sur 163 · Miloutinovitj, p. no · texte numérisé non relu

Miloutinovitj, p. no

ilO

manoirs féodaux si multipliés alors dans la Guégarie. Après quelques nouvelles tentatives pour reconquérir l’héritage auquel elle prétendait malgré son apostasie, la famille de Maxime Tsernoïevitj avait fini par tomber dans l’obscurité et se confondre au milieu de la foule des begs albanais, dont les prétentions aristocratiques et l’esprit turbulent rendaient si difficile la tâche des gouverneurs ottomans dans la patrie de Skanderbeg.

Dans la première moitié du xvm* siècle, un homme éminent sorti du sein de cette famille, dont on appelait désormais les membres Bouschattlis, du lieu de leur seigneurie, lui rendit un très-grand pouvoir. Depuis plusieurs années déjà la guerre civile sévissait entre les deux quartiers principaux qui composent la ville de Scutari,TabaschietTerzi; des rencontres armées avaient lieu journellement entre les habitants, et au milieu de ces discordes les pachas turcs, auxquels il était impossible de garder la neutralité, ne parvenaient pas à se maintenir dans leur poste au delà de quelques mois. C’est dans ces circonstances que Méhémet, beg de Bouschatt, quittant sa montagne, vint s’établir dans le quartier de Tabaschi, dans lequel il acquit bientôt une influence prépondérante, grâce à ses talents militaires et à la bravoure qu’il déploya dans plusieurs rencontres avec les gens de Terzi. Ayant fini par assurer le succès des habitants de la partie de la ville où il s’étail fixé, il devint le véritable maitre de Scutari et rien ne s’y passa plus que d’après sa volonté.

Son pouvoir venait de s’établir quand arriva de Constantinople un nouveau vizir chargé de comnian-

der à l’Albanie du nord. Méhémet alla, suivant l’usage, à sa rencontre avec les principaux habitants de Scutari et une foule de montagnards auxquels il avait ordonné d’ôter leurs vestes et de ne garder que leurs pantalons, de sorte que ces montagnards, qui ne portent jamais de chemise, étaient nus jusqu’à la ceinture. Le pacha ayant manifesté son étonnement à la vue d’une population ainsi vêtue, à qui les armes dont tous étaient chargés donnait un aspect extraordinaire et féroce, Méhémet lui répondit : « La Guégarie est un pays barbare « dont les habitants sont belliqueux et cruels, comme

* Votre Excellence aura plus d’une fois l’occasion de le « voir. * On entra dans Scutari, et le pacha était à peine retiré dans les appartements qui lui avaient été préparés dans la maison de Méhémet, lorsqu’il entendit une grêle de pierres tomber sur le toit de la chambre qu’il occupait. Faisant aussitôt appeler son hôte : « Quel est, « dit-il, ce nouveau prodige? que signifient ces pierres « jetées sur la maison? — Que Votre Excellence ne « s’en étonne ni ne s’en effraye, reprit Méhémet; c’est

* une vieille coutume de nos sauvages montagnards « pour rappeler aux seigneurs qu’ils ont escorté qu’on « leur doit un bakchisch (cadeau). » Le pacha, désireux de se reposer en paix, ordonna de distribuer à la foule une somme d’argent : mais cet ordre n’était pas encore exécuté que les pierres recommençaient à tomber de plus belle. « La somme était trop faible, dit le rusé « Méhémet; les montagnards en veulent quatre fois au- « tant. » Le pacha, dont le beg de Bouschatt connaissait la faiblesse par les relations qu’il entretenait à Stam-

212 PIERRE I«f

boul, Redoubler la somme et put enfin passer une nuit tranquille.

Epouvanté d'une telle réception, manquant de l’énergie nécessaire pour se faire obéir, le nouveau vizir se mit entièrement dans les mains de Méhémet, qui, profitant de cette situation favorable, gouverna en son nom et éloigna de lui tous ceux qui auraient pu lui donner des conseils ou lui apporter des cadeaux, qui étaient alors les seuls revenus des gouverneurs de provinces. De cette manière, abreuvé d’ennuis et à bout de ressources, le pacha dut vendre peu à peu les objets de mobilier qu’il avait apportés avec lui et solliciter du Divan son rappel. En même temps Méhémet mettait en campagne tout ce qu’il avait de protecteurs dans la ville impériale, menaçait le pacha de le retenir prisonnier s’il n’était pas nommé à sa place, et grâce à ces démarches parvenait à être désigné pour le poste de vizir, objet de son ambition.

Arrivé au pouvoir, Méhémet Bouschattli prit pour règle de ses actes la politique que devait renouveler cinquante ans plus tard, avec tant d’éclat et tant de férocité, dans le midi de l’Albanie, le fameux Ali Tébélenli, pacha de Jannina. Il poursuivit avec acharnement la destruction de toutes les familles considérables de begs musulmans qui pouvaient par leur influence lui porter ombrage. Lorsqu’il ne put le faire directement, il sut par ses intrigues les diviser et les porter à s’entretuer.

