Medakovilj, p. 36-38. — Andritj, p
reconnu leur importance, dont on ne se serait pas d uté en voyant le titre bizarre que portent ces pièces dans ie manuscrit n° 9525, qui en contient le plus grand nombre : « Lettres en grec de Lévesque de Braccio • demeurant auprès du prestre Jan, au Roy et à M. de « Nevers. » Le savant académicien a exposé sa découverte et les résultats qui en ressortent dans une dissertation insérée au tome XV des Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres 1 . Quant au texte même des pièces, il a été depuis publié in extenso par Buchon dans ses Nouvelles recherches sur la principauté de Moréeï. C’est d’après ces travaux que nous en parlerons, en élargissant quelque peu le domaine des considérations que ce projet soulève.
Charles II de Gonzague, fils de Louis de Gonzague (fils de Frédéric II, duc de Mantoue), et d’Henriette de Clèves, avait succédé, en 1601 , aux titres et seigneuries de l’un et de l'autre. Il était duc de Nevers et de Rethel, et près de cette dernière cité il avait fondé Charleville, à laquelle il avait donné son nom. Marguerite Paléologue de Montferrat, seul rejeton des Paléologues de Montferrat qui descendaient en ligne directe de l’empereur Andronic Paléologue le Vieux, par Théodore Paléologue, second fils d’ Andronic et d’Yolande de Montferrat devenue l’impératrice Irène, avait épousé Frédéric de Gonzague, duc de Mantoue, grand-père de
1. Première partie, p. 304-335. Mémoire sur une tentative d’insurrection organisée dans le Magne , de 1612 à 1019, au nom du duc de Nevers, comme héritier des droits des Paléologues.
Charles II. La branche ducale de Mantoue s’étant éteinte à son tour, le duc de Nevers se trouvait à la fois le chef de la maison de Gonzague et le représentant unique des droits des Paléologues.
On ignore absolument à quelle époque ce prince conçut l’idée de réclamer la couronne de Constantinople comme héritier des derniers empereurs. Tout ce que l’on sait, c’est que le duc de Nevers avait fait dans les armées de l’Empereur d'Allemagne la guerre contre les Turcs, pendant les années qui ouvrirent le xyii* siècle, et qu’en 1612 il était déjà en correspondance avec les Maïnotes. Habitants de la chaîne montueuse du Ténare, au sud-ouest de la vallée de l’Eurotas, ces héroïques montagnards, descendants des antiques ilotes émancipés par Auguste sous le nom d’Eleuthéro-Laeones, sont peut-être, parmi tous les habitants de la Grèce moderne, ceux qui ont conservé le sang hellénique le plus pur de tout mélange étranger. Ils avaient su, grâce à l'âpreté de leur territoire, défendre avec succès leur liberté contre les Turcs à l'extrémité méridionale du Péloponèse, comme les Tsernogortses l’avaient fait sur les confins de la Servie et de l’Albanie, les Chimariotes dans l’Épire, et comme les Sphakiotes le firent plus tard dans file de Crète. De même que les Monténégrins, au rôle desquels dans les populations slaves on peut comparer le rôle des Maïnotes dans les populations grecques, les rejetons des Laconiens cherchaient avec avidité toutes les occasions qui pouvaient les mettre aux prises avec les Ottomans et venger le désastre de 1 453, en délivrant la Grèce de la tyrannie musulmane. Déjà,
lors de la bataille de Lépante, ils avaient fait offrir leurs concours à don Juan d’Autriche s’il voulait débarquer ses troupes en Morée. Dès qu'ils connurent les projets de Charles de Gonzague, ils s'y associèrent avec autant d'ardeur qu'ils en déployèrent un siècle et demi plus tard, lorsqu’en 1770 ils se levèrent à la voix de la Russie, et de nos jours avec un plus heureux succès, lorsqu'en 1821 le bey du Magne, Pierre Mavromichalis, se jeta l’un des premiers avec ses compagnons dans la lutte d’où sortit la liberté de la Grèce.
Avec l aide des Maïnotes, un plan complet pour le soulèvement de la Morée fut bientôt dressé et des intelligences nouées dans le pays. Mais le duc de Nevers ne se serait pas contenté d’une expédition qui lui aurait donné le Péloponèse et même la Grèce entière. 11 n'était pas guidé par un sentiment d'enthousiasme pour les souvenirs antiques, et délivrer des lieux tels que Sparte ou Athènes, était le moindre de ses soucis. Ce qu'il voulait ou plutôt ce qu'il rêvait, c’était de se créer un grand empire dans l’Orient, c’était, après avoir renversé le Sultan, de s'asseoir sur le trône de Byzance et d'accoler les armoiries de la maison de Gonzague à l'aigle à deux tètes des Empereurs. Pour arriver à ce résultat il ne suffisait pas de l'appui des Maïnotes et même des gens de la Morée entière; il fallait réunir dans une vaste conspiration tous les peuples chrétiens courbés sous le joug des descendants d'Othman, les amener à se soulever ensemble et à travailler d un même accord à l’œuvre de la commune délivrance.
C'est ce que Charles de Gonzague tenta de faire.
Après s’être assuré de la bienveillance de l’Empereur d’Allemagne, qui, bien qu’ayant fait une trêve avec le Sultan, redoutait toujours ce terrible voisin et voyait avec joie les difficultés que l’on pourrait lui susciter, le duc de Nevers envoya de nouveaux émissaires en Morée pour hâter les préparatifs de la révolte.
