‹ TurgotChapitre 1 sur 30 · Turgot · texte numérisé non relu

Turgot

En vous dédiant co travail, j'acquitte une dette de reconnaissance; car c'est à la fondation par laquelle vous avez honore la mémoire de Monsieur Léon Faucher, que l'ouvrage dont j'entreprends la publication doit l'avantage de paraître sous les auspices d'une haute récompense. Une pensée dont la délicatesse révèle une àme tendre en même temps qu'une intelligence élevée, vous avait portée à chercher dans les éludes qui ont fait sa gloire l'hommage le plus digne de votre mari; l'Académie a répondu à votre généreuse initiative par un heureux choix du sujet. Quelles que soient les différences des hommes et des temps, il y a entre Turgot et Léon Faucher plusieurs points de ressemblance. Tous les jjeux avaient l'esprit étendu et apte à des choses diverses; leur caractère était ferme et perlé au bien; tous deux aussi en passant aux alVaires ont eu la destinée commune de n'y pas lester assez longtemps pour réaliser leurs bonnes intentions.

Agréez, Madame, l'hommage des sentiments iospectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

A. HAÏBÎE.

Paris, le !» avril 1861.

1 Madame Faucher a fonde un prix (réconomie politique à l'Acaiiemic îles sciences morales et politiques. Ce prix, qui porte le nom de Léon KauchiM. a été décerné pour la première fois à l'aiileur de cet oiivrajiP.

Les siècles, comme les individus, sont jugés et caractérisés d'après leurs qualités ou leurs vices princij»aux ; la postérité ne s'arrête pas aux côtés secondaires. Ainsi le dix-huitième siècle sera toujours, ou du moins pendant de longues années, appelé le temps de la destruction et du scepticisme, parce que son rôle consista surtout à détruire les abus et que les hommes de cette époque furent entraînés par la connexité des choses à diriger contre les bonnes institutions les mêmes coups qui frappaient les mauvaises. Seuls les esprits éclairés et impartiaux aperçoivent, au milieu de l'ébranlement universel, la préparation de l'égalité civile, de la tolérance religieuse, de la liberté politique, nobles et généreuses idées qui sont entrées définitivement

dans nos mœurs et qui inspirent nos lois civiles et politiques depuis plus de soixante ans.

Lorsqu'on est habitué, depuis le jour de sa naissance, à jouir des bienfaits de la société dans laquelle on vit, on finit par n'en plus tenir aucun conipio et par ne penser qu'aux inconvénients que l'on ressent. Les hommes se tournant vers les périodes antérieures les jugent d'après les proportions factices qui leur viennent du lointain historique ; ils ne font attention qu'aux avantages de ces époques et n'aperçoivent pas les inconvénients qui n'incommodent plus personne. Ainsi au dix-neuvième siècle, les esprits maladifs, fatigués des doutes que soulèvent les périodes d'examen et de critique, se sont plu à vivre dans le moyen âge, et nous avons vu une école historique et poétique entreprendre la réhabilitation des institutions les plus surannées, les moins conciliables avec l'esprit moderne. De tels rêves peuvent récréer l'imagination, et il y aurait cruauté à les interdire aux enfants, aux poètes, à tous les esprits fail)les. Mais il faut résister aux tentatives que font des écrivains aux formes sérieuses pour réhabiliter ce qu'ils appellent le bon vieux temps; car, tout méchant qu'il puisse paraître, notre siècle est meilleur que le passé , et quiconque a sérieusement étudié le bon vieux temps, doit le tenir pour une époque détestable, livrée à tous les désordres.

Lo nombre des écrivains qui élèvent la voix pour condamner la Révolution française, devient chaque jour plus considérable, et nous en sommes revenus au point d'être obligés de défendre 1789. On a commencé par attaquer les excès de 1793, et, lorsque tous les esprits sains ont été d'accord sur ce point, la réaction a tenté de saisir la révolution de 1789 pour la jeter dans une proscription commune avec ce qui avait suivi. Les événements de 1793, disent ces écrivains, ne furent-ils pas la conséquence de 1789, et pourquoi épargnerions-nous la cause, quand nous demeurons effrayés devant les monstrueux effets qu'elle a produits? — Arrêtons-nous. 1789 représente les principes de la révolution, et c'est toujoursà cette date qu'il faut se reporter toutes les fois qu'on veut indiquer le but et la portée de ce grand mouvement. Défendre 89, ce n'est pas assurément absoudre tous les faits qui se sont passés, toutes les fautes qui ont été commises par une assemblée inexpérimentée, toutes les exigences d'un peuple affranchi de la longue oppression féodale ; ces événements peuvent être diversement jugés même par les historiens pénétrés de l'esprit moderne. Mais ce qui devrait être tenu pour incontestable, c'est le programme qui fut inauguré le 4 août 1789, sur l'initiative généreuse des privilégiés eux-mêmes, et complété dans le préambule de la constitution du 3 septembre 1791.

Certes le retour des anciennes inslilutions n'est pas à craindre, et même avec une nouvelle Restauration le bon vieux temps ne pourrait pas revivre. Mais, lorsque les regrets éclatent en toute sincérité, il est naturel que l'esprit moderne s'affirme avec énergie.

Nul plus que nous ne déplore le triste sort des victimes; nul ne comprend mieux que leurs descendants, refusant de voir la justice pour ne regarder que le sang, aient prononcé l'anathème contre la révolution. Se plaindre de cette condamnation serait vouloir que le cœur humain fût fait autrement qu'il ne l'est : quis temperare a lacry mis possit? Mdk l'historien impartial se met au-dessus des larmes et juge les faits avec plus de fermeté.

Non, il ne s'agit pas de savoir s'il y eut des crimes commis en 93 et des fautes imputables aux hommes de 1789; si la longue oppression qui avait pesé sur les populations n'explique pas la terrible éruption de la révolution; toutes ces récriminations peuvent satisfaire la passion, mais elles jettent le trouble dans l'esprit et ne résolvent pas 'la question. Car, la seule chose qu'il nous importe d'établir, c'est que la cause de la révolution était légitime et que ses résultats ont été justes.

Or, la révolution a ouvert la carrière pour tous sans la fermer à personne, et c'est là le fruit dont il faut hautement proclamer lexcellence.

Nous allons étudier la vie et les ouvrages de l'homme qui traça d'avance le programme de la révolution, que des circonstances fortuites poussèrent aux affaires et qui aurait consommé l'œuvre nouvelle sans secousse ni effusion de sang, si, pour se défendre contre le's intrigues et les hostilités suscitées par les intérêts menacés, il avait eu à sa disposition la prérogative toute-puissante d'un roi qui aux bonnes et généreuses intentions de Louis XVI aurait joint la fermeté de Louis XIV. Chaque jour, le nom de ïurgot grandira dans l'opinion publique; la postérité adopte ceux qui poussent une société vers l'avenir ; elle commence par haïr et finit par oublier ceux qui ont voulu la retenir dans ses entraves. Ce nom mérite encore notre reconnaissance parce qu'il est un reproche perpétuel aux ennemis de la révolution. Assurément il aurait été préférable qu'une réforme spontanée eût fait disparaître les abus; mais l'insuccès de Turgot justifie la revendication énergique que le tiers état fît de ses droits.

Avant d'entrer dans notre sujet, voyons quelle place occupait Turgot parmi les hommes qui au dix-huitième siècle avaient de l'influence sur l'opinion publique. Plusieurs catégories sont à distinguer; car, il n'est pas de période où le bien et le mal aient été plus mêlés.

Voltaire, le grand conducteur de son époque, est la

complète personnification de ce mélange, et c'est parce qu'il s'est approprié les tendances bonnes et mauvaises de son temps qu'il l'a dominé en souverain intellectuel. 11 attira les uns par son esprit persifleur,'son ironie mordante, ^es vers licencieux, ses perpétuelles plaisanteries contre les prêtres.. D'autres plus graves applaudirent à ses éloquentes réclamations pour la liberté et la tolérance religieuses, à ses diatribes contre les abus, à ses immortelles défenses des Calas et de Labarre. Voltaire fut roi par la double puissance de sa frivolité et de sa haute raison ; mais on lui doit la justice de reconnaître qu'il préféra la partie sérieuse et positive de son influence au pouvoir de sa meurtrière ironie. « On trouvera, disait-il, dans tous mes écrits cette humanité qui doit être le premier caractère de tout être pensant. On y verra (si j'ose m'exprimer ainsi] le désir du bonheur des hommes, l'horreur de l'injustice et de l'oppression, et c'est cela seul qui a tiré mes ouvrages de l'obscurité où leurs défauts devaient les ensevelir (1). »

Voltaire combattait sans colère ni violence; il réclamait contre les abus avec la sérénité d'un homme heureux qui, par inclination d'esprit plutôt que par entraînement de cœur, s'intéresse à ceux qui souffrent, sans haine contre ceux qui oppriment.

(l) Prclaco de la tragédie d'Alziro.

Rousseau porta dans ses écrits l'amerlumc do ses douleurs et de ses humiliations; une colère, tantôt sourde, tantôt violente contre tout ce qui est élevé, inspire sa prose brûlante et ses théories niveleuses. Le sentiment qui domine l'écrivain, c'est plutôt la haine de ceux qui sont heureux que l'amour de ceux qui souffrent ; en lisant ses œuvres, on croit entendre le cri du peuple sous l'oppression féodale. Son style, souvent déclamatoire, est l'indice d'un cœur irrité et d'un esprit malade. Ses livres servirent d'aliment aux mauvaises passions, et sa philosophie fut celle de la démagogie de 1793. Si l'on devait juger les doctrines par leurs fruits, il suffirait, pour caractériser le rôle de Rousseau, de dire que c'est de lui que procède Robespierre, l'homme d'État du contrat social.

Les succès qu'obtinrent les philosophes matérialistes contribuèrent beaucoup à la décomposition des esprits. Le sensualisme, la morale du plaisir et de l'intérêt développés dans les ouvrages de Helvétius et d'Holbach firent de nombreux prosélytes; or, les hommes que dominent de telles croyances sont prêts à tout supporter et à tout faire ; si, par exception, ils échappent à cette corruptrice influence, c'est que la générosité de leurs instincts est plus forte que l'empire de leurs conceptions, et que leur cœur est grand autant que leur tête est faible. Helvétius et d'Holbach,

lîls légitimes de Locke (I), ont à répondre de bien .des égarements ; qui pourrait dire le nombre de ceux que leur philosophie abjecte livra sans frein à la démagogie ?

Il s'était formé, dans ce temps-là, une école d'esprits sérieux qui voulaient détruire les abus, en conservant à l'autorité ses légitimes attributions et tuer l'intolérance, sans ouvrir la porte à l'irréligion. Si leur influence avait été prédominante, le dix-huitième siècle aurait compté parmi les périodes organiques de notre histoire; car, au lieu de jeter des institutions nouvelles sur des ruines mouvantes, il aurait donné une vigueur nouvelle à la société, en la purifiant, sans l'ébranler. Malheureusement ils demeurèrent presque isolés; leurs formules scientifiques, leur style austère, la nature de leurs idées, que la nouveauté ne rendait pas séduisantes parce que leur profondeur en défendait l'accès au plus grand nombre, tout contribua à en faire des penseurs presque solitaires, sans influence sur les masses. Le monde éclairé les étudia et leur rendit justice ; mais la nation ne les écouta point, et dans la majorité ignorante ils furent ou inconnus ou traités d'esprits chimériques. C'étaient les économistes, qu'on appelait

(1) Locke ne tira pas du sensualisme toutes le> conséquences que le matérialisme grossier d'Helvétius et d'Holbach en fit sortir:'mais elles y étaient renfermées.

alors les physiocrates , dénomination qui rappelait une de leurs erreurs et dont l'injuste effet a élc de faire attribuer à un Anglais l'invention d'une science dont ils avaient posé les fondements neuf ans avant l'usurpation (1).

Le plus grand des disciples de Quesnay, Turgot est le seul homme de son temps qui se soit montré digne de gouverner celte nation remuée par un vague désir de réforme, le seul capable de fixer cette aspiration et de la forcer à prendre un corps. Soit en effet qu'on le considère comme penseur, soit qu'on examine les actes de son administration, il apparaît constamment avec des idées bien arrêtées et un caractère aussi ferme que son esprit. Les ministres qui possèdent de telles vertus, réalisent de grands desseins, et, même quand ils échouent, les germes semés par eux dans le présent ne sont pas perdus ; l'avenir les féconde et glorifie le grand homme qui n'avait été méconnu que parce qu'il voulait faire violence à son siècle.

Turgot rencontra un roi faible, partagé entre des impressions contraires, voulant le bien, mais incapable de marcher à son but résolument et dispersant en résolutions diverses ou opposées la toutepuissance de sa prérogative. Armé d'une volonté

(I) Adam Smith était venu en France et avait été disciple de Quesnay.

royale inébranlable, Turgot aurait enchaîné son siècle et forcé le torrent à couler dans un lit agrandi, mais régulier ; sans secousse, l'esprit moderne aurait reçu sa forme de ce génie puissant qui s'était assimilé toutes les grandes idées et tous les grands sentiments de son époque, en répudiant les mauvaises passions qui l'agitaient.

