‹ Turcs et MonténégrinsChapitre 87 sur 163 · Miloutinovitj, p · texte numérisé non relu

Miloutinovitj, p

truite, probablement lorsque les Turcs s’étaient emparés de la forteresse où elle était installée. Les écoles avaient cessé d’étre. Le pays entier était retombé dans un état de barbarie complète. C’est à peine si les prêtres en savaient assez pour pouvoir lire les offices dans leurs livres de liturgie. La seule marque qui attestât encore les dispositions naturelles de la population pour les choses littéraires était la composition des chansons historiques du genre de celles que nous avons citées. Mais ce sont les peuples incultes chez lesquels fleurit ce genre de poésies, et on n'y a recours, pour perpétuer le souvenir des événements, que là où n’existent pas d’annales écrites.

Daniel Petrovitj, le libérateur delà Montagne-Noire, avait le premier compris de quelle importance était l’instruction pour arriver à faire vraiment un peuple des tribus à demi barbares qu’il commandait. Il avait voulu que du moins son petit-neveu Vassili, destiné un jour à porter le sceptre, ne fût pas un homme sans éducation comme lui, et il l’avait fait élever dans des écoles étrangères, soit sur le territoire de Venise, soit en Autriche, car on hésite sur cette question. Vassili avait rapporté de ces écoles le goût des lettres. Monté dans la chaire épiscopale, il trouva encore moyen d’occuper les rares loisirs que lui laissait l’administration de ses petits états et les intervalles des guerres avec la Turquie, à composer une courte histoire de la Montagne-Noire. Elle parut à Moscou pendant son séjour, en 1754, dédiée au chancelier Michel Woronzoff et portant le titre de : IIcTopiH o Mepnofi Popu,

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Histoire du Monténégro, par le Métropolite du Monténégro Vassili Pelrovitj. Certainement ce livre n’est un hef-d’ œuvre, ni comme style, ni comme critique historique, mais il est d’un grand intérêt en tant que la première production d’un peuple du sein duquel rien de semblable n’était encore sorti et ce n’est pas le côté le moins original de la figure du troisième vladika issu du sang des Petrovitj que celui qui le montre, en même temps qu'un prince infatigable et intrépide, le premier prosateur et le premier historien de son pays.

Cependant les Ottomans commençaient à se fatiguer de cet état de guerre continuel avec les Slaves de la Montagne et des incursions ou tchétas incessantes qui ravageaient l’Herzegovine et les bords du lac de Scutari. Leurs armes n’avaient pas réussi jusqu’alors; ils eurent recours aux négociations, et d’après un ordre formel venu de Stamboul 2, le vizir de Bosnie proposa la paix aux Monténégrins. C’était aux conditions suivantes : Le pays se gouvernerait librement; les Turcs respecteraient ses lois, ses usages et scs privilèges, mais en échange les Tsernogortscs reconnaîtraient la suzeraineté du Sultan et, comme marque de vasselage, payerait un très-léger tribut, analogue à celui que payaient les montagnards Albanais et les habitants du Magne. Ces propositions furent rejetées : les Monténégrins ne combattaient pas depuis cinquante-quatre ans

1 . Voyez sur ce livre une intéressante appréciation critique publiée dans la Srbski Lietopis de Belgrade, 1845, part, i, p. 1 et suiv.

2. Voyez le texte du firman an n° XII des Pièces justificatives.

pour se soumettre, sans avoir été vaincus, au joug dont ils s’étaient émancipés *.

Alors les vizirs de Bosnie et de Scutari rassemblèrent 80,000 hommes, et pendant que le premier menaçait la frontière de l’Herzegovine, le second pénétrait dans la vallée de la Zêta. C’était à la fin de l'année 1756. Les Albanais du vizir de Scutari, dans ce premier élan d’invasion que les Turcs appellent yourousch et qui a toujours fait la force de leurs armées, s’emparèrent d’une position très-importante à l’entrée du district de Biélopavlitj et y établirent leur camp. Ils pénétraient déjà plus avant, lorsque, le 26 novembre, le régent civil Stanislas Radonitj les atteignit à la tète de toutes les forces monténégrines et après un long engagement les rejeta en désordre sur leur camp. Le vizir fut blessé dans ce combat. Trois jours après les Tsernogortses assaillirent le camp ottoman, mais ils furent repoussés à leur tour avec des pertes énormes. Ils revinrent à la charge le 3 décembre et la lutte dura vingt-six heures sans interruption. Le camp ne put encore être forcé, mais toutes les positions qui l’enceignaient tombèrent en la possession des Monténégrins, et la retraite des Turcs fut absolument coupée. L’armée était perdue si le défaut d’organisation régulière chez les montagnards ne les avait obligés à retourner pour quelques instants dans leurs villages, afin d’y chercher des munitions et des vivres, en ne laissant devant le camp turc qu’un assez faible corps d’observation. Les Osmanlis

Medakovitj, p. 50-53.

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profitèrent de ce moment de répit pour décamper, le 6 décembre, et se retirer sur Podgoritsa, abandonnant leurs tentes, leurs bagages, leurs munitions, leurs approvisionnements, et poursuivis de très-près par les Monténégrins demeurés en observation, qui leur tuèrent beaucoup de monde dans le désordre de la retraite. Cette campagne coûta aux Turcs 40,000 hommes, d’après leurs propres aveux, mais le succès des chrétiens fut aussi très-chèrement acheté Le subside russe continuant à n’étre pas régulièrement fourni, Yassili retourna en 1758 à Saint-Pétersbourg, avec le gouvernadour Radonitj, qui mourut dans le voyage. 11 obtint d’Elisabeth un nouveau secours de 1 ,000 ducats2 et l’autorisation de faire élever quinze jeunes Monténégrins dans l’Institut militaire de la noblesse à Saint-Pétersbourg3. Sept ans après, en 1765, le vladika faisait un nouveau voyage en Russie pour demander à Catherine de continuer envers les Tsernogortses la bienveillance qu’avaient témoignée ses prédécesseurs et pour obtenir d'elle des ornements d'église, ainsi que de l’argent pour fonder des écoles. Mais, tombé subitement malade au moment où il allait reprendre le chemin de ses états, il mourut à Saint- Pétersbourg, le 10 mars 1766, entre les bras de son pe-

J. PaulStamatovitj, Srbska Ptchelu (Szegedin, 1838), p. 68. — Andrilj, p. 43.

2. Voyez au n° XIV des Pièces justificatives l’oukaze de l’Impératrice Élisabeth, conservé à Tsettinié, que nous donnons comme un échantillon des documents de ce genre.

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