« Ceux-là, dit le duc dans un Mémoire adressé au roi
* d'Espagne Philippe 111 pour lui rendre compte de
■ ses projets, ceux-là revindrent par terre avec deux - des principaux du pays qui visitèrent quelques éves-
* ques et gens califfiés dans les pays de Macédoine,
■ Servie, Albanie, Dalmatie et Crouatsie, desquels ils » recogneurent une très pronte et bonne disposition » pour se deslivrer de la tirannie en laquelle ils sont, « qu'ils ne manquoient d’afection ny de courage, ny
* aussy de bonne intelligence entre eux tous, mais « bien d’une bonne assistance et de quelque quantité « d'armes, ayant tousjours prest pour cest effet plus de « soixante et dix mil hommes propres à les prendre et « tous résolus de mourir ou de se tirer hors de l’es- « clavitude en laquelle ils sont.
« Cette heureuse rencontre de volontés fust cause
* qu’ils promirent de faire une assemblée d’évesques, « sous le prétexte d'aviser à ce qui estoit du bien de « leurs églises, en laquelle toutes fois ils essaieroient
■ de renouer plus fermement que jamais une bonne et
* naturelle intelligence, sur laquelle ils envoieroient « députés exprès vers ledit duc, avec plain pouvoir de
* traitter avec luy et de donner toutes assurances ne-
* cessaires de leur part ; ce qu’il atend dans quelque - temps. »
L'assemblée annoncée par le duc dans ce Mémoire se tint le 8 septembre 1614 en Albanie, sur le territoire de la tribu des Koutchi ; le procès-verbal, rédigé en italien, en existe dans le manuscrit n° 9525*. Rien n’est plus curieux à lire que ce plan de révolution, magnifique sur le papier, qui ne tient compte d’aucun obstacle et dont chaque partie est censée devoir s’exécuter à coup sur, au jour donné, sans que l’on semble avoir prévu un seul de ces accidents fâcheux qui viennent à chaque instant entraver les dispositions les plus savamment combinées.
La réunion se composait du Patriarche de Servie et des principaux chefs de la Ilaute-Albanie, de la Bosnie, de la Macédoine, de la Bulgarie, de la Servie, de l’IIerzegovine et de la Dalmatie. Le prétexte était de délibérer au sujet d’un impôt que les Pachas voulaient établir sur les personnes ecclésiastiques, per causa di uno agravio che volevano mettere quelli Bassa sopra li ecclesiastici. Les projets arrêtés dans cette assemblée et soumis en même temps au Souverain Pontife et au duc de Nevers furent les suivants.
Les conjurés demandaient d’abord que l’on introduisit la plus grande quantité d’armes que l’on pourrait dans le Monténégro et dans les montagnes de la Chimère, pays touchant tous deux à la côte, et où cette opération
I. Voyez le texte de ce procès-verbal au u° IX des Pièces justificatives.
serait, disait-on, d’autant plus facile que ces deux contrées ne payaient pas tribut au Sultan et s’étaient toujours maintenues en liberté, questo a loro sarà facile perche mai i Turchi intrano tri ne mai hanno pacjato tribnto al Gran Turco essenriono si loro mantenul * sempre in libertà. Ce passage a pour nous une grande importance ; il établit avec certitude que si une partie duTsernogore, après les attaques d’Ali-Pacha de Scutari, avait reconnu l’autorité du sultan et s’était soumise à paver, sinon le kharatch comme de simples rayas, du moins un tribut, c’étaient seulement les vallées d’un accès comparativement facile, la portion inférieure de la Katounska-Nahia, la Rietchka-Nahia et la Tsernita- Nahia; les parties les plus âpres, le haut de la Katounska-Nahia et la Lieschanska-Nahia étaient dedemeurées dans une complète indépendance. D’ailleurs, le rang de pacha donné au vladika, comme le titre de bey donné au chef des Maïnotes, était une reconnaissance de leur état de liberté par le Sultan plutôt encore qu'une preuve de soumission à la domination turque.
Une fois introduites chez les Tsernogortses et les Chimariotes, les armes devaient être répandues par eux dans les diverses tribus albanaises, particulièrement chez les Doukadjins, qui ne portaient pas encore en ce temps leur nom actuel de Mirdites, les Piperi, les Clementi et les Bielopavlitj, tribus qui depuis trente ans déjà refusaient toute redevance à la Turquie et dans le sein desquelles on espérait trouver 30,000 bons soldats. En outre, on comptait recruter 12,000 volontaires de la Servie, Herzégovine, Macédoine, Bosnie et des
parties soumises de l’Albanie, volontaires que l’on répandrait et tiendrait cachés, jusqu’au moment décisif, sur le territoire des tribus en révolte ouverte contre le Sultan.
A un jour donné, le mouvement devait commencer sur plusieurs points à la fois, de la part des Chimariotes, des Doukadjins et des Monténégrins. Aux Chimariotes était assignée la surprise de la ville et de la forteresse d’Avlona, voisine de leur territoire. Les Doukadjins, avec les tribus des Malisors, devaient attaquer simultanément Croi'a et Scutari, qu’ils étaient assurés d’enlever sans peine, car un pan tout entier des murailles de la première ville était écroulé et permettait une entrée facile, et dans la seconde ils avaient de nombreuses intelligences. Quant aux Tsernogortses, c’était Castel- Novo qui leur était donné à assaillir. Une nuit devait suffire pour prendre cette forteresse, les chrétiens qui en avaient la garde de nuit étant en étroites relations avec leurs voisins du Monténégro.
Aussitôt après que ces quatre villes se trouveraient aux mains des chrétiens, tout le pays devait se soulever et former des corps de troupes qui iraient rejoindre les premiers insurgés à Scopia, où était fixé le rendez-vous général. On espérait que cette révolte ne serait nulle part sérieusement entravée, les Turcs étant dans toutes ces provinces en bien petit nombre comparativement aux chrétiens, et on comptait avoir en deux mois une armée de 120,000 hommes rassemblée à Scopia.