Après la chute du grand ministre, la France oscilla pendant quelques années, changeant de pilote à chaque instant, sans réussir à se remettre dans sa voie. Enfin le vaisseau se brisa. Veut-on savoir ce qui resta du bouleversement de la fin du dernier siècle? Qu'on interroge les œuvres de Turgot; là se trouve le programme légitime de la Révolution française. Tout ce qui a été fait en dehors est contestable ou condamnable. On a dit avec raison que Turgot aurait empêché la Révolution s'il était resté au pouvoir; le moyen qu'il voulait employer était aussi simple qu'infaillible. Il se proposait, en faisant les concessions qui étaient dues, de réduire l'esprit révolutionnaire à n'être qu'une stérile agitation, à l'éteindre en lui arrachant la puissance du droit. L'élude des œuvres et des actes de Turgot nous apprendra donc à juger cette grande période de notre histoire et à discerner ce qui est juste de ce qui est inique.

En philosophie, Turgot commença contre le sensualisme de Locke la réaction spiritualiste qui n.t

INTRODUCTION. Il

triomphé qu'au dix-neuvième siècle et fut le précurseur de Maine de Biran, de Royer-Collard et de Cousin. L'économie politique lui doit plus qu'une impulsion; il en fut le véritable fondateur dans ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, le premier traité qui ait été fait ; car il parut neuf ans avant la Richesse des nations d'Adam Smith. Comme administrateur, il poursuivit avec persévérance le triomphe de la justice et l'application de ses principes économiques ; il sacrifia tout à ses idées et abandonna le soin de ses intérêts pour se consacrer à ses convictions. C'est par là surtout que sa vie publique se distingue de la conduite des ministres ses collègues qui cherchèrent à durer pour euxmêmes, non pour une cause. Son attachement désintéressé au bien général lui a valu l'immortalité, tandis que l'oubli règne sur les ministres qui parvinrent, à force de ruse et de concessions, à conserver, quelques années de plus, un pouvoir inutile au peuple. Nous aurons donc à l'examiner successivement comme philosophe, comme économiste, comme administrateur. Mais cette division, que l'ordre de la composition nous obhge à suivre, ne correspond pas à la réalité. Dansl'ordre chronologique, l'histoire du philosophe, de l'économiste et de l'administrateur est une ; car jamais, même au milieu de ses travaux les plus absorbants, Turgot ne cessa de tourner

sa vaste intelligence vers la spéculation. Les écrits dont nous extrairons son système philosophique et sa doctrine économique sont datés les uns de Saint- Sulpice, les autres de Limoges; ceux-ci furent composés pendant la période tourmentée de son passage au contrôle général, ceux-là pendant les années de retraite qui séparèrent sa disgrâce de sa mort. Essayons, avant d'entrer dans les divisions que nous avons tracées, de reproduire dans son ensemble et son unité cette vie tellement remplie de grandes pensées et de belles actions que nous sommes obligés de la décomposer pour la bien comprendre.

Anne-Roberl Tiirgot naquit à Paris le 1 0 mai 1727. Sa famille fort ancienne appartenait à la noblesse d'épée ; mais plusieurs de ses membres avaient rempli des fonctions éminentes dans la magistrature. Michel-Etienne Turgot, le père du ministre, était prévôt des marchands, et c'est à lui que Paris doit l'égout qui étend ses ramifications sous la rive droite de la Seine (1). L'histoire a conservé le souvenir d'actes qui honorent les ancêtres de Turgot et prouvent que l'indépendance et le courage étaient naturels aux hommes issus de cette vieille race. En 1614, le trisaïeul de Turgot, président de la noblesse aux états de Normandie, ne craignit pas de résister au puissant comte de Soissons ; il s'opposa énergiquement à la concession qu'un gouvernement débile avait faite au

■ (1) Condorcet, dans sa Biographie de Turgot, dit que ce nom « signifiait le Dieu Thor, dans la langue des conqnéiaiits du Aurd qui ravageaient nos provinces, pcndanlla décadence de larace de Charlemagne. » (Œuvres de Condorcet, édit. Arac/o, t. V, 6 et 7.)

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comte, (les terres vaines et vagues de la province (1). Quelques années après, on vit Claude Turgot des Toureilles, cousin du précédent, empêcher une levée de gens de guerre que de Watteville Mont-Chrestien avait indûment ordonnée en Normandie. Longtemps la généralité de Metz garda le souvenir des années heureuses qu'elle dut à l'administration du grandpère du contrôleur général ; la Touraine, dont il devint plus tard l'intendant, n'oublia pas non plus la fermeté avec laquelle il défendit les intérêts de sa province au milieu d'une cour frivole et distraite des graves affaires. Enfin le prévôt des marchands (2) fit cesser au péril de ses jours, sur le quai de l'École, un combat entre les gardes françaises et les gardes suisses. Cette belle alliance de la valeur et de la fermeté, des vertus militaires avec celles du magistrat, ne manqua pas à Robert Turgot que nous verrons, plus tard,

(1) Mémoires sur la vie et l'administration de Turgot, par Dupont de Nemours, 1. 1" de l'édition de 1811 p. 6. — Nous ferons nos citations sur l'cdition en deux volumes de la Collection des économistes. Nous n'avons pris dans l'édition de Dupont de Nemours que le tome premier, où se trouvent les mémoires de l'éditeur.

(2) Voici comment s'exprime, à ce sujet, Dupont de Nemours : L'on ne peut songer à ce magistral se jetant au milieu des grenadiers des gardes françaises et des gardes suisses qui s'égorgeaient, désarmant un des plus furieux, les contenant, les arrêtant tous et faisant seul cesser le carnage, sans se rappeler la belle image de Virgile :

Si forte vii'um qiicm

Conspexere silent {.Mémoires, f .S.)

lîioGnAPiiiii. la

courageux et inébranlable, au milieu des agitations causées par les actes de son administration calomniée ou mal comprise. Il fut de plus que ses ancêtres, un penseur éminent. Mais revenons aux premières années de sa \'ie ; de bonne heure il manifesta les qualités graves qui lui ont valu l'admiration de la postérité.

Morell^t, le panégyriste le plus ardent de Turgot, raconte, avec un naïf attendrissement, l'étonnement |du prévôt des marchands, lorsqu'il apprit que son 'tils distribuait presque tout son argent à ses camarades les plus pauvres, pour leur procurer les livres .dont ils manquaient. Ces sentiments au-dessus de" son âge ne changèrent pas l'opinion de sa mère, qui désespéra de cet enfant sans vivacité, gauche de manières, toujours absorbé par quelque idée et prêt à s'enfuir ou à se cacher derrière les meubles, au moindre bruit de porte. Aussi approuva-t-elle pleinement le projet que forma son mari de faire prendre à leur fils les grades Ibéologiques, pour le préparer à l'état ecclésiastk^ue. Turgot, après avoir fait ses étûdesTittéraires à Louis- le-Grand et suivi les classes supérieures au collège du Plessis, entra au séminaire de Saint-Sulpice, pour prendre son grade de bachelier en théologie.

Il avait connu au collège du Plessis trois professeurs distingués, qui furent récompensés des soins

donnés à sa jeunesse par la gloire de devenir ses vamis : c'était l'abbé Guérin, professeur de rbéto- >/rique, l'abbé Sigorgne, le premier qui substitua, dans l'enseignement universitaire, le système de Newton aux hypotbèses de Descartes sur les tourbillons, et v'I'abbé Bon, « homme de talent et de caractère qui, selon les dispositions très-conciliantes d'une partie du clergé de ce temps, trouvait le moyen d'être admirateur passionné à la fois de Fénelon, de YauvenargueSjdeVoltaireetde J.-J. Rousseau (1). »

Les bruits du siècle qui lui étaient arrivés au Piessis portés par lesecclésiastiqueschargés de l'instruire, le suivirent àSaint-Sulpice ; tant l'agitation intellectuelle était générale. Elle pénétrait au fond des plus i sévères retraites. Le jeune étudiant en théologie était tellement dévoré du désir d'apprendre qu'il mêla aux éludes théologiques la lecture des ^hMosoghes et des économistes, combinaison singulière qui aurait pu troubler une tête faible, mais qui, tombant dans cette précoce intelligence, y produisit le plus heureux effet. Depuis lors, Turgot ne cessa pas d'être à la fois catholique respectueux et philosophe indépendant. Cette association de la philosophie et de la religion, si difficile à maintenir, qui se dénoue ordinairement par la prédominance de l'un ou l'autre élément, se

(d) H. Baudiillarl, Éloge de Turgot.

conserva dans cet esprit vigoureux et discipliné. L'enseignement théologique, en outre, l'habitua aux détails de la vie, par la casuistique, étude analogue à celle du droit et, comme la jurisprudence, propre à faire connaître les mille variétés de la pratique. Il n'en faut pas douter, cette minutieuse analyse des cas de conscience servit à développer la remarquable aptitude que Turgot montra plus lard à suivre les conceptions les plus élevées dans les conséquences les plus humbles.

C'est de Saint-Sulpice qu'est datée la lettre qu'il écrivit à l'abbé de Cicé sur \ejmjiier-mon naie. Nous sommes en 1 749, etpar conséquent Turgot n'avait que 22 ans. Avec une fermeté de pensée et une sobriété de style bien surprenante de la part d'un aussi jeune homme, il établissait quel était le véritable rôle du papier-monnaie dans les transactions. A ses yeux, les billets n'étaient qu'un auxiliaire de la monnaie et ne pouvaient pas la remplacer ; car si la monnaie sert d'intermédiaire à l'échange des produits, c'est parce qu'elle est une valeur à laquelle les autres peuvent être comparées. Le papier ne remplace l'or et l'argent que parce qu'il est réalisable, à volonté, en numéraire. S'il n'en était pas ainsi, tout le monde le repousserait comme un objet insignifiant. C'était la réfutation scientifique d'une opinion quel'expôrience venait de condamner; car ladoctj'ine queTeirasson

et Dutot soutenaient encore était toute meurtrie de la chute de LaAv.

A la Sorbonne où le bachelier eu théologie vint prendre son grade de licencié, ses camarades le distinguèrent dès son arrivée; leurs suffrages le nommèrent Drieur. En cette qualité, il prononça deux n/ discours, l'un au milieu, lWreJiJaJin__de l'an- '^ "'^née 1750, tous deux remarquables par la nouveauté v'du sujet et l'élévation des idées. « Il y a, dit « M. Cousin, plus de philosophie dans ces deux dis- « cours que dans tout Voltaire. » Dans le premier, il exposait les principes de la philosophie chrétienne et les services que le christianisme avait rendus à l'esprit humain (1). Dans le second, il traçait le tableau des progrès de l'humanité et terminait par ces remarquables paroles qui contiennent toute la philosophie de l'histoire. « La masse totale du genre humain, par des alternatives de calme et d'agitation, marche toujours, quoique à ims lents, à une perfection plus grande (2). »

Ses études théologiques terminées, Turgot écrivit à son père une lettre respectueuse, pour lui déclarer /qu'il était décidé à ne pas suivre la carrière eccléisiastique: Les représentations des amis qu'il avait connus en Sorbonne, des abbés Morellet, de Brienne,

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>'('>) Prononcé le 11 juillet 1730

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de Boisgelin, de Cicé, de Véry ne le firent pas revenir sur une détermination qui était bien arrêtée. Vainement lui firent-ils entrevoir quil pourrait arriver à un siège épiscopal situé dans les pays d'États et que là, devenu président d'une grande assemblée provinciale, il aurait le moyen de suivre son goiit pour l'administration : «Jamais, leur répondit-il, je ne pourrai me résoudre à porter un masque toute la vie. »

Substitut du procureur général en 1751, il successivement nommé conseiller et maître des quêtes, dans l'espace de deux années. C'est en 1 qu'rUoilil du conseil d"État pour aller à Limoges, en qualité d'intendant. Avant de le suivre dans sa pro vince, arrêtons-nous quelques instants sur cette période de dix années que remplirent les travaux du magistrat et les études du philosophe.

Son désir de connaître les hommes dont il avait lu les ouvrages le conduisit chez madame, Geoffrjn. Il y arriva précédé des éloges que les abbés Bon et Mo^ rellet avaient faits de son esprit et y fut accueilli avec l'empressement que méritait l'estime de tels amis. C'est dans ce salon qu'il vit et connut Montesquieu, Hekétius, d'Alembert, le baron d'Holbach, Galiani, Mairan, Marmontel, Thomas et une foule d'autres hommes distingués dont le commerce répondait aux aptitudes diverses de son esprit. Les tendances du siècle vers la tolérance et la liberté, qui l'avaient

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saisi encore enfant, se fortifièrenl, dans son àme, au contact des hommes qui conduisaient le mouvement ; mais cette fréquentation ne changea pas sa manière d'être, et se développant suivant l'impulsion de sa forte nature, il resta ce qu'il avait toujours été, grave, désireux de détruire le mal pour fonder le bien, ennemi du désordre autant que de l'oppression. Il ne devint pas railleur avec ceux-ci, violent avec ceux-là, irréligieux avec la plupart; il prit presque tout dans son propre -fonds et ne subit que peu l'influence des milieux. Sa forte intelligence, au lieu de recevoir des formes du dehors, donnait plutôt son empreinte à ceux qui l'approchaient.

r En 1 753, il traduisit les Questions sur le commerce {de Josias Tucker, travail ingrat auquel il se condamna par dévouement à la cause de la liberté commerciale. N'était-ce pas acquérir un auxiliaire précieux que de faire connaître un aussi bon livre dans notre pays où ril était ignoré? Vers le même temps, il écrivit le / Conciliateur ou Lettres d'un ecclésiastique à un ma- V gistrat sur la tolérance civile. « Quand l'État, disait-il, dans une de 'ces lettres, choisit une religion, il la choisit comme utile et non comme vraie. » Il en donnait pour preuve que des hommes de convictions différentes peuvent se succéder au pouvoir et qu'un changement de religion , au commencement de chaque règne, serait la mesure la plus impolilique

qui se pût imaginer. Que le gouvernement s'oppose aux enseignements contraires à l'ordre ou à la morale : c'est son droit et même son devoir. L'intolérance commence lorsque la majorité proscrit une religion honnête et inofîensive, par le seul motif qu'elle la juge fausse.

