‹ Turenne en Alsace: Campagne de 1674-1675Chapitre 12 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Au moment où va s'ouvrir la campagne de 1674, la division s'est introduite dans les conseils du Roi; entre Turenne et Louvois la mésintelligence existant depuis quelques années a été ravivée par la fâcheuse issue de la campagne précédente. Il est intéressant d'en rechercher les causes et d'en faire ressortir les conséquences pour les opérations militaires.

Turenne, créé maréchal général de^ armées du Roi en 1660, a été, après la mort de Mazarin, le plus écouté des conseillers d'un souverain résolu à n'avoir plus de premier ministre. Il a conduit les négociations diplomatiques et les opérations militaires. Mais un rival a surgi dans la personne de Louvois dont il avait guidé les premiers pas dans les affaires de la guerre en l'accueillant à son armée en 1666. L'historien de ce grand ministre, Camille Rousset,ra dépeint ainsi : « Toutes les facultés que réclame la science de l'administration militaire, Louvois, les trouvait dans sa riche nature; il les a développées jusqu'au génie, mais Turenne Ta aidé de ses leçons, de ses conseils, de sa sévérité même. Sur les esprits fiers, les reproches ont plus d'effet que les éloges, ils produisent une réaction plus vive et plus complète; malheureusement, ils laissent aussi de profonds ressentiments. Il vint un jour où Louvois avait oublié les éloges de Turenne, il se souvint toujours de ses reproches (1). »

(1) Histoire de Louvois, t. I, p. 103.

Pendant quelque temps, Louvois conserve devant le maréchal une attitude de respectueuse déférence, il sollicite ses conseils et lui rend compte « non seulement de tout ce qui est dans son office^ mais de tout ce qui se passe à la cour, sur toute nature d'affaire (1) ». Mais « qu'on y prenne garde, ce Louvois-là n'est pas le véritable, c'est un Louvois contraint et dompté qui ronge son frein; vienne le temps, viennent les forces, l'expérience et la faveur, il regimbera contre Turenne et le désarçonnera (2). »

L'heure de la révolte ne devait pas tarder à sonner; l'influence que Turenne avait prise donnait de la jalousie aux ministres et après le succès de la campagne de 1667 « ils se réunirent contre un si grand crédit naissant (3) ». L'année suivante leur fournit l'occasion souhaitée. Le Roi avait résolu de conquérir la Franche-Comté ; Louvois réussit, par l'influence de son père, Le Tellier, à faire confier cette entreprise au grand Condé. Ce ne fut pas sans difficulté, car le Roi ne pouvait oublier la conduite de M. le Prince durant la Fronde et ne lui avait pas encore donné de marque de sa confiance. On réussit cependant à persuader au souverain que Turenne, si grand fût-il, ne pouvait suffire aux, développements de la guerre et qu'un second lieutenant était nécessaire. Condé fut ainsi désigné. « Louis XIV crut faire un acte de magnanimité en donnant à l'ancien chef de la Fronde l'occasion de réparer ses fautes (4). »

La conquête de la Franche-Comté de 1668 comportait à la fois des actions de guerre et des négociations politiques ; Condé réussit également dans les unes et les autres et fit passer toute sa correspondance directement à Louvois, sans que Turenne en eût connaissance. Aussi, le traité de Saint-Germain du 15 juin 1668, préliminaire de la paix d'Aix-la-Chapelle, fut-il « un coup de massue pour Tu-

(1) Louvois, t. I, p. 112.

(2) Ibid., p. 114.

(a) Mémoires de Vahhé de Choisy, t. IL p. 236. '4) Louvois, t. 1, p. 127.

renne (1) ». Celui-ci ne put dissimuler sa stupeur et donna à ses envieux Toccasion de se réjouir à ses dépens. « En quelques traits, Le Tellier a peint la scène : Turenne debout devant le bureau, son grand dos courbé sur les cartes qu'il replie; derrière lui, près de la porte, Monsieur le Prince écoutant le monologue inintelligible de son frère d'armes, poussant le ministre du coude et tous deux se tenant les côtes de rire (2). »

On peut admettre avec quelque vraisemblance que cette affaire du traité de Saint-Germain marque l'origine du ressentiment de Turenne à l'égard de Louvois. Et on ne saurait s'en étonner. N'était-il pas naturel que ce grand seigneur, prince de maison souveraine, alors dans le plein éclat de la gloire militaire, ayant acquis la maturité d'esprit que donne l'heureux maniement des grandes affaires de l'État, éprouvât quelque rancune en voyant un petit bourgeois de trente ans plus jeune que lui, dont il avait fait son élève, le supplanter dans la confiance du souverain ?

