Oglcdato srbsko, p. 228-229 et
PIERRE 1er
paix durant quarante ans le peuple d’Israël, jusqu’à la mort de son libérateur. Le Gédéon de la Montagne- Noire fit embaumer la tète de son rival, qui fut exposée dans la salle d’audience, à Stanievitj, d’où on la transporta plus tard à Tsettinié, où elle est encore conservée dans la salle des séances du Sénat. Comme la tète qui, à Rome, servait de fondement au temple de Jupiter, cette tête du Bouschattli devint, pour ainsi dire, la base du Capitole monténégrin . L’éclatante victoire de Kroussa ouvrit une ère nouvelle pour les Tsernogortses, dont l’indépendance fut constatée dès lors aux yeux de l’Europe entière, et reconnue par le Sultan lui-même, qui, depuis cette époque, ne leur fit plus demander le kharatch.
Si le souvenir de cette journée est demeuré vivant parmi les Monténégrins, il ne s’est pas effacé non plus dans la mémoire de leurs rivaux albanais, et les montagnards de la Guégarie répètent encore aujourd’hui le chant de deuil sur la mort du fier vizir dans lequel s’était incarné d'une façon singulièrement frappante, avec ses qualités et ses graves défauts, le caractère des Albanais du nord et leur sentiment national. C’est à M. Hecquard qu’est due la connaissance de cette chanson :
* O pacha, pacha deCavaïa! votre douleur doit être bien grande, car votre oncle est resté sur le champ de bataille! — Oh! ce n’est pas la mort de mon oncle que je regrette; n’a-t-il pas péri de la mort des braves? Mais si je pleure, c’est que nous avons perdu la bataille. Dans cette église antique, aujourd’hui sont res-
tées ses bannières. Pleurez, pleurez, ô Mirdites, car vous n’étiez pas là, et le pacha est resté seul !
« De ses haies, de ses barricades, l'infidèle est sorti nombreux comme des mouches. Quel sera votre désespoir. car vous n’étiez pas là, ô vous, mes Mirdites! car vous n’étiez pas là ! sans cela le pacha ne fût pas resté seul !
« Avant de mourir, Mahmoud-Pacha s’est écrié : « Malheureux que je suisl je ne laisse pas un fils pour « me venger et combattre les rebelles! » Battez-vous, ô Mirdites! vengez le pacha qui, parce que vous n’étiez là, est resté seul !
* Mahmoud-Pacha est resté sur le champ de bataille; son corps, couvert de blessures, est tombé à l’entrée de cette église faites de pierres carrées. O mes braves Mirdites ! vengez votre pacha, car, vous présents sur le champ de bataille, il ne fût pas resté seul !
« O jeunes gens de Grouda! des créneaux de vos maisons, frappez ces Pipéri et ces Tsernogortses, qui tuèrent le pacha avec des balles partant des haies derrière lesquelles ils s'étaient cachés ; battez-vous, à Mirdites ! car vous n’étiez pas là, et le pacha est demeuré seul !
« Ah ! je vous en prie, ô Sadik, ne me coupez pas la « tète avec un couteau, comme le boucher le fait à la « brebis! Tranchez-la avec le yataghan, que je ne « meure pas deshonoré ! » O lions de Scutari, en avant, mes fils ! entrez dans -le Monténégro! En avant, mes fidèles guerriers mirdites, faites pleurer des larmes de sang à ces infidèles, pour venger le pacha , qui , si
vous aviez assisté à cette bataille, ne fût pas resté seul 1 2 . »
L’effet de la victoire de Kroussa fut confirmé pour les populations de l’Herzegovine par la défaite qu’essuyèrent le même jour, de la part des Ouscoques de la Moratcha et des Vassoïevitj , les musulmans de Kolaschin, qui essayaient de rejoindre l’armée de Kara-Mahmoud, et par un succès qu’une semaine après les mêmes guerriers chrétiens remportèrent sur les Turcs de Nikchitj auxquels ils enlevèrent 20,000 têtes de bétail*.
Rassuré du côté de l’extérieur, le vladika Pierre s’occupa de donner à son peuple une organisation meilleure et surtout de diminuer les causes de ces querelles intestines qui y avaient fait tant de mal, en substituant une législation régulière aux coutumes vagues et mal fixées d’après lesquelles se réglaient jusqu’alors les jugements. Recueillant avec soin ces coutumes, les ramenant à des règles certaines, les complétant et les corrigeant par quelques emprunts faits aux canons de l’Église orientale et surtout aux lois d’Alexandre Zacharia, fameuses parmi les tribus de l’Albanie, qui, promulguées sous l’autorité de Skanderbeg, sont encore en vigueur de nos jours chez les Mirdites et les Malisors, il rédigea un code qu’il soumit le 22 octobre 1798 à l’approbation d’une assemblée générale du peuple réunie dans les prairies de Tsettinié 3.
1. Hecquard, Histoire et description de la Haute- Albanie, p. 498.