A cette période de sa vie appartiennent aussi les«> articles Existence, Éiijmologic, Fondation, Foires eli Marchés, qui furent publiés dans l'Encyclopédie. J Turgot se proposait de faire, dans le même recueil, \Q%mo{?> Mendicité, Inspecteurs, Hôpital, ImmatériaQ lité, Humide et Humidité, lorsque la célèbre publica4 tion fut condamnée par le parlement. Son activité intellectuelle trouva un dédommagement dans l'amitié de Gournay, intendant du commerce et de Quesnay, le fondateur de la physiocratie. Comme le premier, il était ennemi des prohibitions et règlements qui retenaient l'industrie au maillot; avec le second il partagea l'honneur de créer la science économique et aussi (la vérité pure semble être au-dessus de notre imparfaite nature) l'erreur de croire que l'agriculture est la source unique de la production. Il est surprenant que l'amitié de Gournay ne l'ait pas mis en garde contre une pareille doctrine; car, l'intendant du commerce lui permit de l'accompagner dans ses voyages, lui montra les services que le commerce et l'industiie rendaient à la société et lui fit

juger, par la vue des faits, à quelle grandeurelie pourrait atteindre, dès qu'elle serait libre de suivre son essor naturel. Il revint de cette inspection plus fermement attaché que jamais à la liberté commerciale: mais son erreur physiocratique ne fut pas dissipée par le spectacle des richesses manufacturières, et il Ja professa toute sa vie.

Lorsque Gournay mourut (1), Turgot composa, en son honneur, un éloge où l'on sent, du commencement à la fin, la double inspiration de l'admiration et de l'amitié. Il trouva, dans ce travail, l'occasionnalurelle d'exposer, sous le nom de l'ami qu'il louait, ses propres opinions sur la liberté commerciale, et, tant il est difficile à l'homme de s'effacer même quand il parle des morts, on y a trouvé non sans raison, le programme de sa conduite politique. Répondant à ceux qui avaient souvent accusé l'intendant du commerce d'être un homme à système, après avoir dit que son noble caractère répugnait à prendre des ménagements qui ne pouvaient être utiles qu'àlui-même, Turgot ajoutait : « Ce n'était pas qu'il crut, comme certaines personnes l'en accusaient, qu'il ne fallait garder aucune mesure dans la réforme des abus; il savait Combien toutes les améliorations ont besoin d'être préparées, combien les secousses trop subites

(1) En 1759.

sont dangereuses; mais il pensait que la modération nécessaire devait être dans l'action et non dans la spéculation. Il ne demandait pas qu'on abattît tout le vieil édifice, avant d'avoir jeté les fondements du nouveau; il voulait, au contraire, qu'avant de mettre la main à l'œuvre on eut un plan fait dans toute son étendue, afin de n'agir à l'aveugle ni en détruisant, ni en conservant, ni en reconstruisant. » Nul plus que Turgot n'a été accusé d'avoir voulu tout plier à ses conceptions, et, môme aujourd'hui, après une révolution qui lui a trop donné raison, l'empirisme politique et administratif le traite dédaigneusement àliomme à système. Mais quand le moment sera venu, nous établirons que s'il fut, comme économiste, ennemi de toute concession, il se montra, comme administrateur, habile à préparer les mesures de transition. Pour le louer, nous n'aurons qu'à lui appliquer les éloges qu'il donna lui-même à l'ami dont il fut le disciple.

En 1761, il fut appelé à l'intendance de Limoges. Presque tous ses biographes arrivés à cette époque de sa vie expriment le regret de voir ïurgot perdu pour la philosophie, et lui-même, s'il faut en croire Dupont de Nemours, aurait, sous l'empire des déceptions que lui laissa son passage aux affaires, plaint les années qu'il n'avait pas consacrées à la science. « C'est assez tard, dit l'auteur des Mémoires^ qu'il a

été convaincu que, vu l'instabilité qui tient à nos mœurs, une découverte heureuse, un livre fait avec soin sur une matière importante sont d'une utilité plus grande et plus réelle que celle de la loi la plus sage dont rien n'assure l'exécution et de rétablissement le mieux combiné dont rien n'assure la durée (1). » Regrets aussi injustes qu'inutiles! La gloire acquise en faisant le bien ne vaut-elle pas celle que donnent les plus brillantes facultés de l'esprit ? L'homme qui par le spectacle des bénédictions dont les populations reconnaissantes honorent sa mémoire encourage les autres à bien faire, est-il donc moins utile que les initiateurs de l'intelligence? Or, jamais adminislraleur ne répandit autant de bienfaits sur une province.

La généralité de Limoges comprenait le Limousin et l'Angoumois; c'était, au moins pour les deux tiers, un pays pauvre, mal percé, coupé de montagnes. Ici les produits étaient insuffisants pour nourrir la population; là l'excédant de la production était retenu sur place par le mauvais état des routes, et l'abondance des uns ne pouvait soulager les douleurs des autres. A ces malheurs nés de la nature s'ajoutaient ceux qui avaient été créés par la loi. La taille dont le contingent imposé à la province avait été fixé à une

(1) Mémoires, i. l" des œuvres de Turgot, cdit. de ISll, p. 54.

époque de prospérité, pesait inégalement sur le pays, par suite de circonstances qui avaient fermé les débouchés par où les produits s'écoulaient autrefois. Cette surtaxe qui grevait toute la généralité était, pour certaines paroisses, aggravée par les opérations d'une mauvaise répartition.

Écrasée par ces maux permanents, la généralité de Limoges eut encore à souffrir de fléaux passagers. Pendant l'administration de Turgot, la disette, qui n'avait encore fait sentir ses rigueurs que sur certains points, s'étendit à toute la province ; l'Angoumois, en particulier, fut ravagé par le papillon du blé. Ces calamités tombaient sur une population, nonseulement découragée, mais pénétrée de préjugés et regardant avec défiance tous les efforts tentés, pour lui venir en aide. La résistance des administrés n'était pas la seule difficulté à vaincre ; un second obstacle venait des Parlements, corps puissants, jaloux de leurs attributions et des privilèges de leurs membres, peu favorables à l'autorité des intendants, hostiles aux doctrines nouvelles et attachés aux anciens règlements sur le commerce des blés avec l'obstination de l'aveuglement. Turgot surmonta tout.

Commençons par une observation qui explique le succès de cette difficile entreprise. L'intendant ne se borna pas à multiplier ses efforts, à ne reculer devant aucune fatigue; il poussa le zèle jusqu'à l'abnégation

et au sacrifice de sa propre carrière. Plusieurs fois, il put changer son poste pour des résidences plus importantes ; mais il préféra toujours à son intérêt l'œuvre qu'il avait commencée (1); en refusant l'avancement qu'on lui offrait, il demandait qu'on reportât sur la province la bienveillance dont il était l'objet, et suppliait le contrôleur général de venir en aideà ses administrés soit par des secours, soit en augmentant la part du Limousin dans le moins-imposé, soit en h\sant diminuer le contingent annuel que le conseil d'État mettait à sa charge. Le ministre, dans ses réponses, le louait de son zèle et faisait des promesses. Malheureusementelles ne furent que rarement tenues; chaque année Turgot renouvela ses demandes, et sa persistance dut sans doute paraître importune à un ministre préoccupé de graves embarras financiers.— Voyons maintenant comment fut conduite l'exécution de ses desseins.

Il fallait d'abord abattre les barrières que la nature avait élevées entre le Limousin et les provinces voisines, et celles qui séparaient les diverses parties de la générahté. Comment donner aux travaux publics une impulsion nouvelle, sans augmenter les

(I) Turgot refusa les intendances de Rouen, de Lyon et de Hordeaux. Le contrôleur général, dans les dépêches en réponse, Je loue beaucoup de son zèle. Mémoires, p. 109 et lettre au contrôleur général Berlin du 10 août 1702. (Œuvres, édif. Guill.; 1. 1, p. oH.)

charges et les injustices de la corvée ? jamais impôt n'avait été ni plus mal assis, ni plus mal perçu. 11 n'atteignait que les paroisses voisines des travaux, ce qui était la conséquence inévitable de la prestation en nature ; si on avait requis les laboureurs éloignés des chemins, les animaux et les ouvriers seraient arrivés sur les chantiers fatigués et hors d'é'.at de travailler. Ce mode de recouvrement avait encore l'inconvénient de causer une déperdition considérable de forces, à cause du peu d'ardeur que mettaient les prestataires à travailler, sans le stimulant de l'intérêt privé.

Demander de nouvelles ressources à cet impôt, c'eût été non-seulement aggraver une injustice déjà grande, mais encore tenter une mesure à peu près impossible; car, cette taxe avait, à l'égard des paroisses qu'elle frappait, atteint son maximum de tension. Turgol résolut de convertir la corvée en argent, afin de la généraliser et d'en augmenter le produit.

Cette mesure fut accueillie avec la plus grande défiance. Les uns ne se rendaient pas compte de la conduite d'un intendant qui montrait tant de bienveillance à ses administrés, et, ne la trouvant pas naturelle, soupçonnaient vaguement quelque piège caché. D'autres dont les appréhensions étaient plus précises, allaient partout [innonçant que, lorsque l'administra-

lion aurait reçu l'argent, elle rétablirait les anciens règlements, temporairement abrogés; à leurs yeux, l'intendant ne voulait, par cette transformation, qu'arriver à tirer cVun sac plusieurs moutures.

Pour combattre de telles résistances, l'intervention de la puissance centrale n'aurait pas été de trop ; mais Turgot ne voulut pas recourir à un moyen aussi dangereux ; le roi ne pouvait trancher la difficulté qu'en donnant à sa décision un caractère général, ce qui aurait soulevé contre la mesure tous les privilégiés ; il était à craindre que leurs plaintes ne fussent assez puissantes, pour étouffer le projet.

Il tourna la difficulté avec une habileté qui prouve sa grande aptitude aux affaires. Mettant à profit une ordonnance de 17 37 qui permettait aux intendants de faire exécuter les travaux par des entrepreneurs, aux frais des paroisses corvéables, il décida, par un simple arrêté local, qu'à l'avenir les chemins seraient construits de cette manière et que les sommes dues pour l'exécution seraient réparties, sur toutes les communautés, au marc la Hvre de la taille. Sans doute, cette innovation laissait subsister toutes les inégalités dont la répartition de la taille était ellemême entachée ; mais quoique imparfaite, l'amélioration ne tarda pas à être généralement approuvée. Les résultats d'ailleurs parlèrent assez haut pour faire taire tout mécontentement. Avec une imposi-

tion annuelle qui flottait entre quarante mille et cent mille livres, « on fit la route de Paris à Toulouse par Limoges et celle de Paris à Bordeaux par Angoulême, ouvertes depuis plus de quatre-vingts ans par la corvée et aussi peu avancées qu'au commencement. On fit la route de Bordeaux à Lyon par Limoges et Clermont ; celle de Limoges à la Rochelle par Angoulème ; celle de Limoges en Auvergne par Eymoutiers et Bort ; on fit une partie de celle de Bordeaux à Lyon par Brives et Tulle ; une partie de celle de Limoges à Poitiers, une partie de celle d' Angoulème à Libourne par Sainte-Aulaye, et l'on rendit * praticable la route de Moulins à Toulouse par la montagne. Ce sont cent soixante lieues de roule dans le pays le plus difficile, où il faut sans cesse monter et 'descendre (1). » Les routes une fois ouvertes^ furent entretenues de la manière la plus simple, au moyen de cantonniers placés de trois en trois lieues. Leur logement était situé au milieu de la distance à parcourir, et chaque jour ils devaient visiter la moitié de l'étendue qui leur était assignée.

Turgot compléta la réforme des corvées par une mesure relative aux transports militaires. Jusqu'alors ce service avait été fait par les habitants voisins des lieux de passage. Les réquisitions qu'on leur adressait

(1) Dupont de Nemours, Mémoires, p. 83 et 84, t. P'' de l'édit. de 18H.

tombaient souvent à l'improviste, au milieu des travaux les plus pressés et arrachaient les bœufs à la terre dans des moments où la moindre perte de temps pouvait être irréparable. Le transport des troupes se faisait du reste fort mal ; sans régularité, tantôt rapidement, tantôt avec lenteur, ici avec des bœufs, là par des chevaux ; naturellement les corvéables donnaient leurs plus mauvais animaux. La substitution de l'entreprise à la corvée était donc tout autant une amélioration du service qu'un soulagement pour les prestataires. L'innovation n'était pas * sans précédent, et Turgot, en rendant compte de la réforme au contrôleur général, lui rappelait que l'exemple donné par les États de Languedoc avait été suivi, treize ans auparavant, par l'intendant de Franche-Comté.