L'influence de Turenne subit une éclipse d'une année environ; mais bientôt le Roi lui rendit sa faveur et l'initia au grand secret des négociations engagées en 1670 avec le roi d'Angleterre par l'intermédiaire de Madame. Et cette faveur avait retrouvé des bases solides, puisqu'elle résista aux suites d'une indiscrétion du maréchal (3).

Louvois, sans doute, prit ombrage de cette influence renaissante et s'efforça de parer au danger qui pouvait en résulter pour lui, en opposant Condé à Turenne et en réveillant leur ancienne rivalité.

(1) Le Tellier à Louvois (14 juin 1668) : « M. de Turenne ayant entendu, hier matin, ce que le Roi dit des propositions des Anglois et Hollandois, parut comme un homme qui aurait reçu un coup de massue. Il dit que dans douze jours, quand don Juan arriverait, les afYaires changeraient, que cependant il falloit aller uniment, ce qu'il répéta plus de douze fois, même en se

retirant, dont Monseigneur le Prince s'est fort diverti » (C. Rousset,

(2) Duc d'Aumalk, Histoire des Princes de Condé, t. VII, p. 275.

(3) Voir sur cet incident, où intervient une dame, amie du maréchal et du chevalier de Lorraine, les Mémoires de Choisy, t. II, p. 168 et 237.

En 1672, ses menées sont couronnées d'un plein succès, Condé, placé sous les ordres de Turenne, sollicitant en vain ses instructions au cours de cette campagne, se plaint d'être laissé dans l'inaction et s'adresse à Louvois pour obtenir directement les ordres du Roi. Le ministre « attise le feu », il se plaint à son tour du maréchal et communique à Condé les lettres de blâme qu'il lui adressait au nom du Roi. « Son esprit autoritaire s'accordait mal des allures indépendantes de Turenne (1). j>

L'année suivante, 1673, faillit au contraire devenir funeste à Louvois; son intervention dans la direction des affaires militaires fut malheureuse et les deux rivaux se mirent d'accord pour la trouver excessive. On verra plus loin la conduite que tint chacun d'eux.

Mais il convient auparavant de rechercher si, comme le veulent les panégyristes du maréchal, Louvois doit réellement porter la faute de l'issue fâcheuse de la campagne de 1673.

Beaurain (2) reproche au ministre de n'avoir pas suivi le plan que le maréchal exposait en ces termes, dans une lettre datée du 15 avril 1673 : a II n'y avait rien de si aisé, si on n'avait poini eu d'autres considérations raisonnables pour s'en empêcher, que de marcher avec l'armée du Roi, en la suivant jusques en Bohême (3). »

S'il faut voir là un plan de campagne, on conviendra qu'il est seulement ébauché; il y manque la mise au point qui rend l'idée première réalisable.

Qu'a fait le ministre de cette indication? Une lettre du 9 septembre 1673 va nous l'apprendre. Elle répond pro- .bablement à de nouvelles suggestions du maréchal. Le ton en est vif, sans déférence; mais on ne peut y trouver cependant la marque d'une hostilité à l'égard de Turenne.

« 9 septembre 1673. — Je réponds en même temps aux let-

(1) Duc d'Aumale, t. VII, p. 364.

(2) Histoire des quatre dernières campagnes, p. 90.

(3) Grimoard, t. II, p. 240.

très que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire le 25 et 29 du mois passé, et le 5 de celui-ci. Les premières désirert peu de réponse, hors ce que vous dites sur les bruits que l'on fit Tannée passée, de ce que vous ne marchiez point vers l'armée de l'Empereur, lorsqu'elle était dans les mêmes quartiers, dont vous avez écrit votre lettre du 29; sur quoi vous trouverez bon, que je prenne la liberté de vous dire, que ces bruits ne se seraient point élevés, ou auraient fini bientôt, si le Roi, ayant été informé par vous des raisons qui vous empêchaient d'y marcher et de ce que vous croyez devoir faire, eût été en état de fermer la bouche à ceux qui prenaient la liberté de parler devant lui sur ce sujet; ainsi pour vous mettre à couvert cette année de pareilles choses, vous n'avez qu'à écrire amplement à Sa Majesté ce que vous croirez devoir faire, ou quand vous estimerez qu'il ne sera pas de son service de faire quelque chose, l'informer exactement des raisons, qui vous en ont empêché.