De là, sans perdre un instant, on devait marcher sur
Andrinople, et avec les renforts qui devaient rejoindre pendant toute la route on se berçait de l’espoir d'avoir 160,000 hommes en ligne en arrivant dans cette dernière ville.
■ Ce passage, dit l’auteur du rapport, se fera sans « rencontrer l'ennemi nulle part si l’on a soin de choi- « sir le mois d’octobre pour le soulèvement, car alors « les Turcs sont désarmés et n’ont pas de troupes en « Europe. Ils pourraient, il est vrai, faire venir leur
- armée d’Asie, mais cette armée ne nous aurait pas « rejoint avant six mois. Or, la coutume constante des
* Turcs étant de ne mettre leurs soldats en campagne « qu’après la moisson, nous aurons huit mois entiers
- pour nous munir do tout ce qui nous sera nécessaire. « Le soulèvement de tous ces royaumes affaiblira
« énormément les forces des Turcs, outre que les « princes catholiques des pays qui touchent à la Bul-
■ garié, c’est-à-dire le prince de Valachie et le prince
* de Moldavie, viendront sûrement à notre aide. On a, « en effet, déjà traité avec eux par le moyen de l’ar- « chevéque de Valachie, qui est cousin du Patriarche
■ de Servie; et ils donneront volontiers leur concours
* pour demeurer princes perpétuels, eux et leurs des- . cendants.
« Dans cet espace de huit mois, nous espérons, avec
■ l’aide de Dieu, entrer à Constantinople. Ce sera une
* entreprise facile, car sur la route il n’y a aucune for-
- teresse devant laquelle nous puissions perdre notre
- temps à un siège, et qui arrête notre marche. Nous ' laisserons seulement derrière nous les places fortes
« de la Hongrie et de la Croatie. Mais dans de telles « circonstances, l’Empereur ne perdra pas de temps « pour s'emparer de la Hongrie, l’archiduc pour se saisir • de la Croatie. »
Quelque magnifiques que fussent les promesses de ce programme, on n’y accorda pas une confiance absolue. On demanda aux conjurés de patienter encore un certain temps. Le duc de Nevers avait beau être enclin aux rêveries et aux illusions, il n’ignorait pas qu’une révolution aussi considérable que la chute d’un grand empire ne peut pas se régler simplement sur le papier. D’ailleurs, pour donner quelques chances de réussite à la révolte qu’on lui proposait d’exciter dans les provinces chrétiennes de la Turquie, il fallait pouvoir soutenir cette révolte avec des troupes européennes bien armées et exercées à la guerre, car les armées ottomanes étaient alors trop redoutables pour qu’on put espérer de les vaincre seulement avec des bandes d’insurgés, quelque fût leur courage naturel. Or, donner cet appui à ceux qui l’appelaient pour en faire leur Empereur, Charles de Gonzague ne le pouvait pas; aucun préparatif n’était encore fait, et d’ailleurs, il trouvait de grandes difficultés à recruter des compagnons qui voulussent le seconder dans sa périlleuse entreprise. En général, on ne prenait pas au sérieux ses projets sur l’Orient. Ainsi, lorsqu’en 1616 le duc de Nevers alla se joindre aux princes mécontents, les pamphlets imprimés à cette occasion s’égayèrent au sujet de ses prétentions à la couronne de Byzance.
« Ce fut néanmoins, remarque avec raison M. Ber-
gor de Xivrey, à la suite de ces querelles de cour qui agitèrent les commencements du règne de Louis X 111 , que le duc de Nevers se rencontra avec un personnage singulier qui. ranimant plus que jamais le projet grec, y donna un développement un instant assez large pour avoir appelé l’attention de l’Europe. »
Ce personnage était le fameux Père Joseph, surnommé un peu plus tard Y éminence grise, qui fut pendant longtemps le confident et le bras droit du cardinal de Richelieu.
Bien que l’évéque de Luçon ne siégeât pas encore dans le conseil, le Père Joseph avait déjà, en 1616, commencé son râle politique. Cette année même il entra en relations étroites avec le duc de Nevers, qu’il vit alors à Loudun, pendant les conférences qui se tinrent dans cette ville pour l’accommodement du prince de Condé avec la cour. Bientôt il eut gagné toute la confiance du «lue. D’après ses conseils, Charles de Gonzague établit, pour arriver à la réalisation du projet de conquête de la T urquie, un ordre chevaleresque de la Milice chrétienne, placée sous l’invocation de la Vierge dans sa Conception Immaculée, l'n homme connu dans l’archéologie comme collecteur curieux d’antiquités, dans l’histoire littéraire comme traducteur aussi médiocre que fécond des auteurs anciens, dont les mémoires contiennent des notions très-exactes sur les contemporains, principalement sur la maison de Nevers (il en était un des clients les plus intimes), l’abbé de Marolles dit, àu sujet de la fondation de cet ordre de la Milice Chrétienne par le duc de Nevers : « Le père Joseph, capuchin, en fut le
« grand promoteur. Il avait aussi suggéré à ce prince ■ généreux de faire équiper des vaisseaux pour embar- « quer des chevaliers de sa milice, et aller au secours
* des chrétiens opprimez sous la domination du Turc, « et particulièrement de ceux qui sont en la Morée, « qu’il espéroit attirer dans les intérests de son entre-
• prise par une révolte considérable l. »
En 1617, le capucin homme d’état se rendit à Rome pour demander au Pape l’approbation du nouveau projet. A peine revenu de Rome, il partit pour Madrid, toujours pour des négociations analogues. Mais, s’il faut en croire l’auteur du Véritable Père Joseph , pamphlet que l’on ne saurait du reste lire qu’avec une assez grande défiance, ce motif n’était qu’apparent. D’après ce que raconte cet auteur, que les critiques s’accordent à considérer comme l’abbé Richard, la grande impulsion donnée alors par le Père Joseph à l’entreprise du duc de Nevers fut une intrigue politique de l’évêque de Luçon, qui, préparant déjà son entrée à la tête des affaires et voulant connaître à fond la situation et les forces de la maison d’Autriche, saisit l’occasion du projet de croisade, afin de pouvoir, sous ce prétexte pieux, envoyer en Espagne un homme à lui, parfaitement placé pour voir bien des choses que l’on aurait cachées à un ambassadeur 2. L’agent envoyé par Charles de Gonzague à Madrid afin d'y traiter de la guerre contre les Turcs et du secours à fournir aux chrétiens du