Quant aux autres impositions, Turgot fit tout ce qui était en son pouvoir pour en détruire les vices. Pendant que, dans ses Avis annuels, il demandait, avec persévérance, 3a diminution du contingent de la taille imposé à la province, il poursuivait activement les opérations qui devaient conduire à une répartition plus exacte entre les paroisses et les contribuables. Son instruction aux commissaires des tailles indiquait avec netteté ce qu'il y avait à faire pour amener l'uniformité entre les diverses parties de la province, pour donner

à l'impôt une assiette plus équitable et plus couforme aux données de l'analyse économique de la production ; enfin, pour ramener la proportion entre les estimations qu'avaient faites les experts et rétablir, autant que possible, la justice dans la répartition. Comme les registres des estimations n'avaient pas été tenus au courant des mutations, depuis près de vingt ans, il fit cesser cet état de choses et mettre les feuilles de relevé en harmonie avec la situation vraie des héritages; cette mesure eut pour effet, en diminuant les cotes irrecouvrables, de simplifier la perception.

Turgot aurait voulu faire disparaître les taxes qui frappaient les animaux attachés à la culture ; c'est atteindre le capital d'exploitation, disaient les économistes, et porter l'agriculteur à le restreindre ; autant, ajoutaient-ils, vaudrait imposer le fumier. Son désir ne fut satisfait qu'en partie par l'exemption accordée aux bètes à laine. Il fit revivre une disposition, depuis longtemps oubliée, qui dispensait de la taille les septuagénaires et les parents chargés de famille ; simplifia les formes des demandes en remise ou modération d'impcM, en cas de grêle, de gelée ou d'inondation au point que désormais les secours arrivèrent avec une rapidité appropriée à l'urgence des besoins; enfin, termina les difficultés que faisait naître le voisinage de la généralité de la Rochelle, paijs de

taille réelle, où l'impôt était dû au lieu de la situation des biens, tandis que dans le Limousin, /;«//« de taille personnelle, il était exigible au domicile du contribuable. Les doubles emplois qu'amenait l'action de ces deux principes né furent. plus possibles, du moment qu'un arrêté homologué par le conseil d'État eut décidé que, pour les deux provinces limitrophes, la taille serait payable, dans la paroisse de la situation. En cas de double emploi, chaque intendant avait le droit de pourvoir au remboursement des propriétaires f/o?îf les demandes avaient été justifiées et vérifiées, par voie de rejet sur la paroisse où étaient situés les héritages (1).

L'intendant, limité parla nature de son autorité, fut obligé de s'arrêter devant les vices généraux dont notre système financier était entaché. Sur ce point il dut se borner à faire connaître ses vues. Le contrôleur général Bertin qui méditait une réforme des vingtièmes, lui fournit une occasion d'exposer ses idées, en lui demandant ses observations sur le projet d'édit ; Turgot le lui renvoya chargé de notes. Mais Bertin fut obligé de se retirer devant la résistance du parlement qui refusa d'enregistrer l'ordonnance, et sa retraite surprit l'intendant au milieu de la composition d'un mémoire sur les impositions, sur l'imposition territoriale en particulier et sur le projet de

(1) Art. IV de l'avict du conseil (œuvres de Turgot, p. 530, 1. 1).

BIOGRAIMIIE. ;]3

cadastre. La réforme partielle du contrôleur général ne pouvait satisfaire la puissante intelligence de Turgot et l'avait conduit à une élude sur l'ensemble des contributions ; dès qu'un fait particulier tondrait dans ce puissant esprit, il y provoquait immédiatement un travail de généralisation.

M. de Laverdy, qui prit le contrôle à la chute de Berlin, ne devait pas songer à reprendre un projet qui avait causé la retraite de son prédécesseur. Aussi, à partir de ce moment, Turgot se borna-t-il « aux « améliorations intérieures qui, dans sa généralité, c< ne lui étaient pas interdites (1). »

Turgot avait compris, d'après les résistances que ses bonnes intentions avaient rencontrées, que l'ignorance des administrés est un sérieux obstacle à la marche de l'administration. En conséquence, il s'efforça de la dissiper par tous les moyens dont il put disposer. Dans ce but, autant que pour obéir à son goût pour les travaux de l'esprit, il attacha la plus grande importance à la présidence de la société d'agriculture, fonda des prix nouveaux et mit au concours des questions dont il rédigea lui-même le programme , sur des matières d'administration , d'agriculture et d'économie politique (2). Mais cette

(1) Dupont de Nemours, Mémoires, p. 70.

(2) Dupont de Nemours, Mémoires, p. 122 et suivantes, indique les sujets qu'il mit au concours :

1" Avantages du labour des chevaux et de celui des bœufs;

propagande ne s'adressait qu'à un petit nombre de personnes déjà instruites, et il fallait surtout combattre les préjuges de la population rurale. Or, comment trouver, au milieu des terres, des agents intelligents pour parler aux paysans isolés? Les curés seuls pouvaient servir d'intermédiaire, et l'intendant s'empressa d'en faire les auxiliaires de son administration. Il les pria, dans ses lettres circulaires, de rédiger les pétitions que les habitants auraient à lui adresser; en même temps, d'engager leurs paroissiens à ne pas se déplacer pour venir au chef-lieu porter leur demande et à rester à leurs travaux avec la certitude que leurs réclamations seraient examinées; quant aux indemnités pour perte de bestiaux, les curés étaient chargés de garnir des tableaux divisés en plusieurs colonnes correspondant aux noms des propriétaires et à la date de la mort des animaux. Ces renseignements devaient être envoyés à l'intendant, d'abord tous les mois et, plus tard, tous les trois mois. Turgot leur parlait, dans ses circulaires, avec une bonté et une confiance qui suffiraient à expliquer le dévouement et l'empressement avec lequel

2« Quels sont les effets des impôts indirects sur le revenu des propriétaires de biens-fonds ;

3" De la meilleure manière d'estimer exactement le revenu des biens-fonds;

4" De la fabrication des eaux-de-vie :

5° Histoire du charançon et de la meilleure manière de déi truire cet insecte.

les curés servirent ses projets (1). Leur concours lui fut très-utile, pendant la disette de 1770-1771.

Le parlement de Bordeaux avait, dès le commencement du fléau, ordonné par un arrêt que, dans chaque paroisse ou communauté, on tiendrait une assemblée pour délibérer sur les moyens de pourvoir au soulagement des pauvres ; l'arrêt disposait, en outre, que toutes personnes ayant des revenus dans la paroisse contribueraient aux dépenses à raison de leurs facultés, sans distinction entre les privilégiés et les non-privilégiés. Cette mesure extrême, que justifiaient assez les circonstances exceptionnelles où l'on se trouvait, fut tempérée par l'intendant dans son application. 11 écrivit aux curés pour leur indiquer comment ces assemblées de charité devaient être organisées. En même temps, il leur recommanda de commencer par faire appel aux souscriptions volontaires et de n'exécuter l'arrêt qu'en cas d'insuffisance des offrandes spontanées. « Je suis assuré, leur disait-il, par la correspondance que j'ai eue, à ce sujet, avec M. le procureur général, que cette voie de contribution volontaire, lorsqu'elle sera suffisante, remplira entièrement les intentions du parlement (2). » On voit par là que Turgot, fidèle à ses

(1) Ces lettres sont au nombre de cinq. Œuvres, 1. 1", p. 633 et suiv.

(2) Lettres circulaires du 10 février n70, œuvres de Turgot, t. II. p. 21.

principes de liberté jusqu'à la dernière extrémité, réservait autant de latitude que possible aux délibérations des assemblées paroissiales; mais il ne recula pas devant les mesures coercitives, lorsque la nécessité lui en fut démontrée; c'est ainsi que, pour empêcher les propriétaires de renvoyer leurs colons et de les mettre à la charge des bureaux de charité, il rendit un arrêté qui les obligeait à pourvoir à leur entretien jusqu'à la récolte prochaine (1).

Il ne prit pas autant de ménagements pour combattre un autre arrêt par lequel le parlement de Bordeaux (2) avait ordonné à tous les marchands de blé, fermiers, régisseurs, propriétaires ou décimateurs, sans distinction de condition, de porter aux marchés quantités de grains suffisantes à lapprovisionnement, déduction faite seulement de ce qui était nécessaire pour la consommation domestique. 11 leur était, en même temps, fait défense de vendre à domicile et ailleurs que sur le marché public. Cet arrêt fut déféré au conseil d'État, qui en prononça la cassation, « reconnaissant que le moyen pris par le parlement était contraire aux vues du bien public dont ce parlement était animé (3). »

Turgot fit casser également une ordonnance du

(1) Ordonnance du 28 février 1770.

(2) Arrêt du 17 janvier 1770.

(3) Arrêt du cùuseil, en date du 19 février 1770.

lieutenant de police d'AngouIéme, qui prononçait les mêmes injonctions et prohibitions que l'arrêt de Bordeaux, à peine de mille livres d'amende (1). Il eut à défendre, d'un autre côté, la liberté du commerce des grains contre les murmures populaires. Pour rassurer les marchands, il fit afficher et publier les édits de 1763 et 1764; les officiers de Turenne ayant , sous la pression de quelques manifestations de ce genre, pris des mesures qui portaient atteinte à la liberté du commerce, il annula lui-même leur arrêté, sans le déférer au conseil. S'il déployait tant de vigueur pour maintenir la sûreté des ventes, c'est que depuis long-temps il était convaincu que les entraves étaient contraires à l'abondance des approvisionnements. Pourquoi , disait-il, ajouter les obstacles de la loi à ceux de la nature? Même en pleine liberté, n'y avait-il pas des mesures à prendre pour exciter et encourager les marchands qui reculaient devant des entreprises aventureuses? Turgot, malgré sa répugnance systématique pour les subventions, alla jusqu'à promettre la garantie de l'administration à un commerçant, si avant l'hiver, il faisait arriver une certaine quantité de grains; et ce qui prouve combien l'approvisionnement était difficile, c'est que le marchand ne put

(i) Arrêt du S avril 1770. L'ordonnance cassée était du 30 mars précédent.

pas remplir la condition sous laquelle la garantie lui avait été accordée.

En même temps qu'il assurait la liberté du commerce, l'intendant organisait la charité publique; les subdélégués et les officiers municipaux reçurent des instructions relatives à la constitution des ateliers et des bureaux de charité (1). Les premiers de ces établissements avaient pour objet de donner des secours par le travail aux pauvres valides ; les seconds devaient venir en aide à ceux qui ne pouvaient pas s'employer, pour cause d'infirmité ou d'incapacité.

Malgré son respect pour les conventions et la propriété, la vue de la misère publiqu e et le scandale de la tyrannie seigneuriale déterminèrent Turgot à s'associer à une mesure qui pouvait passer pour contraire à la force des contrats. Les seigneurs exigeaient le paiement de leurs redevances, en nature, suivant les clauses de leurs titres et conformément d'ailleurs à l'usage suivi ; cette exigence, par suite de la cherté du blé, avait pour effet de quadrupler à peu près la dette. Le parlement de Bordeaux préféra suivre l'équité que le droit strict, et, s'appuyant sur une ordonnance de 1709 qui, dans un cas analogue, s'en était rapportée à la sagesse des cours, décida que les paiements pourraient être offerts en argent. Cette jurisprudence n'étant pas applicable à la portion de la

(I) Œuvres de Turgof, t. II, p. 4 el p. 37.

généralité qui ressortissait au parlement de Paris, Turgot (1) écrivit au chancelier pour lui exposer les raisons qui avaient fait prendre cette mesure et en demander l'extension à toute la généralité. Il n'était donc pas ce théoricien inflexible que ses ennemis ont représenté comme insensible même à la force des choses. Il savait d'ailleurs que si, parmi les contrats d'accensement, les uns avaient été librement consentis, d'autres étaient nés de l'oppression féodale; ainsi on s'explique comment Turgot fut plus touché de la misère des débiteurs que du droit des créanciers.

En même temps, il donnait, comme citoyen, l'exemple de la charité ; toutes ses ressources furent consacrées à des œuvres de bienfaisance, et quand il les eut épuisées, il emprunta 20,000 livres, pour les consacrer au même usage. Cet administrateur ordinairement si exact, si attentif à ne pas dépasser les crédits, ne craignit pas de s'engager à découvert, pour l'approvisionnement de la province. Il demanda et obtint plus tard la décharge des obligations qu'il avait prises; mais cette noble confiance ne pouvait naître que dans une âme élevée et généreuse.

D'aifleurs qui aurait pu refuser son approbation à des opérations conduites avec autant d'intelligence que de dévo*uement? « J'ai reçu, disait-il lui-même

(1) Œuvres de Turgot, t. II, p. 07. — Lettre au chancelier, en date du 14 mai 1770.

dans son compte rendu au couliôleur général, dans le cours de deux années, ;58G,O0O livres. Avec cette somme, dans le courant de ces deux années, j'ai fait entrer dans la généralité des grains de différente nature, des riz et des fèves pour la valeur de 890,248 livres. J'ai fait exécuter dans les deux années pour 303,400 livres d'ouvrages, et j'ai distribué pour 47,200 livres d'aumônes en sorte que la totalité des opérations monte à plus de 1 ,240,000 livres. J'ai donc fait pour près de 855,000 livres d'opérations, au delà^des 386,000 livres que j'ai reçues. J'ose me flatter qu'un déficit de moins de 90,000 livres sur des opérations de plus de 1,240,000 livres vous étonnera moins et que vous jugerez moins défavorablement de mon économie (1). »

Dans l'Angoumois, la disette eut pour cause particulière, l'invasion du papillon du blé, insecte destructeur qui se multiplie avec une incroyable rapidité ; car, chaque année en voit naître trois générations qui produisent 200 animaux pour un. Les habitants se hâtaient de vendre leur blé et répandaient ainsi le fléau dans les autres provinces. Celles-ci le renvoyaient, à leur tour, de sorte qu'il semblait inutile decombattre sur un point le mal qui arrivait de tous les côtés. Des expériences scientifiques avaient démontré que le blé soumis à une teni-

(I) Œuvres de Tuigot, l. Il, p. \)1.

pérature de soixante degrés était délivré de l'insecte ; mais l'opération avait besoin d'être conduite avec précaution, parce que le froment, quand il a supporté une chaleur de soixante-dix degrés, perd la propriété de germer (1). Turgot fit construire des éluves en plusieurs endroits, les confia aux soins d'hommes capables de les diriger avec intelligence et attention, et écrivit aux curés pour les prier de faire comprendre aux paysans l'avantage qu'ils avaient à y apporter leur blé. Il combina ses mesures avec l'intendant de Poitiers (2), et, grâce à leurs efforts réunis, le lléau fut presque complètement dissipé (3) .

