CHAPITRE V
(Mars-Mai)
On a vu plus haut que le premier objectif assigné aux troupes françaises d'Alsace était Toccupation de Germersheim, appartenant à TÉlecteur palatin. La défection de ce prince nous obligeait à prendre une place de cette importance. L'opération, conduite par le marquis de Rochefort, fut exécutée sans encombre le 26 février.
Le comte de Caprara, alors à Francfort, marcha avec 4.000 hommes sur Mannheim; il y arriva le 23 mars et y passa le Rhin, établissant ses avant-postes sur la rive gauche jusqu'à Rheingenheim. Là, il fut attaqué, le 24, par 600 chevaux sous le marquis de Beauvezé, parti de Landau, et réussit à les rejeter assez vivement. Le commandant du détachement français fut blessé dans cette affaire (1). Rochefort s'avança à son tour avec toutes ses
(1) Le combat du 24 mars, simple reconnaissance, trop hardie peut-ê^re des positions alliées et de leurs forces (4.000 chevaux), par un détachement français de 600 chevaux, est présenté par M. Tschamber (p. 35) sous un jour très différent. Nos troupes auraient été attaquées le 23 (et non le 24) à Wenimgenheim (?) par les Saxons et auraient perdu dan^ cette rencontre 200 tués, 100 blessés et 80 prisonniers, dont 4 officiers. Dans la poursuite, une partie des troupes palatines aurait pénétré par surprise dans Wissembourg (à plus de 60 kilomètres de la position ennemie), y aurait tué 30 hommes et pris des trophées.
Il y a dans ce récit une erreur sur la date, une autre sur le lieu, et quelque invraisemblance. Si TofTensive, en effet, avait été prise par les alliés, le combat ne se serait pas déroulé à courte distance de la position qu'ils occupaient, alors qu'ils étaient, la veille, séparés des Français par plus de 10 lieues.
Pour ces motifs on croit devoir s'en tenir aux indications de Beaurain.
forces sur Landau et parvint à contenir le mouvement de Caprara. Il fît aussi occuper Philisbourg, notre tête de pont sur la rive droite du Rhin, par quatre bataillons.
C'est à ce moment, dans les premiers jours d'avril, que Turenne arrive en Lorraine n'amenant avec lui que 1.100 cavaliers et 600 fantassins. Il envisage l'éventualité de l'ennemi remontant l'Alsace, pour aller secourir la Franche- Comté et, de suite, naît dans son esprit l'idée d'une marche dérobée derrière les Vosges pour aller surprendre son adversaire. Il écrit à Louvois le 5 avril, de Lunéville (1) : « Je lui ai mandé (à Rochefort) que si l'ennemi marche par l'Alsace, je crois, si je ne change par les nouvelles que j'apprendrai, que je descendrai des montagnes de la Lorraine pour aller au-devant de lui à Sainte-Marie-aux-Mines ou par la vallée de Remiremont. »
C'est ce dessein qu'il réalisera quelques mois plus tard, au cœur de l'hiver, et qui décidera du succès définitif de la campagne. S'il est présenté alors sous une forme imprécise, on y trouve cependant l'idée principale nettement indiquée (2).
La crainte d'un mouvement offensif de l'ennemi vers la Comté et la Bourgogne s'accentue lorsqu'il apprend (13 avril) que le duc de Lorraine, précédemment vers Coblentz, avec 4.000 hommes, va se réunir à Caprara sous Mannheim. Aussi insiste-t-il pour garder toutes ses troupes en Alsace; il s'établit lui-même vers Saverne (13 avril) et Haguenau.
(1) Grimoard, t. II, p. 453.
(2) C'est sans doute d'après cette lettre qu'on a établi la légende du plan de campagne d'hiver élaboré dès le printemps. Raguenet (p. 389), sans aller aussi loin, parle d'une lettre à Le Tellier, du 30 octobre, dont le Roi aurait fait donner lecture à toute sa cour après la victoire de Tuickheim et dans laquelle le maréchal annonçait 8on dessein. La lettre en question existe (a); mais traite de tout autre chose; le fait est donc inexact. Il faut observer en outre, ainsi qu'on l'a fait plus haut au sujet du projet d'opérations en Bohême (1673), qu'un plan de cette nature n'a de valeur réelle qu'après avoir été mis au point par une étude complète .Une étincelle de génie a pu le faire naître; mais la gestation est nécessaire pour lui donner la vie.