« ... S. M. vous laisse la liberté de faire tout ce que vous jugerez le plus à propos pour le plus grand avantage de son service et ne désire point que ce que je vais vous dire de sa pensée, vous en empêche. Elle ne disconvient point, qu'il ne lui fût fort avantageux de pousser les Impériaux jusqu'en Bohême; mais en considérant la longue marche qu'il vous faudrait faire, elle estimerait qu'il suffirait de les empêcher de s'avancer beaucoup en deçà de Nuremberg

a ...Voilà ce que S. M. pense sur l'action de l'armée que vous commandez et ce que à tout autre qu'à vous, elle enverrait ordre positif d'exécuter; mais vu la confiance qu'elle prend en vous et que souvent ce qui parait de loin difficile et ruineux pour une armée, paraît tout au contraire à ceux qui sont sur les lieux, S. M., comme je vous ai dit ci-dessus, vous laisse une entière liberté de faire ce que vous jugerez plus à propos (1)... »

A cette lettre, Turenne riposte avec vivacité; il laisse percer son mécontentement, mais sa réponse ne démontre

(1) Grimoard, t. II, p. 3^ et suiv.

nullement qu'on lui ait imposé des ordres coutraires à ses propres vues.

Dunkelhausen, 15 septembre.

« ... Je n'entrerai pas dans tout ce calcul dont la réplique serait inutile... Je vois bien les intentions du Roi, je ferai tout ce que je pourrai pour m'y conformer; mais vous me permettrez de vous dire que je ne crois pas qu'il fut du service de S. M. de donner des ordres précis de si loin, au plus incapable homme de France (1). »

Oq peut, par ces extraits, juger quelle tension existait entre Turenne et Louvois à la fin de l'année 1673. A ce moment, Condé, comme on l'a vu plus haut, mécontent des résultats de la campagne, partageait à l'égard du ministre les sentiments de son émule. Tous deux résolurent de porter leurs doléances au Roi et de demander l'éloignement de Louvois. Ils étaient soutenus par l'opinion de la cour et appuyés par Colbert et Pomponne. « Jamais, dans sa longue carrière, la fortune de Louvois ne fut plus sérieusement menacée (2). »

Mais le ministre eut vent du danger et fit tête habilement. A Condé, il dépêcha Le Tellier, qui, excitait sa rivalité contre Turenne, réussit à le détacher de l'entreprise. Monsieur le Prince, quoique de dix ans plus jeune que Turenne, était vieilli par la maladie et souhaitait peu, sans doute, d'entrer en conflit avec un ministre, dont il avait éprouvé la puissance, cinq ans auparavant, lors de son retour en grâce. Il se tint coi.

Le duc d'Aumale (3) glisse sur cet incident et se borne à dire : « Condé aussi croyait avoir à se plaindre... mais s'était laissé désarmer assez facilement par quelques démarches de Le Tellier et de son fils. » Mais plus loin, à propos des déboires que M. le Prince eut à subir, en 1675,

(1) Grimoard, t. II, p. 350.

(2) Camille Rousset, Histoire de Louvois, t. I, p. 512.

(3) Histoire des Princes de Condé, t. VII, p. 426.

dans ses rapports avec Louvois, et qu'il souffrit presque sans protestation, Tauteur est plus explicite. Condé sait que la confiance que le Roi lui témoigne ne résisterait pas au moindre incident ravivant les souvenirs du passé. « Turenne n'est plus là pour faire diversion, soutenir ou même commencer Tattaque. Seul aux prises avec le ministre, Condé se perdrait sans retour, ruinant du même coup l'avenir qu'il rêve pour son fils (1). »

Turenne, seul, alla porter ses griefs au Roi; il n'existe, de cette démarche, aucun récit offrant quelque garantie d'exactitude, malgré les assertions de divers écrivains, dont il sera question plus loin.

Il parait certain, cependant, que Turenne obtint de correspondre avec le Roi par l'intermédiaire de son neveu, le cardinal de Bouillon, sans passer par le ministre. C'était là une satisfaction toute platonique, puisque sa correspondance était ensuite remise à Louvois.

Mais il eut mieux et le ministre vint en personne faire amende honorable auprès de lui. La lettre ci-après, de Turenne au Roi, datée de janvier 1674, rend compte de la démarche qui dut singulièrement coûter à l'orgueil de Louvois.

Turenne au Roi, 1674 (2).