1. Mémoires de Miche / de Marottes, abbé de Viltecoin, p. 5G.
2. Le véritable père Joscf, capucin , nommé au cardinalat , p. 120 •■t 12*.
106 LES PREMIERS Vl.ADIKAS ÉLECTIFS.
Levant, n’aurait donc été au fond qu’un explorateur secret pour le compte de Richelieu.
Toujours est-il que les préparatifs du duc de Nevcrs devenaient chaque jour plus sérieux et plus actifs.
« Son zèle et son grand cœur, dit l’abbé de Marolles,
« ne lui permettoient pas de désespérer d’une entre- « prise si hardie, adjoutant d'ailleurs beaucoup de « créance aux révélations du Père capuchin, qui l’as- « suroit qu’il falloit se promettre toutes choses d’un si • grand et si pieux dessein, et que Dieu feroit des mi- - racles, s’il en était besoin, pour le faire réussir. Cinq « vaisseaux furent donc bastis et frétez de tout point « aux dépens de M. de Nevers, qui n’y voulut rien ■ épargner, et receurent en la cérémonie de leur bap- « tesme, s’il faut user de ce terme, les noms de Saint- « Michel , de Saint-Basile, de la Vierge , de Saint- Fran- « ç ois et de Saint-Charles '. »
Cinq gros vaisseaux, c’était une force très-considérable dans ce temps où la marine militaire de presque toutes les nations se réduisait pour ainsi dire à rien. Le roi de France, particulièrement, n’en possédait pas autant. Aussi commença-t-on partout à attacher une sérieuse importance aux projets de campagne du duc de Nevers. Des agents furent envoyés * pour recognoistre et avancer l’affaire du Levant, » en Espagne, Pologne, Allemagne, Italie et Grèce. Partout ils rencontrèrent un accueil favorable et une grande bienveillance pour les
1. Les manuscrits nos 9545, 9546 et 9547 contiennent de grands détails sur l'achat et l'équipement de ces vaisseaux.
projets de leur maître. Cependant trois gouvernements se montrèrent seuls prêts à fournir dès le début le secours de leurs armes à l’héritier des Paléologues; ce furent d’abord la cour pontificale, puis celle de Madrid et enfin la grande maîtrise de l’Ordre de Malte. Le Pape promit 300,000 livres pour l’entreprise, le roi d’Espagne 600,000, tandis que le duc de Nevers devait en fournir 200,000 sur sa fortune personnelle, et ses amis 100,000. En outre, le Souverain Pontife s’engagea à joindre à la petite escadre de Charles de Gonzague dix galères équipées, portant chacune 200 hommes. Leroi d’Espagne annonça qu'il en enverrait vingt, tirées des ports de Naples et de la Sicile ; enfin, l’Ordre de Malte promit six galères. Tout cela devait former un total de 36 bâtiments et de 7,200 hommes, sans compter les vaisseaux et les troupes du duc de Nevers. On espérait aussi entraîner dans la ligue la Seigneurie de Gènes, dont on eut voulu tirer un contingent de six galères et de 1 ,200 hommes, à joindre à ce que nous venons d’énumérer.
Une fois assuré du concours de quelques-unes des puissances chrétiennes de l’Occident, on reprit activement les relations avec les rayas de laTurquie, relations qui depuis 1614 avaient été moins fréquentes. C’était toujours avec les Mainotes que le duc de Nevers entretenait la correspondance la plus suivie. Ce fut sur leur pays que l’on décida que serait dirigée l’expédition. Un soulèvement général de la Morée devait être la conséquence immédiate de son débarquement. Mais pour que les Turcs, attaqués de plusieurs côtés à la fois,
108 LES PREM1EHS VLADIKAS ELECTIFS, n’eussent pas le moyen d’envoyer aussitôt la masse de leurs forces contre la Morée, on résolut que des mouvements éclateraient en même temps dans les autres provinces. Chariton, archevêque de Durazzo, toujours plein d'un zèle ardent pour l'entreprise, réveilla les dispositions des Albanais et des Monténégrins. 11 lit entrer dans le complot l'archevêque d'Arta, qui promit de soulever toute l'Épire, ainsi que la Roumélie. Denys Rhallis Paléologue, archevêque de Ternovo, noua les fils d'une conjuration dans la Bulgarie, dont il était métropolite. Partout on reçut l'ordre de se tenir prêt à agir dans peu de temps.