(a) Grimoard, t, It, p. 603 (A. G., 414-180).
Le duc de Lorraine poursuivant sa marche par la rive droite du Rhin se dirige vers les villes forestières, dans le^ but de donner la main à son fils, le prince de Vaudémont qui opère en Franche-Comté (1).
Turenne (17 avril) fait partir le comte de Roye avec 1.200 chevaux, il s'établira à Brisach et réunira ses forces aux milices de la province, commandées par M. de Buvigny (1.500 hommes); plus tard, ce dernier s'avancera vers Delémont. Le maréchal sera ainsi en mesure de s'opposer à l'offensive ennetaiie, soit qu'elle se prononce par le nord en remontant l'Alsace, soit par le sud vers les villes forestières. Pour être assuré du succès, il faut qu'il conserve toutes ses troupes, et c'est à ce moment qu'il use à l'égard du Roi et de Louvois d'une véritable diplomatie pour ne pas se dégarnir.
Mais Turenne n'ignore pas que le plus puissant auxiliaire d'une armée réduite à la défensive, c'est la menace d'un mouvement en avant verb l'adversaire.
Aussi fait-il assembler des bateaux à Brisach et répand-il le bruit qu'il va faire un pont sur le Rhin et franchir le fleuve (2). Cette feinte produit son effet : Caprara repasse sur la rive droite du Rhin et va prendre ses quartiers entre le Neckar et la Kreichbach, "occupant d'une part des retranchements à Hochenheim sur ce cours d'eau, et d'autre part, laissant des garnisons à Kaiserslautern, Neustadt et Frankenthal.
Le duc de Lorraine a poursuivi pendant ce temps son mouvement , vers les villes forestières; Turenne, laissant
(1) D'après les historiens de la Lorraine (Digot, le comte d'Haussonyille), le duc Charles IVse^serait efforcé d'entraîner vers la Franche- Comté toutes les forces de l'Empire rassemblées sur le Rhin. Son but était de résister à l'entreprise dirigée par le Roi contre cette province et d'infliger une défaite personnelle à Louis XIV. Son projet ne fut pas accepté et il semble bien, après coup, qu'il était d'une réalisation difficile en raison de l'opposition des Suisses àj^laisser violer la neutralité de leur territoire. Les mémoires du marquis de Beauvau, cités en référence à l'appui de cette assertion, n'en font pas mention à propos des événements de 1674.
(2) Lettre à Louvois, 24 avril, près Ensheim, Qrimoard, p. 471 (A. G.» 411, no 367).
Vaubrun entre Saverne et Haguenau, se porte avec 2.000 hommes sur Molsheim (20 avril), Schelestadt, Brisach, où il rejoint les 1.200 chevaux du comte de Roye, Einsisheim et Mulhouse (10 mai).
De là, il marche sur Heltzingen, près Baie, afin de «^opposer au mouvement du duc de Lorraine qui avait gagné Waldshut et se portait sur Rheinfelden (1). Les Suisses qui bordaient le Rhin et la Birzig gardèrent une stricte neutralité entre les belligérants et s'opposèrent également au passage des deux armées sur leur territoire. Cette attitude eut pour effet de rendre vaine la ten-. tative de jonction du duc de Lorraine avec Vaudémont, et débarrassa la Franche -Comté de l'intervention des Lorrains.
Les deux corps de Turenne et du duc restèrent en observation l'un devant l'autre pendant une quinzaine de jours. Turenne fait bonne garde : il a chaque jour « 500 chevaux au bivouac ou en garde, 300 entre le quartier général et Bâle, proche l'avenue des Vallées qui vont au Comté (2) ». Ainsi l'ennemi, qui ne peut sortir de Rheinfelden que par des défilés, ne saurait échapper à sa vigilance.
