Medakovitj. — Milnntinovilj
Drobniak, proscrits des tribus albanaises et slaves, restes des bandes qui s’étaient formées en 1689, à l’appel du César de Vienne dans l’Albanie, la Bosnie et la Servie, et pour lesquelles il n’avait même pas stipulé le pardon en faisant la paix avec le Sultan. C’était aussi la tribu schkypétare des Koutchi, que nous avons déjà vue s’allier d'une manière étroite avec les Slaves de la Montagne-Noire, lors des projets d’insurrection générale qui marquèrent les premières années du xvn* siècles, c’étaient les tribus slaves des Bielopavlitj, des Bratonojitj, une partie des Vassoïevitj, tous autrefois soumis à l’autorité des princes de la Zêta, du temps des Balschides et des Maramont-Tsernoïevitj *.
Ces différents plèmes ou associations de guerriers, semblables à celles que l’histoire nous montre au berceau de Rome, formèrent à cêté du Tsernagore proprement dit les districts appelés Berdas , dont l’étendue est environ égale à celle du territoire primitif, et qui en sont encore aujourd’hui distincts sous le rapport de l’administration. Dans notre introduction, nous avons déjà dit quelques mots sur ces districts confédérés.
Malgré ces accroissements de forces et de territoire, malgré la confiance légitime que leur inspirait leur propre bravoure et la difficulté de forcer leurs montagnes, les Monténégrins ne pouvaient cependant se dissimuler leur faiblesse numérique et les dangers auxquels elle les exposait. Il leur fallait un appui pour la lutte sans trêve dans laquelle ils se trouvaient entraînés. Celui de
t. Miloutinovitj, p. 30-32. — Milakovilj, p. 125.
Venise n'était guère empressé : la République abandonnait peu à peu ses traditions de gloire militaire et de défense persévérante du christianisme, pour faire prédominer dans sa conduite les combinaisons d’intérêt commercial. Mais en ce moment même une nouvelle et formidable puissance commençait à se montrer dans le Nord et étendait un bras armé vers Stamboul pour menacer le Sultan sur son trône. Pierre le Grand venait d’élever tout. à coup la Russie au premier rang parmi les états de l’Europe, et, à la tête d’une nation à peine sortie de la barbarie, ouvrait les premières étapes de ce chemin de Byzance, dans lequel tous ses successeurs l’ont suivi et ont fait quelques nouveaux pas.
Pierre voulait, pour la grande entreprise dont il avait conçu le plan, se concilier les sympathies et le concours des chrétiens d’Orient dont la communauté de foi lui faisait des alliés naturels. Ses instigations trouvaient un écho dans l’esprit, des Grecs, car l’Occident les négligeait depuis quelque temps, et d'ailleurs leur passion religieuse préférait la protection du Tsar orthodoxe à celle des états catholiques. Mais chez les Slaves la communauté de sang et d’origine formait un lien de plus avec la Russie. Pierre était trop habile pour ne pas avoir deviné ce sentiment et ne pas chercher à l’exploiter. Trois officiers serbes engagés dans son armée, le général comte Sabbas Vladisavievitj, originaire de Popovo, le colonel Michel Miloradovitj. natif d’Herzegovine, et le capitaine Ivan Loukaschevitj, de Podgoritsa, lui révélèrent l’existence de la peuplade monténégrine alors ignorée en Europe, excepté à Ve-
nise et à Vienne. Avec l’instinct du génie, il comprit aussitôt que dans cette poignée d’hommes il y avait un grand avenir et que dans leur alliance sa politique trouverait un puissant secours.
Il rechercha cette alliance avec empressement. En 1711, au moment où ses armées se dirigeaient vers le Pruth sous le prétexte d'obliger la Porte à chasser de ses états Charles XII, Miloradovitj et Loukaschevitj furent envoyés par lui à Tsettinié pour solliciter l’amitié et le concours armé des Monténégrins. Les deux ambassadeurs étaient munis de lettres pour le vladika et d’une proclamation au peuple tsernogortse, laquelle fut, dans une skoupchtina générale, communiquée à tous les chefs de famille.
L’original de cette proclamation est encore aujourd’hui conservé dans les archives de Tsettinié.