Des préoccupations aussi graves^ jointes aux soins quotidiens de l'administration courante , auraient absorbé tout autre que Turgot; lui, trouva le temps pour composer de remarquables ouvrages et notamment ses Réflexions sur la furmation et la dislrihulion des richesses, véritable traité d'économie politique sous un titre plus modeste. Les livres qui ont été publiés depuis ne sont pas supérieurs à ce premier essai,

(1) Les expériences furent faites par MM. Duhamel et Tillet.

(2) M. de Blossac.

(3) Dupont (le Nemours, Mémoires, p. iio. Turgot introduisit dans le Limousin des cultures nouvelles et, particulièrement les prairies artificielles en luzernes, trèfles et sain-foin. Ces innovations relevèrent le nourrissage des bestiaux qui donnait le principal produit du pa\s ; le nourrissage n'avait été fait jusqii'alors qu'avec des turneps.

42 TUUGOT.

et la Richesse des nations d'Adam Smith lui-même, plus complète sans doute et plus analytique, est restée au-dessous comme ensemble et enchaînement systématique. Ce mémoire est entaché de l'erreur physiocratique ; mais à part cette théorie, il est aussi profond que lumineux.

C'est aussi pendant son intendance qu'il écrivit à l'abbé Terray, sur le commerce des grains, ces lettres qu'on ne sait s'il faut admirer davantage comme démonstration ou comme acte de courage ; car un intendant vulgaire se serait, par crainte de déplaire, abstenu de tenir un pareil langage à un contrôleur général qui avait manifesté son opinion en sens inverse. Turgot soutint avec fermeté les principes qu'il avait appliqués énergiquement au commencement de la disette. L'admiration augmente quand on sait que cette correspondance fut écrite « en moins d'un mois, pendant un voyage, en hiver, dans un pays très-pauvre, oii il n'y a pas un bon gîte, au milieu des neiges, en faisant le département, c'est-à-dire la répartition de l'impôt entre les subdélégations et les communes (1). »

(1) Dupont de Nemours, Mémoires. Ces leUres sont au nombre de sept et portent tes dates suivantes : 29 octobre 1770; Tulle, 8 novembre 1770; Egletons, 10 novembre 1770; Bort, 13 novembre 1770;Saint-Angel, 14 novembre 1770; Angoulème, 27 novembre 1770; Limoges, 2 décembre 1770 (Œuvres de Turgot, 1. 1, p. 158 et suivantes).

Une perturbation commerciale qui agitait la ville d'Angoulême lui fournit l'occasion de développer son opinion sur le prêt à intérêt. 11 y avait une quarantaine d'années que, par suite de l'activité des affaires dont Angoulême était le théâtre, le taux de l'intérêt n'était pas descendu au-dessous de huit ou neuf pour cent; il avait même, plus d'une fois, atteint le nombre dix. Malgré l'ancienneté d'un état de choses qui était du reste accepté par tous les commerçants de la ville, un débiteur dénonça son créancier comme coupable d'usure, et l'autorité judiciaire, sur sa plainte, commença des poursuites. A cette nouvelle, tous les commerçants prirent l'alarme; car il n'y en avait pas un qui ne fût dans le môme cas. Turgot écrivit sur les prêts d'argent, un mémoire où la question était traitée, au point de vue spécial du commerce d'Angoulême et au point de vue des principes généraux (1). Il y démontra la mauvaise foi des dénonciateurs et les inconvénients qu'entraînerait la continuation des poursuites pour le commerce du pays. A ses yeux d'ailleurs, l'usure n'était qu'un délit artificiel créé par la loi humaine, contrairement aux droits du propriétaire de capitaux. Pourquoi celui qui possède une somme d'argent ne serait-il pas maître de la vendre ou de la louer aussi librement que s'il avait des champs, des maisons ou des den- (1) Œuvres, t. I, p. 106 et suiv.

rées? Le droit de propriélé étant donné, Turgot en faisait découler la liberté du prêt à intérêt, et sa démonstration, fondée principalement sur cet argument, n'a rien gagné pour la solidité, en passant dans les spirituelles lettres de Bcntham (1).

Conformément aux conclusions du mémoire, l'affaire fut évoquée parle conseil d'État, et les poursuites cessèrent.

C'est aussi à Limoges qu'il écrivit l'article Valeurs et Monnaies, travail inachevé qu'il avait commencé pour le Dictionnaire de commerce projeté par Morellet ; de la même époque datent ses Observations sur les impôts. Le prix qu'il avait proposé comme président de la société d'agriculture, sur la question de l'effet des taxes indirectes, avait été disputé par MM. Graslin et saint Péravy ; ce dernier l'emporta, mais une mention très-honorable fut accordée à son concurrent. Le mémoire couronné était conforme aux idées de Turgot, puisque l'auteur se déclarait partisan de l'impôt territorial unique; mais on y trouvait plusieurs exagérations, et l'intendant fut assez impartial pour relever, dans ses Observations, les écarts de son allié. Il réfuta pied à pied le mémoire de Graslin et s'efforça de démontrer, une fois de

(1) Défense ofusiiry, shoivingtke impolicy ofthe présent légal restraints on pecuniarij bargains. Ces lellres «ont datées de Crichotïdans la lUissio Blanche, en ITST.

BIOGRAPIIII-:. " 45

plus, que, les taxes retombant toutes sur le revenu agricole, il était inutile de charger plusieurs administrations de demander à plusieurs classes de contribuables ce qu'une seule devait supporter.

Son esprit universel s'appliquait à tout, même aux questions les plus spéciales. Dans un mémoire au ministre de la guerre (1), il proposa d'abroger le système du tirage à la milice, en le remplaçant par l'obligation imposée à chaque communauté d'envoyer un homme au corps provincial et de s'y faire toujours représenter par un mihcien. « Dans ce système, disait-il, on pourrait sans inconvénient tolérer que les paroisses engageassent des miliciens volontaires ; elles seraient intéressées à n'en choisir que de bons, propres au service, à ne point engager des aventuriers sans résidence connue. La milice cesserait d'être un objet de terreur et d'effaroucher, à chaque tirage, les habitants des campagnes : on ne les verrait plus se disperser et mener une vie errante pour fuir le sort, puisque la charge de la milice serait volontaire pour les uns et se résoudrait pour les autres,- en une légère contribution pécuniaire (2). »

Ainsi tous les détails de son administration prenaient, sous sa plume, un caractère général. Son mémoire sur la propriété des mines el carrières n'est

(1) Mémoire du 8 janvier 1773.

(2) Œuvres, \. 1, p. 184.

que la réponse à une demande d'avis qu'il reçut comme intendant, sur la concession d'une mine de plomb dans la commune de Glanges. Le système qu'il y développa consiste à nier le droit de l'État et celui du propriétaire de la surface ; les mines sont, d'après Turgot, des richesses que personne n'a possédées avant leur découverte et dont l'existence est inconnue comme celle du trésor ; on peut dire d'elles que c'est : Vêtus qriœdam depositio aijus memoria non extat ; et, puisqu'elles n'appartiennent à personne, il est conforme aux principes que l'inventeur soit déclaré propriétaire, en qualité de premier occupant. Sans doute, le propriétaire du dessus a l'avantage de pouvoir plus facilement pratiquer ses fouilles ; mais s'il trouve une mine, c'est comme inventeur qu'il y a droit et non jure soli. Celui donc qui, sur un point, a rencontré le gisement peut pousser ses galeries sous le sol voisin, à la charge de ne causer aucun dommage à la surface; mais il ne doit pas d'indemnité pour le minerai qu'il extrait, parce que ces produits lui appartiennent jure /?n'mi occupanlis. Deux exploitants, marchant en sens inverse, viennent-ils à se rencontrer, chacun doit rester maître de ses travaux et des matières extraites. Telle était la théorie que Turgot soutenait contre le droit régalien consacré par l'ancienne législation (l).

(1) Dupont de Nemours ne donne pas la date de ce mémoire;

Malgré le succès de son aciministralion et ses beaux travaux philosophiques et économiques, malgré sa liaison avec les hommes de lettres les plus célèbres. Turgot était peu connu à Paris, surtout à la cour. Il dut à son obscurité autant qu'au hasard d'être appelé au ministère de la marine, en remplacement de M. de Boynes.

Louis XY était mort le 10 mai 1774. Sans doute dans le but de réagir contre la honteuse domination des courtisanes, son successeur chargea de la composition d'un nouveau ministère, le vieux comte de Maurepas qui venait de payer par un exil de vingtcinq ans, loin de la cour, une épigramme contre madame de Pompadour. L'opinion publique, tout entière à la joie de voir tomber des ministres infâmes, ne se préoccupa que peu du nom de leurs successeurs. C'était cependant un déplorable choix que celui d'un courtisan décrépit, sans autre habileté que celle qui consiste à ourdir ou à déjouer des intrigues de cour, uniquement attentif à ce qui pouvait intéresser sa position personnelle et dépourvu de cette initiative qu'il aurait fallu au premier ministre de Louis XVI, soit pour conduire le caractère incertain du roi, soit pour imposer à des privilégiés puissants les sacrifices

mais il est évident qu'il a été composé pendant le séjour à Limoges, puisque Glanges est situé dans la Haute-Yienne, arrondissement de Saint-Yrieix.

que la nation réclamait ; car on entrait dans une période d'effervescence où le pouvoir allait se trouver obligé de prendre un parti grave entre les résistances aristocratiques et les murmures populaires. Une circonstance fortuite fit entrer dans les conseils du roi le seul homme qui, dans ces conjonctures, eût été capable de porter le poids de la toute-puissance.

L'abbé de Very, qui avait connu Turgot à la Sorbonne, parla de lui à madame de Maurepas; celle-ci, dès qu'il fut question du renvoi de M. de Boynes, pressa vivement son mari d'appeler à la marine l'intendant de Limoges, et le premier ministre céda d'autant plus facilement à l'influence de la comtesse qu'il espérait trouver une docilité absolue dans un collègue qui n'avait pas d'appui à la cour.

Turgot ne fit que passer au ministère de la marine qu'il quitta, un mois après environ, pour prendre le contrôle général (1). Arrêtons-nous quelques instants sur cette administration de trente-cinq jours. Quelque courte qu'elle ait été et quoique ce service spécial fût étranger à ses études, il signala son passage par des bienfaits : « Nous ne citerons que deux traits, dit Condorcet; il fit payer aux ouvriers de Brest une année et demie des arrérages qui leur étaient dus, et il proposa au roi d'accorder à l'illustre

(1) Du 20 juillet au 21 août 177 L

BIOGRAPIIIK. 49

Euler une gratification de 3,000 roubles (1). » S'il ne réalisa pas de plus grands desseins, c'est que le temps lui fit défaut; mais nous savons par ses écrits et par les mémoires de Dupont de Nemours (2) qu'il avait conçu des projets grandioses. Il voulait abolir le régime colonial , laisser au commerce une liberté complète, ouvrir aux vaisseaux étrangers toutes nos possessions maritimes et faire de l'île de France le centre d'un grand mouvement commercial. Il ne faut pas douter que s'il avait entrepris l'exécution de ce plan, il ne se fût plus d'une fois arrêté devant les faits ; mais, comme il le disait lui-même, les tempéraments sont le correctif de la pratique, non de la théorie, et il ne faut tenir compte des résistances qu'au moment oii l'on passe des principes aux actes.

Ce n'est pas à dire cependant que Turgot appartînt à cette catégorie de penseurs dont toute la hardiesse est dans l'esprit, et qui, arrivés au pouvoir, relèguent leurs conceptions parmi les chimères, rient de leurs principes comme d'une folie juvénile et suivent avec une ardeur de néophytes les traditions de l'empirisme. Entre l'inaction et le radicalisme, il avait trouvé un terme moyen, auquel il s'attacha fermement ; sa règle constante fut de poursuivre

(1) Condorcet, Œuvres, t. V, p. 48.

(2) Dupont de Nemours, Mémoires, p. 12'.) à 145.

le triomphe de la liberté jusqu'au point où elle rencontre le désordre, et de chercher la justice, sans égard pour l'ancienneté des abus, sans crainte des murmures et des menaces, sans autre ménagement que quelques transitions au profit des existences fondées avec bonne foi sur ces privilèges.