Le duc de Lorraine se rend compte de l'inutilité de ses efforts; il se résout, le 26 mai, à abandonner son camp et à descendre le Rhin par la rive droite, pour unir ses forces à celles de Caprara. Turenne, par un mouvement parallèle sur la rive gauche du fleuve, descend la plaine d'Alsace par
(1) Une ]etttre de Vaubrun, en date du 22 mai, et une autre de Cesen du 25 du même mois (A. G., 413, 68, 74) donnent sur la répartition des troupes et leurs effectifs à ce moment de la campagne des renseignements qu'il est utUe de noter au passage.
Vaubrun, écrivant de Haguenau, rend compte de la présence entre cette place et Saverne de 5 bataillons anglais, savoir 3 de Monmouth, Churchill et Hamilton, 2 des régiments Cornas et Montgeorge.
Turenne a fait avancer sur Molsheim pour être plus à portée de sa main :
5 régiments : La Reine, Coulange, Bulonde, Montferrier et Hles, plus 250 hommes du régiment de Bourgogne, plus 250 d'Hamilton.
Il a d'autre part avec lui, aux environs de Bâle, 600 à 700 hommes de la milice d'Alsace et 29 escadrons.
(2) Cesen, lettre du 29 mai.
Ostheim et Walf àViltenheim(l), où il établit son quartier général le 30 mai.
Le séjour des troupes impériales et lorraines dans le Brisgau et sur les territoires voisins a laissé de douloureux souvenirs dans Tesprit des populations. M. Tschamber, qu'on ne saurait accuser ici de partialité, signale (p. 59) que Schaffhoupe, Donaueschingen et d'autres villes ont été « entièrement pillées », que lors de la réunion des corps de Caprara et du duc de Lorraine vers Offenbourg, le gouverneur de Bade-Durlach eut à fournir à cette armée .d'onéreuses réquisitions de vivres. Enfin, d'après le témoignage du duc Eberhard de Wurtemberg, les troupes de Caprara auraient assailli à main armée et pillé de nombreux villages, commettant plus de cruautés et de turpitudes qu'il n'est coutume de le faire en pays ennemi (2). On n'aurait pas signalé ces incidents regrettables si le même auteur n'avait, à diverses reprises, accusé les troupes françaises de nombreux méfaits du même genre. Ceci démontre simplement d'une part, qu'à cette époque, la guerre comportait de lourdes charges pour les territoires occupés, et d'autre part, que les contingents de l'armée impériale étaient loin de se considérer comme dans la mère-patrie sur la rive droite du Rhin; à plus forte raison, sur la rive gauche.
Les magistrats de Strasbourg ayant refusé leur autorisation de laisser occuper Kehl, malgré l'insistance des alliés, ceux-ci se décidèrent à se porter au nord, vers le Neckar, afin de se réunir aux troupes qu'amenait le duc de Bournonville, commandant en chef les troupes impériales.
Pendant ce même temps, le comte de Souches assemblait vers le pays de Juliers une force de 30.000 hommes qui menaçait Trêves et la Lorraine; mais son mouvement ne
(1) Viltenheim n'existe pas sur la carte au 1/80000, la localité que Beauraia sur sa carte désigne sous ce nom ou celui de Wisenheim correspond à Wilwisheim, sur la Zorn, entre Saverneet Hochfelden; c'est à 5 lieues de Haguenau, et Beaurain dit que Turenne, une fois arrivé, poussa le même jour sur Haguenau et en revint le lendemain.
