Miloutinoyitj, p. 58. — Ogledato srbsko, p
mois. Elles se changèrent pour les Serbes en calamités, par suite de la paix subite et forcée que le Tsar Pierre dut faire avec la Porte. Les Tsernogortses furent pris d’une grande tristesse. Toutefois ils restèrent en campagne, demeurant alors ce qu’ils sont aujourd’hui, buvant le vin et combattant l’Ottoman. Et tant qu’un d’eux restera en vie, ils se défendront contre qui que ce soit, Turc ou autre. Oh! elle n’est pas une ombre vaine la liberté du Monténégro. Nul autre que Dieu ne pourrait la dompter, et dans cette entreprise, qui sait si Dieu lui-même ne se lasserait pas? »
Chacun saitquelle fut l’issue de la guerre que Pierre le Grand annonçait si pompeusement dans sa proclamation. Vainqueur des Suédois à Poultava, l’empereur de Russie se figura qu’il aurait facilement raison des forces débiles de la Turquie. Aussi marcha-t-il contre elles avec une présomptueuse confiance, entouré de tout le faste de sa cour, sans prendre aucune des précautions que la prudence eût commandées. Bientôt il se trouva sur les rives du Pruth, sans vivres, sans munitions, enfermé par une armée de 200,000 Turcs et Tartares, dans une position où il ne restait plus qu’à se rendre ou à mourir. L’habileté de sa femme parvint à l’en tirer, en achetant la paix à prix d’or du grandvizir Méhémet-Baltadji. Mais cette paix même n’était obtenue qu’aux conditions les plus humiliantes. La Russie devait restituer Azof, détruire le port de Taganrog, raser les forteresses qu’elle avait élevées sur les frontières de la Turquie; en outre le Tsar Pierre s’engageait à ne plus se mêler des affaires des Polonais ou
des Cosaques soumis à la Pologne, et à retirer toutes ses troupes du pays des Cosaques soumis au Khan de Crimée * La campagne du Pruth, dit Voltaire dans son « Histoire de Charles XII , fut plus funeste au czar que « ne l’avait été la bataille de Narva; car, après Narva, • il avait su tirer parti de sa défaite même, réparer ■ toutes ses pertes et enlever l'ingrie à Charles XII; « mais, après avoir perdu, par le traité de Falksen, ses « ports et ses forteresses sur les Palus-Méotides, il . fallut renoncer à l’empire de la mer Noire. »
Un tel résultat terminant son entreprise, Pierre ne pouvait prêter aucun secours aux populations qui s’étaient levées à sa voix. 11 devait les laisser livrées à leurs propres forces, sans protection contre les vengeances que les Ottomans ne manqueraient pas d’en tirer *. De toutes ces populations celle qui s’était le plus compromise était celle des Tsernogortses. Elle avait, en envahissant l’ilerzegovine, ajouté de nouveaux griefs aux griefs déjà anciens des Turcs contre elle. Aussi, dès que Pierre eut été vaincu, la Porte profita-t-elle immédiatement des circonstances favorables pour tâcher de soumettre la Montagne-Noire.
Un long piestne raconte la guerre qui s’ensuivit. Il est particulièrement curieux par le mélange de l’al-
t. Pierre le Grand avait cependant encore a Tsetlinié, même après le traité de Falksen, sou ambassadeur Miloradovitj. Celui-ci, par une proclamation du 6 avril 1712, reconnut, au nom de son maître, la pleine et entière indépendance du Monténégro. Voyez aux Pièces justificatives , n° XI, un extrait de cette proclamation, que M. Andrilj ilonne intégralement (p. 28-38).
légorie ot des superstitions populaires avec le récit des faits historiques. Malgré le grand développement de ce poëme nous le citerons en entier, en empruntant la traduction fort exacte de M. Cyprien Robert.
« Victorieuse des Moscovites, Stamboul se livrait à la joie, quand tout à coup arrive dans ses murs un guerrier turc de la forteresse sanglante d’Onogoschto 11 raconte en pleurant au divan impérial les affronts qu’a subis la fière Bosnie attaquée par les Noirs du Tsernogore, l'incendie des villes, le pillage des campagnes, la désolation qui règne partout. Ému de ces tableaux, le Sultan confie 50.000 hommes1 2 à son plus habile séraskier, Ahmed-Pacha, et le charge d’aller exterminer les rebelles. Le traité conclu sur le Pruth vient de mettre le Tsar ottoman en paix avec toute l’Europe; il n’a plus d’ennemis que les Monténégrins. Gomment résisteront-ils seuls contre le grand empire?
« Arrivé avec ses 50,000 soldats dans la plaine de Podgoritsa, le séraskier impérial écrit au vladika Daniel : « Envoie-moi un petit kharatch, et pour otages « les trois guerriers Popovitj de Tchévo, Merval de Ve- « lestovo et Mandouschitj le faucon. Si tu ne le fais pas, « je mettrai le feu à tout le pays, de la Moratcha au « Lac Salé (l’Adriatique); je te prendrai vivant, et je « t’arracherai la vie dans les tortures. * En lisant cette
1. Forteresse qui domine la ville de Nikchitj, à l’entrée de l’Herzcgovine.
2. Vassili (p. 19) dit 60,000 hommes, et Miloutinovitj (p. 58) 107,000. La version du chant populaire, étant la moins exagérée, doit être la plus rapprochée de la vérité.
lettre, le vladika pleure amèrement; il se hâte d’écrire à tous les capitaines de la rude montagne et les convoque à Tsettinié.