En 1018, les intentions du duc de Nevers n’étaient plus un mystère pour personne. Au mois de mars de cette année il perdit sa ferftme, et l’éloge funèbre qu'il fit composer et publier à cette occasion par llilarion de Coste se termine par la prosopopée suivante, qui montre combien on se croyait à la veille de tenter la fortune de cette expédition :
* Priez Dieu qu’il conserve le duc votre époux en la « succession et T héritage des Paléologues que ses ad-
* versa ires luy disputent, et qu’il verse sur luy et sur
• vos enfants toutes sortes de bénédictions et de pros- « péritez, afin que, paisibles en leurs estats, ils aillent « chercher des palmes et des lauriers dans la Grèce... « et qu’ils abattent le croissant turquesque, pour y re- « mettre les aigles des Paléologues et la croix du Sau- « veur et celle des Gonzague *. »
1. Hi I a non de Coste, les Eloges et Vies des reines , princesses, dames et dutrtoisell s illustres , p. 141.
A l'automne de la même année, le duc de Nevers envoja dans le Magne un de ses gentilshommes, M. de Chateaurenaud, distribuer son portrait à ses partisans et prendre les dernières mesures pour l’insurrection projetée. Le gentilhomme français était accompagné d’un primat du Magne nommé Pierre de Médicis, qui était venu se mettre personnellement en rapport avec le prince que scs compatriotes considéraient comme leut souverain légitime. Ce personnage se rattachait, bien que né en Grèce, à l’illustre famille florentine dont il portait le nom. Une branche de la famille des Médicis de Florence était, en effet, venue s’établir à Athènes sous les ducs de la maison d’Acciaiuoli, leurs parents. Après la prise d’Athènes par les Turcs, cette famille s'était réfugiée dans le Magne, et plus tard les membres s’en étaient fait reconnaître à Florence par le duc Cosme de Médicis, en qualité de parents *.
L’arrivée de ces deux agents dans le Magne y produisit la plus grande sensation. Les chefs des vingtcinq villages indépendants de cette âpre contrée rédigèrent et signèrent une adresse « au très-haut seigneur duc de Nevers, Paléologue1 2. * Parmi les signatures qui la revêtent on voit figurer, au milieu de noms aujourd'hui obscurs ou éteints, ceux de toutes les familles considérables et anciennes du pays,--les Gondostavlos, les Stephanopolis, les Phocas, les Mélissène, les Mé-
1. Bticlion, Nouvelles recherches sur la Marée, t. I, p. 276.
2. Cette lettre existe dans le mannsciit n" 9525, f° 110. — Elle a été publiée in extenso par Buchon, Nouvelles recherches sur lu Morde, t. J, p. 272-27 A.
dicis. Los archevêques de Lacédémone et de Malvoisie adressèrent aussi, par la même occasion, à l'héritier des Paléologues des lettres où ils protestaient de leur dévouement. Chatcaurenaud gagna ensuite Vienne, où l'archevêque de Ternovo lui remit une lettre latine, signée en grec, pour Charles de Gonzague, dans laquelle il lui rappelait la gloire de leur commune origine, lui parlait du plaisir qu'il avait eu à recevoir son envoyé, et l’encourageait vivement à restaurer l’Église grecque 1 .
En même temps un autre émissaire, nommé Jean Cler, parcourait l’Épire et l'Albanie, et se mettait particulièrement en relations avec les archevêques de Durazzo, d’Arta et de Jannina. A son retour, l’archevêque Chariton l’accompagna ; il visita d’abord le Pape, puis le duc de Nevers, pour les assurer des bonnes dispositions des peuples soumis à sa juridiction religieuse, portant en même temps des lettres des archevêques d’Arta et de Jannina au Souverain Pontife Paul V et à Charles de Gonzague, dans lesquelles étaient exposées toutes les chances favorables de l’entreprise contre les Turcs2.
Ce qui semblait vers le même temps augmenter beaucoup les chances de l’aventure que le duc de Nevers voulait courir, était la rupture presque complète qui
1. Elle est daus ie même uianusciit, f° 85. — La suscriplion et la signature en ont seulement été publiés jusqu'ici.
2. Les lettres an Pape sont dans le même manuscrit, f° 71. Elles ont été publiées par Huchon, t. I, p. 289.
Les lettres au duc de Nevers sont aussi dans le manuscrit n° 9525, f“ 111.
venait de se produire dans les relations de la France avec la Turquie. Au Sultan Ahmed 1er avait succédé, en 1617, son frère Moustafa, prince imbécile, au nom duquel le pouvoir était exercé par les oulémas. Presque aussitôt après l’avénement de Moustafa, de graves insultes avaient été faites à l’ambassade de France. Un seigneur polonais, qui était enfermé aux Sept-Tours, s’étant échappé de sa prison par le secours d’un secrétaire d’Achille de llarlay, baron de Sancv, représentant du roi Louis XIII, le grand-vizir accusa toute l’ambassade française d’avoir favorisé cette fuite; il fit arrêter violemment l’ambassadeur et ses gens, mit ses secrétaires à la torture et l’envoya lui-même aux Sept-Tours. « Tu n’es pas le premier ambassadeur, lui dit-il, qui ait « été logé dans nos prisons, mais tu seras le premier à « qui on aura donné la géhenne. » Ce ne fut qu’au bout de quatre mois que l’on obtint la délivrance de Sancy, et cela encore moyennant une rançon de 15,000 piastres, en laissant en otages les gens de l’ambassade. Telles étaient les conditions que l’orgueil ottoman imposait au représentant de la France, « sa plus ancienne alliée. * Après trois mois de règne, Moustafa était déposé par une révolte des janissaires et remplacé par son neveu Othman, fils d’ Ahmed, enfant de quatorze ans; le grand-vizir était étranglé. Bien qu'Othman, en montant sur le trône, eût essayé de réparer la faute commise au nom de son prédécesseur et eût envoyé à Paris un tschaousch avec des lettres d’excuse signées de lui, du grand-vizir et du kapoudan-pacha, pour assurer au roi de France qu'à l'avenir son ambassadeur se-
112 LES PREMIERS VLADIKAS ÉLECTIFS, rait honoré et respecté comme par le passé, Sancv n'en avait pas moins été rappelé. La France se trouvait donc sans représentant à Constantinople, et on pouvait croire que, malgré les excuses d’Othman, Louis XIII voudrait tirer une vengeance éclatante des injures faites à son envoyé.