« Sire, afin de faire connaître à V. M. que ce n'est pas à Paris où je vas aujourd'hui faire mes dévotions et où je demeurerai peu, que l'on m'a donné des impressions, je lui dirai que M. le marquis de Louvois vint me voir hier, que j'irai chez lui dès que je serai de retour et qu& j'en userai fort civilement avec lui. Il m'a avoué que l'on a eu beaucoup de temps pour sauver Bonn (3) avec quatre ou cinq

(1) Duc d'Aumale, Histoire des Princes de Condé, t. VII, p. 664.

(2) Sans date ni lieu d'origine, placée en tête de Tannée 1674. Gri- MOARD, t. II, p. 444.

(3) Le M>« de Louvois, qui haïssait le V*« de Turenne, voulait lui imputer la perte de Bonn, à laquelle il n'avait cependant aucune, part; cette ville ayant été prise, parce que le ministre n'avait employé aucun moyen pour l'empêcher de tomber au pouvoir des ennemis et que son plan de campagne était mauvais. {Note de l'Éditeur, Grimoard.)

mille hommes et par là toutes les affaires. Nous sommes entrés dans de grards détails avec beaucoup d'honnêteté et de dissimulation de son côté.

« Je savais parfaitement, il y a deux jours, comme s'était passé Taccomodement de M. le Prince avec M. le Tellier et comme M. le M** de Louvois y est entré et les raisons que Ton lui a dites pour cela. J'ai été bien confirmé de la chose, dans le temps que j'eus l'honneur d'être hier au jour avec V. M. et par le gros de l'affaire qui la marquait clairement, avec beaucoup de circonstances; et par ce que je sais bien que M. de Louvois parlant du peu d'inconvénient de rompre avec M. l'Électeur Palatin, disait que Ton lèverait beaucoup de contributions dans son pays. M. le Prince dit que l'on pourrait avoir des vaches pour la subsistance de l'infanterie, il connaît parfaitement la situation de Philisbourg; c'est assez dire.

« Comme j'aurai l'honneur de pouvoir parler à V. M. ici et de lui écrire quand elle sera éloignée. Je lui dirai ou lui ferai savoir les pas que M. de Louvois continuera à faire pour entrer dans les sentiments de son père, lequel n'a jamais pardonné; et cela joint avec la hauteur et l'ambition du fils, V. M. peut bien juger du danger où est un homme éloigné et quel est le précipice qu'il voit à chaque pas devant soi; puisqu'étant près, il a remarqué quantité de petits endroits, qui ne l'assurent que trop de cette vérité-là »

Il semble qu'à la suite de cette crise aiguë une détente se soit produite et l'examen de la correspondance de service, en 1674, témoigne d'une parfaite correction dans les relations entre Turenne et Louvois. Comme ce dernier tombe malade en septembre et que Le Tellier le remplace à la guerre, le maréchal ajoute de sa main à une de ses lettres (1) :

« Sachant M. que la maladie de M. votre fils ne diminue pas, je vous assure que je lui souhaite de tout mon

(1) Du camp de Dettwiller, 23 octobre, A. G., 414-160. Grimoard, t. II, p. 602.

cœur une entière guérison et que je prends beaucoup de part au déplaisir que cela vous donne. »

Sans attacher plus d'importance qu'il ne convient à la courtoisie de la forme entre gens du monde, ne peut-on voir dans cette mention manuscrite spéciale une preuve qu'à la fin de Tannée 1674, Turenne avait oublié ses anciens griefs contre Louvois?

Les textes originaux qu'on vient de lire ne laissent aucun doute sur l'histoire de ce conflit, du moins pour la partie qui intéresse la campagne dont le récit va suivre. L'exposé qu'on en a fait est conforme à celui de Camille Rousset. M. Jules Roy (1), M. Casimir Gaillardin (2), ont admis cette version; mais il en existe une autre.

Celle-ci a été donnée par Ramsay (3) et elle a fait fortune, car plusieurs auteurs l'ont citée.

Verdy du Vernois y fait allusion dans l'exposé de la campagne de 1674 extrait de ses Études sur la guerre. M. des Robert (4) en reproduit la majeure partie.

Voici d'abord le récit que donne Ramsay de l'audience du Roi accordée à Turenne (1673) :

« Le Roi le reçut avec mille démonstrations d'estime et de tendresse, l'entretint souvent en particulier des moyens de rétablir les affaires, la campagne suivante, lui rappela les suites qu'avaient eues les conseils de Louvois et lui donna une belle occasion de se venger du ministre. Le Vicomte se contenta de répondre au Roi que le marquis de Louvois était très capable de rendre de grands sernces à Sa Majesté dans le cabinet, mais quil n'avait pas assez d'expérience dans la guerre pour s'en attribuer la direction.