Aussitôt après sa nomination au contrôle général et en sortant de l'audience royale, Turgot écrivit au roi une lettre où il exposait le plan qu'il y avait à suivre, d'après lui, pour le rétablissement des finances. « Il n'y a qu'un moyen, disait-il, c'est de réduire la dépense au-dessous de la recette, et assez au-dessous pour pouvoir économiser chaque année une vingtaine de millions, afin de rembourser les dettes anciennes. Sans cela, le premier coup de canon forcerait l'État à la banqueroute (1). » Aussi recommandait-il au roi de refuser à l'avenir les grâces (jue les courtisans ne manqueraient pas d'implorer et de songer au sort des contribuables plutôt qu'au bonheur de quelques favoris. « Il faut. Sire, vous armer de votre bonté contre votre bonté ; considérer d'où vous vient cet argent que vous pouvez distribuer à vos courtisans, et comparer la misère de ceux auxquels on est quelquefois obligé de l'arracher par les exécutions les plus rigoureuses à la situation des

(1) Lettre du 24 août 1774, Œuvres, t. 11, p. 163.

personnes qui ont le plus de litres à obtenir vos libéralités. » Il condamnait aussi les grâces qui semblaient n'être pas une charge pour le trésor parce qu'elles étaient imposées aux fermiers ; mais ces parts ou croupes, en diminuant les bénéfices des adjudicataires, devaient ralentir la chaleur des enchères et, par conséquent, diminuer le produit de l'impôt. « Tout profit sur les impositions, disait Turgot, qui n'est pas absolument nécessaire f>our leur perception est une dette qui doit être consacrée au soulagement des contribuables ou aux besoins de TÉtat. »>

S'il était utile de prémunir le roi contre sa bonté naturelle, il fallait surtout le mettre en garde contre les dangers de l'irrésolution; car tout projet devenait impossible, s'il n'était pas secondé par une prérogative royale inflexible. « Je dois observer à Votre Majesté, disait-il, que j'entre en place dans une conjoncture fâcheuse, par les inquiétudes répandues

sur les subsistances Sur cette matière,

comme sur beaucoup d'autres, je ne demande point à Votre Majesté d'adopter mes principes, sans les avoir examinés et discutés, soit par elle-même, soit par des personnes de confiance, en sa présence ; mais quand elle en aura reconnu la justice et la nécessité, je la supplie d' en maintenir V exécution avec fermeté, sans se laisser effrayer par des clameurs qu'il est absolument impossible d'éviter, en cette matière, quelque

système qu'ensuive, quelque conduite qu'on tienne. » 11 savait que les réformes rencontreraient une vive opposition dans le parlement, dont la stérile indépendance avait toujours servi la cause des abus. Aussi, malgré l'opinion publique qui se montrait favorable au retour des magistrats exilés et à la chute du parlement Maupeou,il vota au conseildes ministres contre le rappel de ses anciens collègues. C'était l'acte d'un homme d'État vraiment digne de ce nom, capable de subordonner ses amitiés et l'entraînement de son cœur au succès de la cause du bien public. Son opinion ne fut pas suivie, et le parlement revint plus puissant qu'il n'avait jamais été, irrité, bruyant et disposé à exercer avec une ardeur nouvelle le pouvoir qui venait de sommeiller dans l'exil. Les événements démontrèrent que le vote de Turgot était éclairé; car c'est du parlement que partit, avec la résistance aux réformes, la première étincelle qui alluma la révolution, contrairement aux vœux de ces inintelligents agitateurs.

Entre le contrôleur et la magistrature, la lutte commença à l'occasion de la cherté des grains. Dès le début de son ministère, Turgot (1) avait fait rendre un édit qui, renouvelant la déclaration de 1763, proclamait le commerce des grains complètement libre

(11 Edit du 13<;eptembre 1774.

RIOGRAPIIIK. 53

à l'intérieur. Quoique partisan de la liberté, même à l'égard de l'étranger, le ministre n'avait pas voulu faire violence aux circonstances et s'était borné à la seule réforme qui fut autorisée par l'état de l'opinion.

Il n'appartenait qu'à un homme profondément versé dans la connaissance des lois sociales d'attendre, avec confiance, de l'entier exercice de laliberté, le meilleur remède aux douleurs publiques; cette sécurité, au milieu de l'agitation populaire, était le signe d'une croyance inébranlable à l'autorité de la raison.

Le parlement, au contraire, était principalement composé d'hommes livrés à tous les préjugés de l'empirisme. Ces magistrats dépourvus d'idées générales, comme le sont presque toujours ceux qui ont consacré leur vie à n'examiner que des faits, avaient en outre le défaut de croire qu'avec l'exercice du pouvoir on peut tout faire, même violenter la nature des choses. A l'inverse des économistes qui voulaient réduire le gouvernement à n'être que le protecteur du jeu régulier des lois sociales , le parlement le considérait comme le correctif de la société.

Lorsque l'émeute réprimée à Dijon, où elle avait commencé (1), se fut montrée au\ environs de la capitale et de Versailles, le parlement fit afficher un ar-

(1) l/émoule éclata à Dijon le 20 avril J77îi: — elle partit de Pontoise le 1" mai 1775.

rê(é qui défendait les attroupements, mais annonçait, en même temps, que le roi serait supplié de diminuer le prix du pain. C'était une concession faite aux insurgés et une atteinte à la liberté commerciale. Comment rassurer les boulangers qu'on menaçait de forcer à vendre au-dessous du prix de revient? Le contrôleur général répondit par une série d'actes d'une vigueur peu commune. Une ordonnance affichée dans tous les quartiers de la ville défendit d'exiger le pain au-dessous du cours; toutes les boutiques de boulanger furent protégées par des factionnaires; le lieutenant de police, Lenoir, qui avait pactisé avec l'émeute, fut destitué et remplacé par un ami de Turgot qui partageait ses idées et ses sentiments, l'économiste Albert ; comme le parlement voulait connaître de toutes les affaires relatives à ces troubles, Turgot le fit mander à Versailles et le força, dans un lit de justice, à enregistrer une déclaration du roi qui saisissait la juridiction prévôtale; enfin il se fit donner un blanc-seing qui lui donnait des pleins pouvoirs sur la force armée, et chargea le maréchal Biron de dissiper l'émeute. Ce déploiement extraordinaire d'énergie lui attira d'autant plus de haines qu'il fut couronné d'un succès complet; mais sa conduite fut bientôt signalée à l'admiration de la postérité dans une lettre où Voltaire raconta les troubles de Pontoise et loua les actes du contrôleur général.

BIOGRAPHIE. Ol»

« Nous vîmes, ajoute-t-il en terniiiiant, à Versailles passer le roi et la famille royale. C'est un grand plaisir, mais nous ne pûmes avoir la consolation d'envisager l'auteur de notre cher édit du 13 septembre. Le gardien de la porte m'empêcha d'entrer; je crois que c'est un Suisse. Je me serais battu contre lui, si je m'étais senti le plus fort. Un gros homme qui portait des papiers me dit : Allez, retournez chez vous avec confiance, votre homme ne peut vous voir ; il a la golitte, ne reçoit personne, pas même son médecin, et travaille pour vous (1). »

Après avoir maintenu la liberté du commerce des grains contre l'émeute et le parlement, Turgot en assura le développement par la suppression de plusieurs entraves légales. Dans un assez grand nombre de villes, les denrées alimentaires étaient frappées de droits d'octroi élevés, impôt indirect mal assis puisqu'il frappait des objets de première nécessité. Des arrêts du conseil en prononcèrent successivement l'abrogation à Dijon, Beaune, Saint- Jean de Losne, Monlbard (2), Pontoise (3), Bordeaux (4).

C'est à Bouen que le commerce avait été chargé

(1) Voltaire, Diatribe à l'auteur des Êphémérides du citoyen. — Cette lettre, adressée à l'abbé Baudcau, est du 10 mai 177.";.

(2) Dans les quatre premières villes, la suppression fut prononcée par édit du 22 avril i77.J.

(3) 30 avril I77:j.

(4) 2 juin 1775. •

des plus lourdes chaînes. Là le monopole appartenait à des marchands privilégiés en possession, depuis près d'un siècle, de charges établies en titres d'office. Comme un abus en entraîne toujours d'autres, on avait étendu le privilège jusqu'aux chargeurs, porteurs dont la profession était achetée, moyennant finance. Ce régime d'oppression était complété par un droit de banalité au profit de la ville, propriétaire de cinq moulins. A cet enchaînement de restrictions, Turgot substitua la liberté pure et simple (1).

Le monopole occupait encore le point le plus important du royaume ; car les édits de 17G3 et 1764. qui avaient établi le libre commerce des grains, contenaient une disposition confirmative des règlements particuliers à la ville de Paris. Cette réforme ne fut réalisée qu'au mois de février 1776 : « Les règlements, disait le contrôleur dans son mémoire au roi, sont un titre pour autoriser les magistrats, en temps de disette, à faire parade de leur sollicitude paternelle et à se donner pour les protecteurs des peuples en fouillant dans les maisons des laboureurs et des commerçants; enfin c'est une branche d'autorité toujours précieuse à ceux qui l'exercent. » La suppression de ce régime entraînait celle des offices de tout genre qui existaient sur les halles. Un se-

(1) Arrêt du 23 juin 177b. •

cond édit compléla les dispositions du premier par l'abolition de ces charges.

En même temps que les deux édits précédents, Turgot en présenta quatre autres pour supprimer les corvées, les jurandes, et la caisse de Poissy et pour modifier le droit sur les suifs.

r Le projet d'éditsur les corvées substituait à la prestation en nature des paroisses voisines des travaux une contribution spéciale payable par tous les contribuables, sans exception. Ce n'était pas, comme dans la réforme faite à Limoges, une addition à la taille empreinte de toutes les inégalités qui viciaient l'impôt principal, mais une taxe particulière qui, comme tous les impôts de création nouvelle, frappait les privilégiés eux-mêmes. Turgot proposait de l'ajouter aux vingtièmes parce que tous les ordres étaient soumis à cette contribution.

2° Le régime des maîtrises et des jurandes était, depuis longtemps, condamné par l'opinion publique comme la violation du droit de travailler, le seul qui reste au pauvre pour défendre sa dignité contre la misère. Ce système livrait sans défense les ouvriers à tous les excès du monopole et leur enlevait l'espoir de s'élever à une condition meilleure par l'intelligence et l'économie. L'occasion pour faire tomber ce vieil édifice était on ne peut plus favorable à cause de la guerre d'Amérique, qui fer-

mait un vasle débouché aux fabriques anglaises, arrêtait la fabrication et réduisait une foule d'ouvriers à chercher de l'ouvrage au dehors : ((S'il y a un moment, disait Turgot, où l'on puisse espérer d'attirer en France beaucoup d'ouvriers Anglais et, avec eux, une multitude de procédés utiles inconnus dans nos fabriques, c'est celui-ci. L'existence des jurandes fermant la porte à tout ouvrier qui n'a pas passé par de longues épreuves, et en» général aux étrangers, ferait perdre au royaume les avantages qu'il peut retirer de cette circonstance unique. »

3" La caisse de Poissy avait été établie pour que les opérations sur les marchés de Sceaux et de Poissy se fissent au comptant, ce qui dispensait les vendeurs de perdre un temps précieux à surveiller la solvabihté des acheteurs. La caisse ouvrait des crédits aux bouchers, et ceux-ci remboursaient au bout de trois semaines ou de quinze jours avec l'argent provenant de la vente au détail des viandes. Ce service n'était pas gratuit, et c'est pour le rémunérer que l'on prélevait, sur le prix d'achat, un droit de tant pour cent. Rien n'eût été plus juste, si tous les acheteurs avaient participé aux bienfaits de l'institution. Mais parmi eux, les uns n'étaient pas crédités à la caisse parce que leur solvabilité n'était pas suffisamment établie ; d'autres n'y recouraient pas parce que l'état de leur fortune rendait celte ressource inutile. On forçait

HIOGRAPHIE. 59

donc ceux qui n'en profitaient pas à payer un service dont tout l'avantage tournait au profit de leurs rivaux. En conséquence, Turgot proposait de supprimer l'impôt qui grevait les ventes faites sur les marchés de Sceaux et Poissy, et de le remplacer au profit du trésor par une addition aux droits d'entrée sur les bestiaux à Paris.

4° C'est par une conversion analogue qu'il remplaçait le droit perçu sur les suifs étrangers (1). La communauté des chandeliers achetait le suif des boucheries de la ville, et, comme le suif du dehors payait un droitd'entrée, les marchands se gardaient bien d'en faire venir de l'extérieur. La consommation était donc limitée à la production intérieure, ce qui amenait la rareté de la marchandise et l'élévation exorbitante des prix. Pour rendre cette spéculation impossible, il suffisait de reporter le droit de la matière imposable sur les animaux qui la produisaient. Il devait résulter de cette modification une augmentation de revenu pour le trésor, puisque le droit ancien avait été rendu presque illusoire par la manœuvre des chandeliers.

Ces propositions, à l'exception de celle qui tendait à la suppression de la caisse de Poissy (2) , rencontrèrent au parlement l'opposition la plus vive. Le garde des

(1) Turgot remplaça le droit de 7 livres 13 sous par quintal au moyen d'un droit de '60 sous par quintal sur les bestiaux à l'entrée.