Elle est adressée aux « métropolite, knèzes, voï-
* vodes, serdars, aram-bachis, capitaines et guerriers « et à toutes personnes ecclésiastiques ou séculières « qui professent la foi chrétienne orthodoxe, grecque ou « romaine, en Servie, Slavonie, Macédonie, Bosnie, « Herzégovine, et particulièrement aux habitants du
* Tsernogore, de Nikchitj, Bania , Piva, Drobniak, « Gascha, Trébinié, aux Croates etaux autres chrétiens « qui se trouvent sous le joug tyrannique du Sultan « turc. » Le Tsar de toutes les Russies y énumère les attentats des Ottomans contre la chrétienté et termine l’énumération en disantque « ces barbares persécuteurs -< de l’Église du Christ et de la foi orthodoxe, ces in- « justes conquérants de tant d’empires et de pays, ces
« destructeurs acharnés des églises et des monastères,
« ne sont pas encore contents d’avoir conquis l’Empire « Grec et tant d’autres royaumes, mais qu’ils cherchent « à étendre encore leur territoire, non plus par la
* guerre, mais par la ruse et l’iniquité. » C’est pour cela, dit Pierre, qu’ils ont donné asile au roi de Suède, afin d’avoir un prétexte pour déclarer la guerre à la Russie et pour envahir son territoire. Mais cette espérance des infidèles sera trompée. « Notre intention, « dit-il, est non-seulement d’attendre au printemps « l’ennemi musulman et de faire marcher contre lui « notre armée, mais de porter la guerre sur son terri- « toire et de délivrer les chrétiens orthodoxes opprimés « sous le joug des infidèles, si telle est du moins la vo- « lonté de Dieu. » En conséquence il appelle aux armes tous ces chrétiens pour seconder son entreprise. « Dans « une semblable circonstance tout bon et courageux - chrétien doit combattre, en méprisant toute fatigue et « tout danger, pour l’Eglise et pour la foi orthodoxe et « répandre pour elle jusqu’à la dernière goutte de son « sang. » Mais parmi tous ces chrétiens orientaux, ceux auxquels il s’adresse le plus particulièrement ce sont les Tsernogortses et les autres fractions de la même race. Il cherche à réveiller en eux les traditions de gloire nationale et les sentiments de fraternité envers les Moscovites. « L’histoire, dit-il, nous a appris que
* vos anciens rois, vos despotes et vos princes étaient « hautement révérés comme appartenant au noble sang « slave, et que les triomphes de leurs armes les ont « rendus célèbres par toute l’Europe jusqu'au jour fatal
ISP
« de leur défaite. Vous devez vous rendre dignes de « celte gloire et imiter dans les circonstances présentes, « que Dieu lui-même a préparées, vos illustres ancé- « très. Vous devez vous unir à nos soldats, vous armer * contre l’ennemi commun des chrétiens, et combattre « pour la foi et la patrie, pour la gloire et l’honneur, « pour votre liberté, votre indépendance et celle de « vos enfants. »
La proclamation se termine par l’indication des récompenses qui seront accordées à ceux qui se distingueront dans la guerre '.
Il règne dans tout cet acte un souffle entraînant et passionné qui, par moments, s’élève jusqu’à l’éloquence. En le lisant on conçoit de quelle manière Pierre le Grand s’emparait des imaginations populaires et remuait avec un seul signe les hordes à demi barbares qu’il commençait à faire naître à la civilisation.
Voici de quelle manière un piesme traduit et résume la proclamation dont nous avons donné l’analyse. Ce chant est un fidèle écho du retentissement que les paroles du Tsar avaient trouvé dans le cœur de tous les guerriers de la montagne.
« Voici que les Turcs m’attaquent pour venger Charles XII. Mais je me fie en Dieu tout-puissant, je me fie au peuple serbe et surtout aux vaillants Monténégrins. J’espère qu’ils m’aideront à délivrer les tem-
I. Voyez le texte complet aux Pièces justificatives, n° X. — 11 a été publié déjà par Andritj (p. 25-28), par Vatslik (p. 99-101), et par nous-même, pour la première fois en France : Revue orientale et américaine , t. II, p. 275-277.
pies de la vraie foi et à illustrer le nom slave. Guerriers de la Montagne-Noire, vous êtes du même sang que les Russes, vous avez la même croyance, vous parlez la même langue et vous êtes sans crainte comme les Russes. Levez-vous avec votre héroïsme digne des temps anciens, et montrez que vous êtes à jamais le-; ennemis du croissant '. »
11 n’en fallait pas tant pour entraîner au combat des hommes qui n’en attendaient que l'occasion. La guerre fut aussitôt décidée, et les Monténégrins se trouvèrent pour un siècle et demi entraînés dans le courant de la politique russe, comme pendant trois cents ans ils avaient été les soutiens et les auxiliaires de la politique vénitienne, alors que cette politique avait pour mobile la défense de la chrétienté contre l’islamisme.
Le chant populaire, qui nous a fourni la traduction poétique de la proclamation de Pierre le Grand, décrit avec un accent véritablement épique l’enthousiasme qu’elle excita chez les Tsernogortses.
« Aux paroles du Tsar slave, du grand Empereur chrétien, tous brisent les fourreaux de leurs sabres et saisissent leurs fusils. 11 n’y a qu’une voix : « Marchons • aux Turcs et le plus tôt sera le mieux 1 *
• En Rosnie, en Herzégovine, partout les Turcs sont défaits et bloqués dans leurs châteaux. Partout les villes et les villages musulmans sont livrés aux (lammes; pas un ruisseau, pas une rivière qui ne se teigne du sang infidèle. Mais ces réjouissances ne durèrent que deux