« La diète étant rassemblée, les uns disaient : « Don- « nons le kharatch ! » les autres : * Donnons plutôt des « pierres. * — « Compagnons, donnez ce qu’il vous « plaira, cria Mitjounovitj ; pour moi, je ne livrerai ■ point mes frères comme ôtages , à moins qu’ils ne « partent en emportant ma tète. » Enfin la diète décida qu’il fallait périr jusqu’au dernier pour la sainte foi et la douce liberté, plutôt que de se rendre aux tyrans. Tous alors jurèrent ensemble de ne jamais envoyer aux Turcs d’autre impôt que le feu vivant de leurs carabines.
« Pendant ce temps, le vladika invoquait la Vila propice du mont Kom : « Génie de nos montagnes, lui « criait l’évèque, apprends-moi comment nous vain- « crons tant d’ennemis. » Et la bonne Vila lui révélait les moyens de détruire l’armée infidèle.
* Trois Tsernogortses furent choisis pour aller à la frontière reconnaître l’ennemi; c’étaient les deux louraschkovitj , Ianko et Bogdane, et le grand Vouko Raslaptchevitj. Les trois braves, la carabine sur l’épaule, descendirent la vallée de Tsettinié, traversèrent rapidement deux nahias, et au coucher du soleil atteigni rentKokota. Là ils s’arrêtèrent pour manger leur pain; puis, franchissant à la nage la Moratcha dans les ténè bres, ils entrèrent dans le camp du pacha.
« Tant que dura la nuit, ils marchèrent à travers le camp sans en trouver les limites. — « Combien y a-t-il
« donc de Turcs à cette frontière? » demanda enfin Vouko. Ceux qui le savaient ne voulurent pas le dire, et ceux qui l’auraient dit ne le savaient pas. Il y en avait bien 100,000, y compris les levées irrégulières de paysans de toutes les provinces voisines jusqu’en Bulgarie. Vouko dit alors à ses deux compagnons : « Re-
• tournez apprendre à nos chefs ce que vous avez vu.
« Quant à moi, n’en prenez point souci; je reste ici « pour vous servir. »
« Leslouraschkovitj retournèrent à Tsettinié. « Nous « avons retrouvé, dirent-ils aux knèzes, les ennemis en « si grand nombre, qu’eussions-nous été tous trois « changés en blocs de sel, nous n'aurions pu suffire pour « saler leur soupe. » Mais ils ajoutèrent, afin de tromper les âmes timides sur la grandeur du danger : «Cette ■ armée n’est qu’un ramassis de boiteux, de manchots
• et d’estropiés. »
« Rassurés par ce rapport, les guerriers de tous les plèmes, réunis à Tsettinié, entendirent pieusement la messe, reçurent la bénédiction de leur cher vladika, et, aspergés d’eau bénite, partirent en trois corps sous trois voïvodes. Le premier corps devait attirer les Turcs par une fuite simulée ; lesecond fondre sur eux du haut des montagnes ; le troisième, formant le corps de bataille, les attendre de pied ferme dans la vallée. Ces divers corps, postés sur les rives de la Vlahinia, y restèrent durant trois jours : au coucher du troisième soleil, les Osmanlis parurent au-dessous de Vrania. Le prétendu transfuge, Vouko, guidait leurs bandes innombrables. Tout à coup il se mit à chanter : « Héros turcs,
« reposez-vous ici; lâchez vos coursiers le long de la « Vlahinia, dressez votre camp pour la nuit, car vous « ne trouverez plus d’eau fraîche d’ici jusqu’à Tset- « tinié. »
* L’armée turque s’arrête, pose ses sentinelles et s’endort.
* Soudain un nuage épais de guerriers noirs tombe des montagnes sur ce camp endormi où il fait pleuvoir la mort. Abandonnant leurs riches tentes, les begs se mettent à fuir par les sentiers, mais ils les trouvent garnis d’embuscades tsernogortses. On fait un horrible carnage des fuyards ; au-dessus des précipices du mont Perjnik, le feu ardent des Monténégrins dévore tout ce que l'abime n’engloutit pas. Pendant trois jours, la superbe armée des maîtres est poursuivie sans relâche par des rebelles, par de vils ha'idouks. Oh! qu’il était beau de voir comment étincelaient les sabres serbes, comment ils fendaient les têtes ennemies, et comment les rochers mêmes, quand il s’en trouvait sur leur passage, volaient en éclats.
«C’est ainsi qu’en juillet del’ande grâce 1712 leTsernogore se couvrait de gloire et se remplissait des plus riches dépouilles. O frères serbes ! et vous tous qui portez des cœurs libres, réjouissez-vous, car l’antique liberté ne périra pas, tant que nous posséderons notre petite Montagne-Noire 1 ! »
Telle fut la guerre de 1712. Toutes les forces du Tsernogore y furent engagées contre l’armée d’Ahmed-Pa-