Le bruit d’une guerre prochaine contre les Turcs était général à la cour. Les écrivains au service du Roi en parlaient tous. Baudier, historiographe de France, disait à Louis XIII dans la dédicace de son Histoire générale du sérail et de la cour de l’empereur des Turcs : « Vos ■ ancêtres ont autrefois dissipé et détourné vaillamment « un effroyable déluge d’infidèles qui menaçoient la • chrétienté d'un naufrage universel; et l’on espère de « votre royale valeur, qu’après avoir heureusement « acquis le nom de Juste en assurant et polissant vostre « état, elle vous ira faire recevoir, aux régions les plus « voisines du lever du soleil, celui de conquérant et de « libérateur de la chrétienté. » Savary de Brèves, ancien ambassadeur de la France à Stamboul, grand partisan pendant un temps de l’alliance ottomane, écrivait à la même époque un Discours abrégé des assurés moyens d’anéantir et de rainer la monarchie des princes ottomans. Il y proposait de former une coalition des états chrétiens, la puissance des Turcs ne venant que de leur désunion, et de soulever les populations de l'Albanie, de la Grèce, de l’Égypte et de la Syrie.
Malgré ces dispositions plus ou moins arrêtées de la cour, l’ordre de la Milice chrétienne , que Charles de Gonzague et le Père Joseph avaient entrepris d’établir,
trouvait peu d’adhérents dans la noblesse française. Les clients mêmes du duc de Nevers s’excusaient souvent de n'y pas entrer. On lit sur le recrutement de cet ordre de chevalerie dans les Mémoires de l’abbé de Marelles : « Quelques seigneurs et gentilshommes s’en « trouvèrent honorez; mais cela ne dura pas long- « temps : ce que d'autres ayant bien prévu, ne jugèrent « pas à propos de s’y engager sans un exprès comman- « dement du Roy. Tant y a, que M. de Marolles en fut « dispensé, mais mon frère eut l’honneur de le rece- « voir. »
Cependant le jour de la Toussaint de l’année 16i(J, une imposante cérémonie religieuse et militaire fut célébrée à Nevers dans la cathédrale. Le Père Joseph y figura en qualité de commissaire du Pape, y prêcha et reçut le serment des nouveaux croisés, car c’était le titre que l’on avait décidément pris. En môme temps, dans tout le duché de Nevers, on faisait des quêtes pour la croisade. De là Charles de Gonzague se rendit à 01mütz, où une cérémonie semblale eut lieu dans le couvent des capucins. Deux seigneurs allemands et un seigneur italien s’y croisèrent ; d'autres seigneurs étrangers, parmi lesquels furent le comte Radziwill, le duc de Saxe-Lauwembourg et le comte de Bouchain, prirent la croix à Vienne, en Autriche.
On était donc à la veille de l’exécution; quelque temps encore et les nouveaux croisés allaient partir, bien qu’en petit nombre, donnera l’Orient de nouveaux exemples de la valeur française ; peut-être arracher quelques provinces à la domination musulmane, sinon
renverser le trône des descendants d’Üthman. Slaves, Grecs, Albanais, tous les chrétiens de la Turquie attendaient leur arrivée, « comme les Hébreux celle du Messie*; » mais un événement imprévu réduisit tous ces beaux projets au néant. Nous avons parlé un peu plus haut des gros vaisseaux que le duc de Nevers avait armés pour porter son expédition : • le malheur voulut, « dit l’abbé de Marolles, qu'ils fussent tous brûlez, et « que toute cette dépense fût abymée dans les eaux ou « dévorée par les flammes. »
Quelle fut la cause de ce désastre? Nous l’ignorons, mais une fois cette force navale anéantie, le projet du duc de Nevers cessa d’ètre pris au sérieux par l’Europe, et les populations chrétiennes de l’Orient durent remettre à une autre époque leurs espérances de liberté. Charles de Gonzague essaya bien encore pendant quelques années de renouer une nouvelle conspiration en Turquie, mais tout ce qu’il tenta dès lors ne fut plus que dans le domaine des chimères. En 1624 il pensait encore à son ordre de la Milice chrétienne, et il projetait de l’établir dans une ile à l’instar de l’Ordre de Malte; il avait même jeté les yeux pour cet objet sur Sainte-Maure, une des lies Ioniennes, pourse tenir également à portée de l’Albanie et de la Morée. Maisil n’avait déjà plus pour confident de ses pensées qu’un intrigant nommé Gaspard Bénemérin, qui se faisait passer pour infantde Fez, et encore ce personnage lui écrivait de se hâter de faire enfin quelque chose pour ne pas tomber
1 . Como as/ietn Hebrei et Méfia ch'e'l Mo, expression d'une lettre de l’évêque du Magne au duc de Nevers.
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entièrement dans le ridicule. Bientôt après il n’était plus question de rien.
Nous nous sommes étendu plus longuement peutêtre qu'il ne fallait sur cette entreprise, avortée avant d'avoir môme été tentée; Mais il y a, croyons-nous, quelque chose de curieux dans ce dernier réveil de l’esprit des croisades, inspiré par la réaction catholique qui suivit les premiers succès du protestantisme et qui brilla d'un si vif éclat dans notre pays pendant la première moitié du xvue siècle. D’ailleurs il est un point de vue sous lequel toute cette histoire nous frappe et nous parait contenir un important enseignement.