(2) M. Tschamber indique, page 62, les noms des six villages wurtembergeois pillés le 14 juin par les troupes impériales.
s'effectuait que lentement. Néanmoins, la présence de cette masse ennemie à portée du théâtre d'opérations de la Flandre donnait des inquiétudes au' Roi, et dans la cor* respondance de la Cour, on sent percer l'intention bien arrêtée de renforcer l'armée de Condé aux dépens de celle de Turenne. Cette intention prend la forme d'un ordre très net dans une lettre du Roi écrite du camp devant Besa^i* çon,que Grimoard date du 16 mai dans son Recueil (1), du 15 mai daub les Œuvres de Ijouis XIV (2), les deux textes présentant d'ailleurs quelques divergences sans importance. Le Roi croit que la plus grande partie de l'armée de l'Empereur va passer le Rhin à Bonn et Coblentz pour se porter vers Aix-la-Chapelle, que l'armée de Condé « ne pourra rien entreprendre contre les places de Flandre ». Il prescrit à Turenne d'envoyer des renforts à Condé. Il réitère son ordre dans une seconde lettre du 21 mai (de Besançor) (3) et même dans une troisième (26 mai, du camp de Vit) (4), confirmée par une lettre de Louvois du même jour (26 mai) du camp devant Dole (5).
La lettre de Louvois du 26 ( ?) mai (6) marque très nette-
(1)T. II,p. 488.
(2) T. III, p. 497.
(3) Grimoard, p. 491.
(4) Grimoard, p. 497. Le. texte de cette lettre, donné dans les Œuvres de Louis XIV, t. III, p. 499, est beaucoup moins complet et moins impératif en ce qui concerne l'envoi des renforts à Condé.
(5) Grimoard, p. 498.
(6) Cette lettre de Louvois mérite une mention spéciale : la date du 26 que donne Grimoard est certainement erronée, puisque le ministre débute ainsi : « J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 26 de ce mois... voua avez vu par ma lettre du 27 dont vous trouverez encore ci-joint le duplicata que S. M. vient d'avoir la nouvelle de la prise d'Argenteau du 19, que
la tranchée avait été ouverte le 20 au soir devant Navagne. » Sa lettre du 27 à laquelle il fait ici allusion paraît constituer la seconde partie de celle datée du 26, on trouve en effet à la suite d'un alinéa qui a l'allure d'une fin de correspondance : « Le Roi m'a commandé d'ajouter à cette lettre qu'il vient d'avoir avis qu'Argenteau et Navagne se sont rendus : la première de ces places le 19 et la seconde le 22 de ce mois... », et Louvois revient sur les mouvements des ennemis vers Trêves dont il a parlé déjà dans la première partie de cette lettre.
Le 30, Louvois écrit à Turenne en lui envoyant une dépêche du Roi (sans doute celle dont il est question ci-après, en date du 30) et lui annonce l'envoi d'un duplicata de sa dernière lettre dans laquelle il lui accuse réception de celles que Turenne a écrites les 25 et 26. Ce duplicata ne paraît pouvoir être que celui de la lettre que Grimoard a, par erreur, datée du 26.
ment que les préoccupations de la Cour se portent en ce moment vers les Pays-Bas où Ton s'attend que M. le Prince « doit être présentement placé et peut-être arrivé devant celle des plus considérables villes des Pays-Bas, qu'il aura trouvée la moins garnie », mais ce ne sera « ni Namur ni Luxembourg qui sont les places que les Impériaux se sont chargés de secourir ». Et Louvois ajoute :... « Il y a apparence qu'ils (les Impériaux) songeront à attaquer Trêves, ce qui fait croire à Sa Majesté que vous ne sauriez trop tôt quitter le pays où vous êtes, pour vous avancer de ce côté-là, se remettant entièrement à vous d'y faire ce que vous jugerez à propos et de pourvoir à la sûreté des places de Metz et de Verdun, en la manière qui vous paraîtra la meilleure. »
Une lettre de Louis XIV datée du camp devant Dole, le 30 mai (1), complète celle-ci et montre les intentions du Roi. (( Comme mon cousin, le prince de Condé, doit investir au premier jour celle des plus considérables places des Pays-Bas qu'il aura trouvée dégarnie et pour cela s'être éloigné de la Meuse, quand je vous pourrais envoyer la plus grande partie des troupes qui sont ici avec moi, la marche que vous proposez vers Limbourg ne serait -d'aucune utilité, par la facilité qu'auraient les ennemis de se joindre tous pour marcher contre vous et parce que, comme vous le remarquez fort bien, vous laisseriez entièrement le côté d'Alsace et de Metz exposé à ce que l'armée impériale y pourrait vouloir entreprendre Cependant, comme jusqu'à présent leur projet est de faire attaquer Trêves par l'armée ennemie, vous ne sauriez manquer d'y faire entrer assez d'infanterie pour leur ôter entièrement <5ette pensée et de vous tenir à portée de pouvoir marcher à Metz, si contre toute apparence, ils venaient à s'en approcher, laissant du côté d'Haguenau, sous le marquas de Vaubrun, le nombre de troupes que vous estimerez nécessaire pour faire la guerre à l'Électeur palatin et lui faire de plus en plus connaître le méchant parti qu'il a pris. Cependant, nous
(1 ) Œuvres de Louis XIV, t. III, p. 504.