Ses quatre fils l’aidèrent puissamment dans cette entreprise. Après avoir annihilé l’autorité des begs et

détruit complètement la puissante famille des Tskoschi, ils surent attirer, sous prétexte d’une fête, dans la maison de leur frère aîné Moustapha, les sept derniers membres de celle des Madjars, qui seule pouvait encore entrer avec eux en rivalité. Arrêtés par trahison, les Madjars refusèrent la vie qu’on leur offrait à condition de quitter Scutari et les limites du pachalik; alors les fils de Méhémet, ne reculant pas devant un épouvantable crime, les brûlèrent vifs avec leurs femmes et leurs enfants dans la maison où ils étaient enfermés. Pendant que cela se faisait à Scutari, le second fils du nouveau pacha massacrait à Bouschatt les Schélébi, famille noble et influente qui comptait alors 70 individus en état de porter les armes.

Après cas sanglants exploits, Méhémet, voulant s’assurer contre les vengeances des begs musulmans dont il avait déraciné la puissance, s’attacha les montagnards chrétiens et particulièrement les Mirdites, dont il reconnut l’indépendance et respecta les lois. Aidé de leurs armes, il assiégea et prit Dulcigno, dont les habitants, enrichis par la piraterie, avaient toujours refusé de reconnaître l’autorité des gouverneurs de Scutari. Continuellement en guerre avec ses voisins, il plaça sous sa juridiction les districts d’Alessio,Tyranna, El-Bassan et les Doukadjins, formantalors des sandjaks séparés ou gouvernés par des seigneurs féodaux. Enfin il devint si solidement maître de toute l’Albanie septentrionale que le Divan, n’osant pas entamer contre lui une guerre périlleuse, reconnut dans sa famille l’hérédité du vizirat de Scutari.

PIERRE l«

Méhémet-Pacha mourut en 1769, empoisonné par ordre de la Porte, pour avoir refusé de marcher con’re les Russes en prétextant une maladie. Son second fils, Mahmoud, lui succéda dans son gouvernement. Non moins brave que son père et décoré déjà du titre de pacha pour ses exploits dans l’armée turque, Mahmoud joignait à un orgueil indomptable et à une férocité qui lui avait fait donner le surnom de Knra ou « le Noir, * une astuce extrême, une activité sans bornes et de grands talents politi<iues *.

Le gouvernement de ce pacha ne fut qu’une longue suite de combats. En 1770 il se rendit en Morée à la tête de 20,000 Albanais pour y écraser la première insurrection grecque et s’y fit remarquer par la cruauté de ses exécutions. De retour dans la Guégarie, il combattit le pacha d’Ipek, son voisin, dont il était jaloux. Enfin, pour compléter et asseoir son pouvoir d’une manière incontestée, il résolut d’asservir le Tsernogore en renouvelant sur ce pays les antiques prétentions de sa famille, dont son père avait renoué la tradition dans les guerres de 1756 et de 1768, que nous avons déjà racontées.

Ce fut en 1785 qu’il dirigea sa première invasion. Le vladika, comme nous le disions tout à l’heure, était absent de ses états depuis déjà près de trois ans, et pendant son absence la dissension, probablement fomentée par Kara-Mahmoud, s’était mise entre les chefs

1. Hecquarü, Histoire et description de la Haute- Albanie, p. 434

du pays. Le vizir de Scutari, profitant de cette circonstance, marcha subitement contre le Monténégro à la tôle d’une très-forte armée. Ne rencontrant qu’une faible résistance, il pénétra jusqu’à Tsettinié, dont il incendia le monastère, détruisit de fond en comble les gros villages de Tchévo, Velestovo, Biélitse, Tjeklitj, Biélosch et Niégousch, enleva un énorme butin et fit • plusieurs milliers de prisonniers. Mais, ne pouvant se maintenir dans les stériles rochers de la Katounska- Naliia, où son armée manquait de vivres, il franchit le mont Lovtchen et revint à Scutari par la route du littoral en pillant tout sur son passage*.

Ce fut à Trieste que le vladika Pierre apprit cette effroyable calamité dont son peuple avait été frappé.

Il partit en toute hâte par le premier navire qu’il trouva prêt à mettre à la voile, et en février 1786 il parvint à Tsettinié, apportant d’Allemagne aux Monténégrins le secret de la culture des pommes de terre, qui devaient devenir pour eux une si précieuse ressource1 2. L'état où il trouva le pays était lamentable ; beaucoup de villages réduits en cendres, une notable partie des habitants égorgée ou emmenée en esclavage, le trésor du monastère de Tsettinié emporté à Scutari, telle était la situation3. Et tous ces désastres n’avaient pas fait cesser les discordes intestines et les guerres civiles ; des plèmes entiers s’anéantissaient entre eux par des

Page 1