Dans les pièces émanées de tant de sources diverses, qui se rapportent à la tentative d’insurrection préparée par le duc de Nevers, on ne voit percer la trace d’aucune distinction, d’aucune division intestine entre grecs et catholiques parmi les chrétiens soumis au sceptre du Padischah. Toute discorde religieuse semble avoir cessé. Personne, ni chez les Grecs ni chez les Slaves, ne parait éprouver un instant d’hésitation ou de répugnance à proclamer un prince catholique et latin. De l’une ou de l'autre communion, tout ce qui croit en Jésus crucifié et qui courbe la tète sous le joug musulman s’apprête à combattre d’un même effort l’oppresseur commun. Les tribus catholiques de la llautc-Albanie, Mirdites, démenti. Koutehi, siègent dans une même assemblée avec les orthodoxes du Tsernogore, dont ils étaient auparavant et dont ils furent de nouveau, peu de temps après, séparés par des querelles religieuses et politiques si profondes; ils doivent opérer simultanément et dans le
même but contre les Ottomans. L’archevêque catholique latin de Durazzo est à la tête de ce mouvement, et son influence s’étend sans distinction sur toutes les populations d'alentour, catholiques et schismatiques, albanaises, slaves et helléniques. Les archevêques grecs d’Arta et de Jannina, ainsi que tous leurs suffragants, sont avec lui dans d’étroites relations; lorsqu’il part pour aller en Italie, ces deux prélats lui remettent pour le Souverain Pontife de Rome des lettres où ils expriment la soumission la plus filiale *. Dans la Morée les faits ont le même caractère.
Il est facile de faire des observations analogues dans toutes les provinces slaves ou grecques de la Turquie, lorsqu’on en étudie la situation pendant le xvie siècle et dans la première moitié du xvn*. Jamais, peut-être, la réunion des deux Églises d’Occident et d’Orient, ce but que tous les efforts des véritables chrétiens doivent poursuivre, ne fut plus près d’être accomplie. En fait la réunion existait presque partout. Sous la persécution commune, les préjugés, les dissensions séculaires s’étaient effacés. [C’est la même foi que l’on défendait contre les sectateurs de Mahomet et pour laquelle on souffrait : comment fût-on resté divisés?
Cependant bien peu de temps après toutes les vieilles querelles commencèrent à renaitre, les préjugés revinrent plus violents que jamais, et la scission entre les deux communions alla en se prononçant de plus en plus jusqu’à nos jours.
1. Voyez le texte de ces lettres au u® X Jes Pièces jtistifica'ives.
A quoi tint ce funeste résultat ? Il faut le reconnaître, quoique cet aveu doive nous coûter, à la politique suivie par la France dans le Levant, à la protection exclusive donnée aux catholiques latins et à la position exceptionnelle qui leur fut faite par les soins de nos ambassadeurs.
Lorsque François I'r s’allia avec le Sultan Soliman et profita de cette alliance pour intervenir en faveur des chrétiens de la Turquie et du libre exercice de leur religion, il parla seulement des chrétiens , sans distinguer entre catholiques et schismatiques Les expressions de la réponse de Soliman à ses demandes en contiennent la preuve manifeste. Rien d’autre, non plus, ne fut compris dans les Capitulations obtenues en 1604 par la mission de Savary de Brèves. Seuls les missionnaires français étaient protégés d’une manière spéciale, mais cela, non comme missionnaires catholiques, seulement comme nationaux français. La possession des sanctuaires delà Terre-Sainte était aussi revendiquée parla France, mais comme celle de propriétés françaises remontant au temps des Croisades, et non par prétention de créer une situation particulière aux catholiques du Levant. Aussi les Grecs étaient-ils admis alors sans difficulté à célébrer les saints mystères et à prier dans les différents sanctuaires dont la garde était confiée aux religieux français.
La politique première de la France à l'égard des diverses communions chrétiennes dans la Turquie est fort bien exposée dans le passage suivant du Discours sur l'alliance qu’a le Roi avec le Grand-Seigneur, et de
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Futilité qu’elle apporte à la chrétienté , écrit par Savary de Brèves au retour de sa mission.
« Outre ces pressantes considérations, la conserva- « tion du nom chrétien et de la religion catholique dans « leur pays sera jugée très-importante, puisque l’on en « peut espérer l’augmentation par le temps, au dom-
■ mage et à la ruine entière de la secte mahométane; « car, sous prétexte de notre considération, et pour « donner quelque chose à notre amitié, le Grand-Sei- « gneur permet qu'il y ait six ou sept monastères dans « la ville et faubourgs de Constantinople..., tellement,
• que Dieu y est servi avec le même culte et presque « pareille liberté que l’on peut faire au milieu de la « France; sans mettre en considération un nombre
* infini de chrétiens grecs et arméniens, lesquels, en
■ leurs pressantes nécessités, lorsqu’ils se sentent op- « pressés, n’ont recours plus assuré et ne cherchent « autre protection que le nom puissant de nos rois, qui « les met à couvert par le ministère de ses ambassa- « deurs. »
Les premières querelles sérieuses qui vinrent rompre la bonne entente régnant dans l’Orient entre les diverses communions chrétiennes depuis au moins un siècle, éclatèrent à partir de 1630 sur le terrain si difficile de Jérusalem, où les religieux grecs et catholiques se trouvaient en présence et se disputaient la possession des lieux vénérés qui virent la naissance et la mort du Sauveur. Le commencement de ces querelles correspond à l’époque où les missions latines furent complètement organisées dans le Levant. En effet, les mis-
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sionnaires qu’on y envoya étaient des hommes d’une admirable vertu, mais leur zèle était souvent peu prudent et peu éclairé. Au lieu de laisser les choses suivre leur mouvement naturel, qui promettait de si heureux résultats, ils voulurent les brusquer. Afin d’assurer l’union avec l’Église de Home, ils voulurent établir partout le rit latin, qui répugne aux populations orientales et ne sera jamais parmi elles qu’une plante étrangère, sans racines et sans vie. Par là toutes les divisions religieuses, tous les anciens préjugés furent ravivés.