(2) L'édit sur la caisse de Poissy fut enregistré le 9 février 1776. — Les autres ne le furent que le 12 mars suivant.

sceaux commença la lutte dans un long mémoire contre l'édit des corvées (1), et le parlement refusa l'enregistrement. ïurgot répondit à M. de Miroménil par un mémoire où il discuta chaque argument et fit mander les magistrats à Versailles ])our y tenir un lit de justice. Les remontrances furent faites par l'avocat général Séguier, qui parla en interprète fidèle des préjugés de sa compagnie. En lisant ces déplorables pages où les objections les plus absurdes sont rendues dans le style le plus déclamatoire, on est tenté de mettre en doute la bonne foi du magistrat qui les écrivit ; les principes qui furent alors combattus sont devenus tellement familiers à tout homme éclairé que nous avons peine à croire que ces pauvretés aient été dites avec sincérité. Ne nous hâtons pas cependant d'accuser un des noms les plus justement honorés de la magistrature et reconnaissons que ce langage, quelque étrange qu'il soit, s'explique par les préjugés du milieu dans lequel Séguier naquit et vécu t . Mais jamais plus profond aveuglement n'a fourni un plus éclatant exemple de ce que Bacon appelait le fantôme de la caverne [idola specus), c'est-à-dire de cette cause de nos erreurs qui vient du courant d'idées que nos relations de société entretiennent autour de notre esprit. « Pourquo), disait-

(I) (lEavros de Turgot, t. Il, p. 231 et suiv.

lUOGRAPIIIE. 6i

il en commençant, faut-il qu'aujourd'hui une morne tristesse s'offre partout aux regards augustes de Votre Majesté ? si elle daigne les jeter sur le peuple, elle verra le peuple consterné ; si elle les porte sur la capitale, elle verra la capitale en alarmes ; si elle les tourne vers la noblesse, elle verra la noblesse plongée dans l'affliction (1). »

N'est-on pas tenté de prendre pour une dérision ces paroles où le peuple et la noblesse sont associés d'une façon si singulière ? En toute vérité cependant le peuple était assezignorant pour redouter les projets de Turgot, comme les paysans du Limousin s'en étaient autrefois défiés ; il croyait au désintéressement des magistrats et ne pouvait pas s'imaginer que leur résistance ne fût pas favorable aux intérêts populaires. Ce ne fut ni la première ni la dernière fois quele peuple prit pour laviaie démocratie ce qui n'était qu'agitation vaine et qu'il accorda sa faveur aux défenseurs de la cause aristocratique. D'ailleurs la multitude est semblable aux exilés; le bruit, de quelque côté qu'il vienne, est agréable à son cœur parce qu'il réveille toutes ses espérances.

Turgot triompha du parlement, et les édits furent enregistrés. Mais comment combattre avec un bon-

(I) Le procès-verbal du lit de justice tenu à Versailles le 12 mars 1776 a été inséré en note au tome II, p. 323 et suivantes des Œuvres de Turgot.— Nous le reproduisons à la un de ce volume.

heur constant la haine d'un corps aussi puissant? Il avait du reste contre lui et l'opposition secrète du premier ministre et les clameurs unanimes des financiers.

Le comte de Maurepas, qui n'avait accepté Turgot qu'à cause de son obscurité, commençait à être offusqué de Timportance que le contrôleur général avait prise. S'il ne luttait pas ouvertement pour le renverser, c'est qu'il jugeait inutile de rien faire contre un ministre qui était assailli par tant d'ennemis. La haine des financiers était plus active. — Turgot avait commencé par refuser l'offrande que les fermiers généraux étaient dans l'usage de porter au contrôleur général, à chaque renouvellement de bail : il aurait craint, en l'acceptant, de se mettre par une prévarication dans la dépendance d'hommes qu'il voulait poursuivre à outrance. Son premier acte d'hostilité contre eux avait consisté à déclarer qu'à l'avenir les croupiers et croupières ne seraient plus tolérés; bientôt après, il avait retourné contre la ferme une disposition portant que, dans le doute, les règlements et tarifs seraient interprétés en sa faveur et au détriment des contribuables. A l'avenir , ceux-ci devaient profiter de l'obscurité des dispositions.

Turgot avait fait cesser un marché conclu par l'abbé Terray avec la régie des hypothèques et obtenu de la nouvelle régie qu'il institua, une avance de

I5I0GUAPIIIE. 63

12,000,000 à des conditions moins onéreuses que celles qu'on avait consenties à la première (1). Il avait également résilié le bail des fermiers du domaine (2) et celui de la compagnie des poudres et salpêtres (3). Pour le dernier service, la ferme avait été remplacée par la régie directe confiée à un régisseur de l'exécution sous la direction de quatre administrateurs qui, en môme temps, lui servaient de cautions (4) .

Turgot avait révoqué le privilège conféré aux entrepreneurs des messageries et en avait fait rentrer l'exploitation parmi les droits domaniaux. C'est à la suite de cette mesure qu'on avait vu, au lieu des lourdes et lentes voitures qui circulaient sur les routes, des diligences légères et rapides que la ma-

(1) Les fermiers dont le bail fut résilié avaient consenti une avance de 8,000,000 livres, aux conditions suivantes : 1" la compagnie touchait les remises proportionnelles ; 2° l'intérêt de 8,000,000 à 12 %; 3" le capital prêté était remboursable par fractions sans que les intérêts payables annuellement en fussent diminués.

(2) Les conditions du bail du domaine étaient également exorbitantes. Indépendamment des droits domaniaux, on leur avait conféré le pouvoir de faire rentrer, à leur profit, tous les domaines engagés.

(3) Les conditions de l'ancienne ferme imposaient la fourniture d'une quantité de poudre insuflisanle pour la guerre et trop grande pour la paix, sans que le report de l'une à l'autre pût être exigé.

(4) Bergaud fut nommé régisseur. Parmi les administrateurscautions, se trouvaient Lavoisier et Le Faucheux.

6i TUROOT.

lice populaire appelait iroiiiqueinent les Turgotines (1).

A CCS réformes qui toutes avaient pour objet d'augmenter le produit des impôts, Turgot en avait ajouté plusieurs autres dont l'ciret était de réduire les dépenses. Le banquier de la cour avait été supprimé; les princes dont la capitation avait été jusqu'alors perçue par un receveur spécial, durent à l'avenir la payer au receveur de leur domicile; le receveur général de la capitation et des vingtièmes de Paris avait été rendu inutile par la création de six receveurs des impositions; la finance de leurs charges, fixée à la somme de 600,000 livres, avait servi à rembourser le receveur général.

Pendant qu'il augmentait les recettes et diminuait les dépenses, Turgot avait, par d'habiles opérations de trésorerie, ramené la confiance publique au gouvernement. Sans doute le déficit était encore profond; où aurait-il trouvé, pour les jeter dans le gouffre de la dette, 22 millions d'excédant des dépenses ordinaires sur les recettes normales, 78 millions pour les avances faites par les fermiers et 235 millions de dette exigible ou flottante , pour employer l'expression moderne, arriéré accumulé

(1) Notice historique sur Turgot, par E. Dairc, Œuvres, t. 1, p.LXXxvii. Arrêt de décembre llTij, Œuvres, f. H, p. 428.

(2) Arrêts de janvier 111 o et de décembre ITTo, Œuvres, t. Il, p. 381 et 387.

pai' les guerres et les débauches des derniers règnes? Aucune mesure ne pouvait donner les 335 millions dont le trésor était à découvert lorsque Turgot arriva au contrôle-général ; mais il avait fait ce que pouvait faire l'homme le plus liabile et le plus économe. Les services publics et le paiement des intérêts de la dette avaient été assurés; 15 millions avaient été remboursés sur la dette exigible et 28 sur les anticipations des fermiers. Les murmures des mécontents qui perdaient tant par la réforme des abus étaient couverts par la grande voix de l'opinion publique, et le rétablissement de la confiance donnait aux actes du ministre, l'approbation la plus éclatante qu'il pût désirer. Les capitaux eux-mêmes se livraient de manière à démentir les récriminations des financiers. Au moment où Turgot succomba, il venait de négocier en Hollande un emprunt à 4 0 0, tandis que son prédécesseur avait payé l'argent jusqu'à 12 00 et au-dessus. Le clergé et la noblesse faisaient cause commune avec le parlement et les gens de finance. Les prêtres considéraient Turgot comme un philosophe, et dans ses opinions sur la tolérance, ils voyaient avec regret un blâme offensant pour leurs prédécesseurs. La tentative qu'il avait faite pour décider Louis XVÏ à modifier la formule du serment du sacre avait augmenté leur hostilité contre le contrôleur-général. Le

roi, qui comprenait combien il élait peu conforme à l'esprit de son époque de jurer d'exterminer les hérétiques (1), ne voulut cependant pas froisser un clergé puissant, et cédant h celte crainte plutôt qu'à celle d'engager sa conscience, il avait mieux aimé prononcer quelques paroles inintelligibles que d'adopter la formule proposée par Turgot.

Mais le motif le plus puissant de l'opposition du clergé lui était commun avec la noblesse. Les deux premiers ordres de l'État sentaientque leurs privilèges étaient menacés parles projets du contrôleurgénéral. Celui-ci n'avait pas caché ses idées sur l'impôt, et nul n'ignorait que son but était de convertir les contributions directes en une subvention territoriale unique, exigible de tous les propriétaires, sans exception (2). L'édit qu'il avait fait rendre pour substituer aux corvées un impôt ajouté aux vingtièmes prouvait suffisamment qu'il était prêt à passer de la théorie à l'exécution. On savait d'ailleurs que ses desseins étaient plus radicaux et que, par un système de municipalités fondées sur la propriété foncière, il voulait ruiner la puissance qui restait aux deux ordres.

Dans ce projet d'organisation politique, les propriétaires jouissant d'un revenu foncier de 600 li-

(1) Mémoire au roi de juin 1775, CEuvres, t. II, p. 492.

(2) Dupont de Nemours, Mémoires, p. l'J3.

vres nommaient les membres des mftnicipalités paroissiales dont les attributions étaient au nombre de quatre :

« 1° Répartir les impositions;

« 2° Aviser aux ouvrages publics et aux cliemins vicinaux spécialement nécessaires au village;

•t 3° Veiller à la police des pauvres et à leur soulagement ;

«( 4° Savoir quelles sont les relations de la communauté avec les autres villages voisins et avec les grands travaux publics de l'arrondissement et porter le vœu de la paroisse à l'autorité supérieure qui peut en décider. >)

Les propriétaires dont le revenu était inférieur pouvaient former une voix collective en se réunissant à d autres. Chaque assemblée municipale nommait un délégué à la municipalité d'arrondissement, élection ou district. Cette assemblée avait des attributions analogues à la première et était spécialement chargée de répartir l'impôt entre les paroisses.

A leur tour, les assemblées de district nommaient des délégués dont la réunion formait la municipalité provinciale qui faisait le déparlement ou répartition des impôts entre les élections. Enfin la municipalité centrale ou grande municipalité composée des délégués envoyés par les municipalités provinciales, aurait remplacé les états-généraux pour le vote des subsides ;

c'est par elle rfiraurait élé déloraiiné le contingent à lever dans chaque i^rovinco.

C'était le programme d'une révolution profonde qui absorbait les deux premiers ordres dans le tiersétal. Sans doute l'étendue des propriétés qu'ils possédaient aurait assuré aux prêtres et aux gentilshommes une grande influence sur les élections ; mais ils auraient cessé d'être comme ordres distincts, tenant leurs droits de la naissance ou du caractère ecclésiastique, et l'on sait, parles événemenlsqui suivirent, que cette aristocratie tenait plus à une distinction honorifique qu'à une puissance réelle partagée avec les roturiers (1).

Turgot ne désespéra pas de vaincre cette coalition d'intérêts tant qu'il put conserver au ministère le chancelier de Malesherbes dont l'appui soutenait son courage (2); mais le premier ministre, à la suite d'une scène d'humeur habilement ménagée, arracha sa démission au garde des sceaux, et à partir de ce moment, la chute de Turgot devint inévitable. Louis XVI gagné à la cause des opposants témoigna au contrôleur-général une froideur significative. \^n jour, il interrompit son ministre au milieu de la lec-

(i) La rédaction du mémoire sur les municipalités a élé faite par Dupont de Nemours ; elle avait été approuvée par Turgot.

(2) iM. de Malesherbes qui avait remplacé à la justice Hue de Miromesnil partageait une grande partie des idées de Turgot, et le comte de Maure pas les appelait nos deux philosophes .

lure d'un mémoire, pour demander s'il aurait bientôt terminé; sur sa réponse affirmative, le roi s'écria : Tant mieux, de l'air d'un homme profondément ennuyé. Quoiqu'il ne pût pas se tromper sur la pensée de Louis XVI, Turgol ne voulut pas offrir sa démission et attendit une révocation expresse, non par attachement au pouvoir, mais pour conserver au monarque incertain un dernier moment de réflexion. Peut-être en l'obligeant à faire un acte de vigueur, le déciderait-il à persévérer dans la voie où il marchait depuis deux ans. Vaine espérance ! L'ancien contrôleur-général Berlin qui lui aussi était autrefois tombé victime de ses bonnes intentions fut chargé de lui porter l'ordre qu'il attendait (1). En quittant le pouvoir dont il avait usé pour accomplir de si grandes choses et qu'il abandonnait à tous les hasards de l'intrigue ignorante, Turgot prononça de tristes paroles qui renfermaient une prophétie trop sûre de la mort du roi. Mais en rappelant la destinée de Charles I",ilne prit ni le ton du dépit, ni celui de la menace ; ses paroles furent dites avec l'accent d'une

(1) Je n'ai pas jugé à propos de raconter les intrigues du comte de Maurepas avec l'aventurier Féray. Tout en les croyant vraies, je n'y attache que peu d'importance parce que, si les intrigues jouent un grand rôle dans les petits événements, elles n'ont que peu d'action sur les grands. Dupont de Nemours les raconte avec les plus grands détails dans ses Mémoires, p. 383 et suiv., voir aussi la biographie de E. Daire, t. I, p. CX et suiv. des Œuvres de Turgot.