« Cette modération et cette générosité plurent extrêmement au jeune monarque qui lui dit : Quand tous mes ministres vous haïraient, mon cœur sera toujours pour vous.

(1) Turenne.

(2) Histoire du règne de Louis XIV.

(3) Histoire de Turenne, liv. V et VI. t. II, p. 238 et 312 de l'édition de

(4) Les Campagnes de Turenne en Allemagne, Nancy, 1903, p. 541.

« Il lui parla ensuite du M*» de Saint-Abre et l'assura que cet officier ne servirait plus sous lui : Turenne en ayant demandé les raisons, le Roi lui fit connaître que Saint-Abre avait fort blâmé sa conduite et mandé même à Louvois que s'il aidait été consulté il aurait pu sauver Bonn sans risquer V Alsace, Pourquoi, dit le Vicomte avec simplicité, ne me parla-t-il pas? Je Vaurais écouté avec plaisir et f aurais profité de ses conseils. Il excusa ensuite Saint-Abre, fit son éloge, rendit compte exact de ses services, obtint pour lui une gratification et pria le Roi de ne pas lui ôter un lieutenant général d'un si grand mérite. »

Ramsay ne dit mot de la lettre de Turenne au Roi, de janvier. 1674; il paraît Tavoir ignorée, car (1) il place au commencement de 1675 la démarche collective auprès du Roi, projetée par Turenne et Condé, la visite de Louvois à Turenne, et il met dans la bouche de ce dernier s'adressant au ministre, les paroks suivantes, sans indiquer d'ailleurs de qui il les tient (2) :

(( J'ai fait beaucoup pour gagner votre amitié parce que le service du Roi le demandait et cependant je n'ai pu, jusqu'ici l'obtenir. Vous me demandez maintenant la mienne parce qoe S. M. vous l'ordonne; je ne vous la refuse pas, mais vous trouverez bon que je ne vous en assure qu'après que vous m'aurez fait connaître par votre conduite que vous la souhaitez de bon cœur. »

Malgré le succès qu'il a obtenu, le récit de Ramsay semble inexact. En ce qui touche la démarche de Turenne auprès du Roi, il renferme certainement une erreur de date d'une année. Il) me mentionne pas cette lettre de janvier 1674, si importante cependant, mais, par contre, il relate les termes d'une conversation tenue sans témoin.

Dans cette version, Turenne fait preuve à l'égard de Saint-Abre d'une magnanimité vraiment héroïque; mais Saint-Abre joue un bien vilain rôle; et c'est lui qui va

(1) Livre VI.

(2) Ramsay, liv. VI, p. 313.

glorieusement succomber quelques mois plus tard à Sinsheim ! Pour ternir sa mémoire, il faut des preuves plus sûres que cette seule affirmation.

Une présomption sérieuse de l'inexactitude du récit de Ramsay est fournie par le silence de Saint-Simon sur cette histoire. Or, Tauteur des Mémoires devait être bien informé de ce qui touchait Turenne, puisqu'il était gendre du maréchal de Lorges, neveu et lieutenant du Vicomte. Il avait pour Louvois une aversion non dissimulée et, en aucune circonstance, il ne témoigne d'indulgence à l'égard de ceux qu'il n'aime pas. Aurait-il laissé échapper aussi belle occasion de montrer Louvois en fâcheuse posture?

On a cru devoir insister sur ce différend survenu dans les conseils du Roi parce que certains auteurs ont attribué à Louvois une néfaste influence sur la conduite de la guerre, et une intervention personnelle auprès du Roi dans le but de contrarier les projets dii maréchal. Voltaire (1) est le plus célèbre de ces écrivains; il n'est pas le seul.

Or, la vérité oblige à dire qu'aucune des pièces de la correspondance authentique du ministre et du maréchal rie contient la preuve de cette assertion.

Telle est la situation du haut commandement en France au début de l'année 1674. On a vu plus haut quels étaient nos ennemis et leurs projets.

De notre côté, on se décida à évacuer la Hollande et la ligne du Rhin en occupant fortement la Meuse jusqu'à Maestricht. Louis XIV en personne entrerait en Franche- Comté, Turenne couvrirait l'Alsace et Gondé prendrait l'offensive en Flandre, tandis qu'au midi on défendrait le Roussillon.

(1) Siècle de Louis XIV, chap. XII.

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