verrons dans peu de jours celui que prendra l'armée impériale après que mon cousin le prince de Condé se verra attaché à quelque place considérable; ma pensée étant que si elle demeure toute entière ou la plus grande partie entre la Meuse et le Rhin, vous y demeuriez pour Tobserver et empêcher qu'elle n'entreprenne rien avec succès contre mes places; et que si elle passait toute entière ou la plus grande partie en deçà de la Meuse, vous marchassiez avec 4.00O ou 5.000 chevaux et les dragons pour me venir joindre en Flandre où j'espère de me rendre dans le 25 du mois prochain (juin). Mais comme l'exécution de tout ce que dessus doit dépendre des nouvelles des correspondants que j'ai chez mes ennemis et des démarches que vous verrez faire à l'armée impériale vous ne vous assuj étirez à ce que je vous mande ci-dessus de mes intentions qu'autant que vous jugerez que le bien de mon service vous le permette.
« Je ferai partir, aussitôt après la réduction de Salins,
deux escadrons de cavalerie et le régiment de Royal- Dragons pour aller vous joindre. Vous leur ferez savoir à Mirecourt ce qu'ils auront à faire. »
Turenne se conforme à l'ordre relatif aux renforts à envoyer à Condé ; mais dans sa lettre au Roi du 4t juin, datée du camp de Viltheim (1), en même temps qu'il rend compte de l'arrivée de ces troupes à deux heures de Trêves, il insiste sur l'importance des forces ennemies concentrées vers le Palatinat, sur le danger qu'elles font courir à l'Alsace et sur la nécessité « de ne point laisser un endroit, où toutes ces troupes peuvent tomber, sans qu'il puisse être secondé par quelque corps, quand on verra venir ces forces-là dans le temps de la moisson ». Il ajoute : « On prend en Flandre son parti selon ses forces; mais dans ce pays-ci il faut combattre ou perdre un pays : j'entends de l'Alsace qui est si capitale que si l'ennemi y était le maître, il laisserait Brisach et Philisbourg derrière et la Lorraine et le pays messin lui sont tout ouverts. Ceci est pour revenir
(1) Grimoard, t. II, p. 501 (A. G., vol. 413, n» 110).
à dire que comme Sa Majesté trouve bon que je dise ma pensée, elle serait, qu'elle soit à Châlons avec un corps, d'où ensuite elle donnerait le poids aux affaires du côté qu'elle verrait qui serait le plus important; car comme Sa Majesté veut bien que je parle des endroits où je ne suis pas, aussi bien que ceux où je suis, je ne crois pas que Monsieur le Prince approuve de faire un grand siège; car quand .même il réussirait, on hasarde toutes les affaires pour une plabe et dans Tétat où sont les forces de l'Allemagne et la constitution de l'Empire je crois être obligé d'en faire voir les conséquences à Votre Majesté.
« Je suis persuadé que si je n'avais pas l'honneur de
commander de ce côté-ci, je parlerai comme je fais... »
Et dans la suite de cette lettre dont certains passages sont, à la vérité, un peu confus, Turenne revient à trois reprises sur la concentration de l'ennemi vers le Rhin, la menace qui cti résulte pour l'Alsace, l'impossibilité où il se trouvera de laisser garnison dans Haguenau et Saverne, s'il doit se porter vers Trêves. Il assure le Roi : « qu'il n'a rien de plus dans l'esprit que de tâcher à bien servir où il l'emploiera ». Mais on sent qu'il ne marchera sur Trêves et les Pays-Bas qu'à contre-cœur.