70 TuruîOT.

affliction sincère. Avant de rentrer dans la reirailc, il écrivit au roi une lettre où l'on aperçoit, sans doute, en plusieurs passages, la légitime susceptibilité d'un ministre destitué sans les ménagements auxquels il avait droit, mais où il faut remarquer principalement l'expression de son dévouement au roi. « Tout mon désir, Sire, lui disait-il, est que vous puissiez toujours croire que j'avais mal vu et que je vous montrais des dangers chimériques. Je souhaite que votre règne soit aussi heureux, aussi tranquille et pour vous et pour vos peuples qu'ils se le sont promis d'après vos principes de justice et de bienfaisance. »

La chute du ministre excita une joie bruyante à Versailles. Financiers, magistrats, prêtres, gentilshommes tous applaudirent à l'envi et partout ; dans les appartements du palais comme sur les promenades, ils manifestèrent hautement leur approbation. La^ multitude resta silencieuse comme si elle n'avait pas compris qu'elle venait de perdre son défenseur le plus dévoué. Quelques années après, elle s'agitait au renvoi de Necker et accueillait par des acclamations frénétiques le retour de ce ministre qui avait porté au pouvoir les qualités précieuses sans doute d'un banquier exact et économe, mais dont l'administration prouva suffisamment qu'il n'avait ni une idée tant soit peu élevée, ni attachement sincère à la cause

HIOGRAPIUE. 71

du roi. ni dévouement à celle du peuple. Les esprits éclairés furent les seuls qui déplorèrent le renvoi deTurgot. Voltaire exprime les regrets de cette minorité intelligente, dansson Épilreàun homme (1) * Condorcet raconte même qu'un jour on vit le vieillard de Ferney se précipiter au-devant de Turgot, saisir ses mains malgré lui, les baiser et les arroser de larmes en criant, d'une voix étouffée : u Laissezmoi baiser cette main qui a signé le salut du peuple (2). »

Voltaire n'était cependant pas un partisan systématique des opinions de Turgot. Il s'était moqué de

(1) L'épître commençait par ces deux vers :

Philosophe indulgent, ministre citoyen

Qui ne cherches le vrai que pour faire le bien.

Plus bas il faisait le tableau suivant de la multitude à Paris :

Je crois voir à la fois Athène et Sybaris

Transportés dans les lieux embellis par la Seine ;

Un peuple aimable et vain que son plaisir entraîne.

Impétueux, léger et surtout inconstant,

Qui vole au moindre bruit et qui tourne à tout vent,

Y juge les guerriers, les ministres, les princes,

Rit des calamités dont pleurent les provinces ;

Clabaude le matin contre un édit du roi,

Le soir s'en va sifller quelque moderne ou moi,

Et regrette, à souper, dans les turlupinades.

Les divertissements du jour des barricades.

Œuvres de Voltaire, Édit. Didot, t. II, p. 666.

(2) Otuvres de Condorcet, t. V, p. i;i8 {Edit. Arago). Le fait que raconte Cordorcet se passa lors du voyage triomphal que fit Voltaire à la fin de sa carrière. (Lanfrey, les Philosophes du dix-huitii-me siècle, p. 340, T édif.)

l'impôt unique dans IJ homme auxquarmife écm; sa tiédeur (Ml matière de liberté commerciale était telle qu'il avait donné des éloges au verbeux travail de NecUer sur Colbert (1). Mais l'alliance de ces deux hommes avait une large base dans l'esprit de tolérance que l'un avait cherché à faire triompher au pouvoir et que l'autre avait par ses écrits répandu dans l'opinion publique. Ils étaient unis aussi par des idées communes sur les privilèges et par le même attachement aux intérêts du peuple.

Faut-il ajouter à ces grandes idées un motif bien petit de reconnaissance ? C'est sous l'administration de Turgot que le pays de Gex, où Voltaire vivait dans la retraite, avait été mis au nombre des provinces réputées étramjères : les bureaux des douanes ou des cinq grosses fermes avaient cessé de regarder la Suisse et la Savoie, pour se retourner du côté de la France. Depuis lors, les États de Gex étaient libres de commercer avec Genève, sans éprouver d'entraves fiscales. La vente du sel et du tabac, au profit du roi, avait été en outre supprimée dans ce pays, le tout moyennant une contribution annuelle de 30,000 livres que

(1) Epîlre à madame ^■ecker, 1779. —Œuvres de Voltaire t. 11, p. 067.

Je l'aime lorsque, dans Paris, De Colbert il prit la défense, Et qu'au Louvre il obtint le prix.

A Monsieur ïurgot j'applaudis, Quoiqu'il parût d'un autre avis Sur le commerce et la finance.

lîlOGRAIMllE. 1'.]

les Étals étaient autorisés à lever sur tous les propriétaires, sans exception (I). Voltaire s'était beaucoup occupé de cette affaire et nous trouvons, dans sa correspondance, des lettres où il demande l'homologation du vote des États avec d'autres où il exprime sa reconnaissance. La manière dont il parle à ce sujet prouve combien il fut heureux d'une solution aussi favorable aux intérêts de sa petite province ; mais ce serait rabaisser ce grand esprit à de bien petites proportions que d'expliquer par une circonstance aussi mesquine, son admiration pour Turgot. Tels furent les actes principaux du ministère de Turgot ; la difficulté de trouver un lien entre des mesures si nombreuses et si diverses nous a conduit à en négliger quelques-unes qui ne le cèdent pas en importance à celles dont nous avons parlé. Nous n'avons rien dit, en effet, ni de l'abolition des conlrainles solidaires, dure institution qui forçait les plus imposés à payer les cotes en retard, sauf recours par réimposition (2) ; ni de la liberté accordée à l'importation d'huile d'œillette ou de pavot (3) ; ni de la suppression des règlements qui astreignaient les verriers de Normandie à vendre, dans la ville de Rouen, une quantité déterminée de verres (4) ; ni de plu-

(1) Lettres patentes du il décembre 177o.

(2) Janvier ITTii. — Œuvres de Turyot, t. Il, p. :{"!•.

(3) Novembre 1774.

(4) Janvier 1770. — OEuvres, t. II, p. -2X1

sieurs arrêts rendus, comme les précédents, dans l'intérêt de la liberté commerciale.

Nous réparerons ces lacunes dans la partie spéciale qui sera consacrée à l'étude de celte féconde administration. C'est là que nous parlerons aussi de l'organisation des ateliers de charité (1) soit dans le Limousin pendanlles années 1770-1771 , soit à Paris pendant la disette de 1774-1775. Enfin nous renvoyons à la partie spéciale l'exposé des mesures qu'il prit pour combattre l'épizootie qui ravagea le midi de la France (2).

Les années qui s'écoulèrent entre la retraite de Turgotet sa mort furent consacrées à la science (3). Les travaux scientifiques l'eurent bientôt consolé de sa disgrâce : « Je vais être à présent, écrivait-il à un de ses amis dès le 22 juin 1 776, en pleine liberté pour m'occuper des livres que vous m'avez envoyés et de tout le reste de ma bibliothèque. Le loisir et l'entière liberté formeront le produit net des deux années que j'ai passées au ministère. Je tâcherai de les employer utilement et agréablement. » La philosophie, la physique, l'astronomie, la chimie, la géologie et la littérature occupèrent, tour h tour, la fin de cette trop courte vie. Dans les derniers moments, il fut

(1) Instruction du mois do mai ITTi. — OEurres, t. Il, p. 4;i4.

(2) OEuvres, t. II, p. 477.

(:{) Du 12 mai 177(; au 20 mars i7S).

privé de cette consolation par la maladie (pii, après avoir souvent tourmenté sa vie, le condamna à un long abandon de ses travaux avant de l'emporter au milieu des douleurs les plus cruelles.

Turgot appartient à cette catégorie d'hommes qui devancent leur époque et ne peuvent, par conséquent, attendre que des générations à venir la justice à laquelle ils ont droit. La postérité a été plus prompte à le louer qu'elle ne l'est ordinairement : cela tient aux événements qui ne tardèrent pas à prouver que la politique de Turgot était la seule qui pût sauver la monarchie. Le jugement de ses contemporains n'a cependant pas été entièrement réformé, et il en est resté quelque chose (c'est le caractère de la calomnie) même dans l'esprit de ses plus sincères admirateurs. « Quant au reproche d'avoir peu connu les hommes, dit son plus récent panégyriste (1) , on a vu que Turgot ne se trompa point sur leur compte; mais peut-être se montra-t-il moins habile à traiter avec eux. Peut-être n'eut-il pas assez de cette souplesse qui est un des moyens de la force. Il ignora l'art de faire servir au bien de l'humanité môme les faiblesses humaines. » C'est, sous une forme grave, le reproche qui était renfermé dans le célèbre jeu de mots du temps : « M. Terray fait bien le mal, et M. Turgot le bien, mal. » (1) M. H. Baudrillart.

Il est vrai que Turgot manquait de la lle\ibilité qui est indispensable à un ministre sans idée pour se maintenir contre les intrigues de cour; avec un esprit frivole, comme celui de Manrepas. il n'aurait pas duré un mois, si à cette nullité intellectuelle il avait joint la fermeté de son caractère droit et lier. Mais l'entreprise de Turgot était telle que l'art de caresser les passions ne pouvait rien pour son succès. Les intérêts froissés sont irréconciliables, et il faut renoncer à les calmer, quand on est décidé à les sacrifier. La seule conduite que puisse tenir un homme d'État consiste à les dominer par la résolution et la force; laflexibilité, en pareille conjoncture, passerait pour de la faiblesse et ne ferait qu'encourager la résistance. Oublie-t-on d'ailleurs que Turgot traînait à sa suite l'autorité d'un roi incertain et qu'il ne fallait pas qu'il parût hésiter un seul instant? Que l'on compare les ministres qui apportèrent aux affaires les qualités brillantes dont Turgot était dépourvu; certes M. de Galonné voulait aussi la réforme des abus, et il connaissait l'art de flatter les faiblesses humaines : il n'obtint cependant pas par la persuasion ce que Turgot avait exigé et qu'il aurait su maintenir. Turgot s'est lui-même expliqué dans le même sens au début de sa lettre au docteur Price qui lui avait fait le reproche de s'être montré maladroit (1). {{) Le docteur Pricc l'avait accusé de maladresse, dans ses

« J'aurais pu le mériter, disait-il, si vous n'avez eu en vue d'autre maladresse que celle de n'avoir pas su. démêler des ressorts d'intrigue que faisaient jouer contre moi des gens beaucoup plus adroits en ce genre que je ne le suis, que je ne le serai jamais, que je ne veux, l'être (1). »

Observations additionnelles sur la liberté civile. — Il se rétracta plus tard.

(1) Lettre au docteur Price, du -22 mars iTT.S — OEuvres de Turgot, t. II, p. sOu.

MÉTAPHYSIQUE ET PSYCOLOGIE.

Ce n'est pas seulement dans l'histoire politique que l'on peut assister au spectacle de la mobilité humaine; on trouve aussi des réactions violentes dans l'histoire de la philosophie. La prépondérance, au dix-huitième siècle, du sensualisme de Locke ne fut, par exemple, qu'un mouvement produit par les exagérations où était tombé, avec Mallebranche et quelques autres, le spiritualisme Cartésien. On crut qu'en adoptant la métaphysique de V Essai sur V entendement , on rentrait dans le sens commun, dont la vision en Dieu était si éloignée et on suivit la théorie du docteur anglais, sans songer aux conséquences morales qu'elle renfermait. Locke d'ailleurs n'était-il pas, en politique, le défenseur de la révolution libérale de son pays et pouvait-on se défier de sa métaphysique, lorsqu'il dévouait sa vie>

80 TUllGOT.

à une cause aussi pure et, pour elle, se condamnait à l'exil ? L'engouemenI fut tel que lorsque Helvétius, d'Ilolliach et Lametlrie exposèrent leur grossier matérialisme on refusa de voir en eu\ les fils légitimes de la philosophie dominante. Plusieurs esprits distingués, croyant qu'on pouvait s'arrêter sur la pente où glissait le sensualisme, conspuèrent le livre de V Esprit, tout en restant les admirateurs de V Essai ; illusion singulière! la philosophie est une et, avec un fragment, il est facile de reconstruire un système tout entier. Le sensualisme en métaphysique ne produira logiquement que le matérialisme en morale.

On pourrait croire au premier abord, que Turgot doit être mis au nombre de ces inconséquents; car, si dans une lettre à Condorcet, il s'éleva hautement contre le livre d'Helvétius (1), nous lisons dans l'article Existence le passage suivant sur Locke : «Locke en nous prouvant le premier que toutes nos idées viennent des sens et qu'il n'est aucune notion dans l'esprit humain à laquelle on ne soit arrivé, en partant uniquement de nos sensations, nous a montré le véritable point d'où les hommes sont partis et où nous

(I) Lettre à M. de C... (Condorcet), t. H des OEuvres, p. 794 :

Comme je ne crois pas, Monsieur, que vous fassiez jamais un

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