Cependant, dans le cours du xvne siècle, les discordes entre grecs et catholiques ne sortirent guère de Jérusalem ; ce qui fut plus tard la grande cause de division des deux populations n’existait pas encore; la condition des membres de toutes les communions chré tiennes sous le sceptre ottoman était la môme.
Ce fut seulement dans les Capitulations obtenues en 1673, au nom du loi Louis XIV, par M. de Nointel, que fut introduit un article qui donna naissance à une conduite toute différente de celle qu’on avait tenue jusque-là.
Cet article porte le n° 32 dans le recueil des Capitulations rédigé, en 1740, par le drogman Deval; il se termine ainsi :
■ Les évêques dépendent de la France, et lesautres re- . ligieux qui professent la religion franque, de quelque « nation ou espèce qu'ils soient , lorqu'ils se tiendront « dans les bornes de leur état, ne seront point troublés « dans l’exercice de leurs fonctions, dans les endroits « de notre Empire où ils sont depuis longtemps. *
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Ainsi tout le clergé catholique, même indigène, était assimilé aux missionnaires appartenant à la nation française. Ce qui avait été d'abord le privilège exclusif des sujets de la France devenait une condition générale de tous les prêtres latins, et établissait pour eux une situation toute différente de celle qui demeurait l’apa nage du clergé grec.
Une fois entré dans cette voie, on y alla bien vite jusqu’à l’excès. Les privilèges concédés au clergé furent, par une interprétation excessive des Capitulations, étendus à tous les catholiques, de quelque condition qu’ils fussent. C’est à dater de l’ambassade de M. de Nointel que les représentants de la France commencèrent à réclamer et à obtenir à prix d’or des ministres de la Porte des barats ou lettres d’affranchissement qui assimilaient les rayas catholiques aux Francs pour les privilèges, ou bien encore à les inscrire de leur propre autorité sur les registres des protégés de la France.
De là est née la situation actuelle, où les catholiques, dans la plus grande partie de l’Orient, sauf dans l’Albanie et dans le Liban (les deux seules contrées où ils forment la masse du peuple), constituent une nation particulière et privilégiée sous l'ombre du drapeau des puissances européennes et surtout de la France, indifférente aux souffrances, aux intérêts et aux aspirationsde liberté de leurs frères, les rayas schismatiques, qui sont cependant la véritable population nationale, celle à laquelle doit appartenir un jour la domination.
Nous ne contestons pas que la politique qui a produit
ces résultats n’ait été au xvnc et au xvme siècle commandée par les événemens, qu’elle n’ait même été habile pour l’extension de l’influence française, en multipliant ses sujets et ses clients; mais ce que l’on doit reconnaître en même temps, c’est qu elle a été funeste au catholicisme. La condition particulière de sécurité faite aux catholiques dans les états de la Porte, tandis que les grecs demeuraient exposés à toutes les brutalités et à toutes les avanies que la barbarie musulmane pouvait inventer, a creusé plus profondément le fossé qui sépare les deux Églises.
Même au point de vue politique, cette tendance de la conduite des agents français, depuis le règne de Louis XIV, a eu un résultat déplorable. C'est elle qui a fait la force de la Russie en Orient. Si les rayas grecs avaient continué à trouver dans la France la même protection que par le passé; si la situation avait £té semblable pour tous les chrétiens, les dissidents du Levant n’auraient pas songé à se jeter dans les bras du tsar, dans lequel ils voyaient, non un maître futur, mais un libérateur.
Ce qui est certain, c’est que ces anciens errements, sous tous les rapports, ont fait leur temps. Il faut marcher dans une voie plus large. Aussi bien dans l’intérêt de l’influence française que dans celui du catholicisme, il faut rendre la condition de toutes les communions chrétiennes égale. 11 ne faut plus que des privilèges particuliers s’attachent dans l'Orient à la profession de telle ou telle croyance. Le premier pas dans cette nouvelle voie a été fait par la France de la Restauration,
sous le règne et par l’impulsion personnelle d’un des princes les plus pieux et les plus ardemment catholiques qui aient ceint la couronne de Saint Louis, lorsqu’elle a soutenu les Grecs dans leur lutte contre les musulmans, sans s’inquiéter s’ils étaient catholiques ou schismatiques. C’est dans ce sens que l’on doit désormais agir.
La réunion des deux Églises, grecque et romaine, qui un instant a été prête à s'accomplir dans la persécution commune, ne peut maintenant se réaliser que dans la liberté commune. Quel respect veut-on, en effet, inspirer à l’Orient pour le catholicisme, tant que les Grecs pourront dire, comme ils le disent aujourd’hui à chaque conversion qu’obtiennent nos missionnaires, sans que nous ayons rien de solide à y répondre : « La conversion dont vous vous vantez n’est pas sincère; ce n’est pas la conviction qui l’a produite, mais le désir de profiter des privilèges attachés à la qualité de catholique et à la protection de la France. » 11 est nécessaire qu’un semblable langage n'ait plus de raison d’être. 11 faut aussi, si l'on veut que les catholiques aient quelque influence en Orient lorsque le jour de l’affranchissement des races chrétiennes sera venu, que l’on ne puisse pas leur jeter à la face le reproche que les habitants de la Grèce libre adressent souvent à leurs compatriotes les catholiques de Syra, par allusion à la condition privilégiée dont ils jouissaient avant 1821 et à leur indifférence au milieu des péiipéties de la grande lutte nationale : « Vous n’étiez point à la peine, vous ne devez pas être à l’honneur. •