Le 5 juin, entre Strasbourg et Saverne, il écrit encore au Roi (1). « J'ai su depuis hier au soir que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté comme vers le 25 du mois de mai 6.000 ou 7.000 hommes que M. l'évêque de Munster donne à l'Empereur devaient marcher.
« Toute la ville de Strasbourg est pleine des troupes de l'Empereur et de Lorraine, on les désarme à la porte. Il est certain que ceux de la ville ne défendront pas le bout de leur pont de delà, quand on sera un peu éloigné et qu'on le voudra attaquer.
« Il va se former apparemment deux grands corps d'armée, l'un vers la Moselle et l'autre au Rhjn. Votre Majesté peut bien juger si elle faisait retourner en Flandre le corps de
(1) Grimoard, t. II, p. 505 (A. G., vol. 388, n» 448).
troupe qu'elle a en Comté, en quel état on se trouverait depuis la Meuse jusqu'au Rhin et même que Ton fût engagé à quelque chose en Flandre. »
On peut remarquer ici, avec Verdy du Vernois, la sagesse des dispositions suggérées au Roi par Turenne. Si ce dernier insiste pour défendre l'Alsace dont la conservation est indispensable à la protection de la Champagne, il ne perd pas de vue que l'armée de Condé en Flandre peut aussi avoir besoin de secours. S'il propose de placer à Châlons l'armée venant de Franche-Comté, c'est que, de cette position centrale, elle pourra se diriger vers celui des théâtres d'opérations le plus menacé par l'ennemi. Déjà, dans cette lettre du 4 juin, il se prononce nettement pour les opérations en rase campagne et contre le siège des places des Pays-Bas perdues l'année précédente. Il y reviendra encore quelques jours plus tard, dans sa lettre du 11 juin dont il sera question ci-après. Tant de clairvoyante insistance réussit à triompher des vues du Roi et la lettre que Louis XIV adresse à Turenne le 8 juin, du camp de Chevans (1), donne en grande partie satisfaction aux vœux du maréchaL
Le Roi annonce qu'après la prise de Salins il enverra en Flandre deux bataillons de ses gardes et sa gendarmerie, tandis qu'il dirigera sur Verdun quatre régiments (Royal, Dauphin, Crussol et la Couronne) et celui des cuirassiers. Turenne les renforcera de quatre escadrons de cavalerie et, d un de dragons.
Condé y a envoyé de son côté quatre bataillons. Ce corps, sous le commandement de Rochefort,est destiné à aller sur Thionville. Il couvrira ainsi la frontière du côté de Metz pour laisser à Turenne le moyen de résister aux entreprises ennemies en Alsace. Si, au contraire, l'armée impériale marchait sur Trêves, Metz ou Verdun, Rochefort se joignant aux forces de Turenne permettrait à ce dernier de laisser devant Bournonville assez de monde pour lui résister.
(1) Œuvres de LouL^ XIV, t. III, p. 507.
On a cru devoir reproduire toute la correspondance échangée entre le Roi et le maréchal à cette époque de la campagne pour faire ressortir en quels termes étaient envoyées les instructions de la Cour et comment Turenne y répondait.
La conclusion évidente paraît être que, tout en indiquant ses vues, le souverain fait une large part aux conseils du maréchal et en tient compte dans ses décisions. Le Roi croyait alors nécessaire d'abandonner TAlsace, Turenne réussit à lui démontrer la nécessité de la conserver et ne paraît pas avoir eu beaucoup de peine à obtenir gain de cause. Il sera bon de se rappeler tout à l'heure cet incident, lorsqu'on examinera les allégations de certains historiens de Turenne d'après lesquels ce dernier aurait eu plus de peine à vaincre les influences hostiles entourant le Roi qu'à combattre les armées alliées. En définitive, le maréchal a réussi par sa ténacité à conserver en Alsace les forces qui s'y trouvaient rassemblées; il va maintenant passer à l'action, et montrer le parti qu'il sait tirer de son armée.