livre de pliilosophie sans logique^ de littérature sans goût, et de
morale sans honnêteté, je ne vois pas que la sévérité do mon
.jugement sur le livre de ['Esprit puisse vous effrayer. »
(levons nous replacer, pour suivre la génération de toutes nos idées (1). »
11 n'en est rien cependant, et nous allons voir (jue, dans sa démonstration de l'existence des corps, Turgot s'écarla profondément de ces prémisses.
Qu'est-ce que la substance pour le philosophe anglais? Est-ce une réalité, quelque chose de plus que les modes et les qualités? Pouvons-nous, dépassant les sensations, affirmer l'existence d'un mbslralum qui soutienne les phénomènes? « J'avoue, disait-il, qu'il va une autre idée qu'il serait avantageux aux hommes d'avoir, parce que c'est le sujet général de leurs discours où ils font entrer cette idée, comme s'ils la connaissaient effectivement; je veux parler de l'idée de substance, que nous n'avons ni ne pouvons avoir j)ar voie de sensation ou de réflexion (2). » Plus loin il ajoutait (3) : « Nous n'avons aucune idée claire de la substance en général. » Aussi toutes les idées que nous avons des substances n'étaient-elles, d'après lui, f|ue des notions composées avec u ne foule de notions simples et de collections d'idées auxquelles vient s'ajouter « la supposition d'un sujet auquel elles appartiennent. » Ainsi pour n'avoir admis que la sensation comme source de nos connaissances, Locke était conduit à
(I) Article Existence, Œuvres, t. H, p. T.-JT. ;2) Essaisur l'entendement, liv. 1, cli. m, s. 18. (3) Liv. Il, cl), xxiii, s. 4.
douter de ce qui n'était pas perceptible par les sens, et son sensualisme aboutissait aux mêmes conclusions que l'idéalisme de Berkeley, c'est-à-dire au nihilisme absolu. Chose remarquable! Le mouvement idéaliste qui partit de Kœnigsberg, vers la fin du dix-huitième siocle(l),n'eutpas d'autre résultat. Kant, parvenu à la fin de sa Critique de la raison pure, désespéra de jeter un pont logique entre le moi et le non-moi. Pour aborder la morale et le droit, il fut obligé de recourir à une hypothèse. La critique delà raison pratique, en effet, implique l'existence du monde extérieur que, de son propre aveu, Kant n'était pas parvenu à démontrer.
Faut-il, lorsque le sensualisme et le spiritualisme reconnaissent leur impuissance, tenir la question pour insoluble? Descartes, dans son Discours sur la méthode , avait trouvé plus facile de commenceî* par démontrer l'existence de Dieu et puis, descendant sur la terre, d'ajouter : «Un Dieu bon et parfait n'a pu vouloir nous tromper en nous faisant vivre au milieu de fantômes, m Quand on suit cette marche, il faut absolument renoncer aux arguments qui se tirent de la nature, pour démontrer l'existence de l'être suprême. D'ailleurs est-il plus aisé de passer de l'àme à Dieu que de l'âme aux corps ?
Celte question révoltait le bon sens de Voltaire, et
(I) Vers 1780.
comme elle fournissait une excellente occasion de plaisanterie, il ne négligea pas de la saisir : « Accordons pour un instant à ces messieurs, disait-il, plus qu'ils ne demandent; ils prétendent qu'on ne peut leur prouver qu'il y a des corps; passons-leur qu'ils prouvent eux-mêmes qu'il n'y a pas de corps. Que s'ensuivra- t-il de là? nous conduirons-nous autrement dans la vie? aurons-nous des idées différentes sur rien? Il faudra seulement changer un mot dans ses discours. Lorsque, par exemple, on aura gagné quelque bataille, il faudra dire que dix mille hommes ont paru être tués, qu'un tel officier semble avoir la jambe cassée et qu'un tel chirurgien paraîtra la lui couper. De même, quand nous aurons faim, nous demanderons l'apparence d'un morceau de pain, pour avoir l'air de le digérer (1). »
De telles railleries doivent naturellement obtenir beaucoup de succès auprès de ceux qui sont décidés à ne pas réfléchir sur la nature humaine et à s'abandonner à leur instinct, sans se rendre compte de nos impulsions automatiques. Mais un philosophe qui croit à la science ne peut avoir que peu d'estime pour la métaphysique de Voltaire. N'est-il pas évident que la concession qu'il fait dans le passage précité est de la plus grande importance? S'il
(1) Trailé de métaphysique, ch. iv. — Œuvres de Voltaire, t. VI, p. H.
84 ÏUUGdT.
était vrai que nous vivons au milieu de purs phénomènes, le devoir n'existerait pas ; nous ne serions tenus à rien envers des fantômes, el il n'appartiendrait pas à des ombres d'exiger de l'intérêt individuel un sacrifice quelconque.
Turgot avait bien compris la liaison que méconnaissait Voltaire, entre la morale et la métaphysique, et quoique disciple de Locke, il se sépara de son maître sur ce point important. « Ne pourrionsnous donc, dit-il à la fin de son article Existence, sortir de cette espèce de prison oii la nature nous retient enfermés et isolés, au milieu de tous les êtres? Faudra-t-il nous réduire avec les idéalistes (pourquoi n'ajoutait-il pas : et les sensttalistes) à n'admettre d'autre réalité que notre propre sensation? Nous connaissons un genre de preuve auquel nous sommes accoutumés à nous fier ; nous n'en avons même pas d'autres pour nous assurer de l'existence des objets, qui ne sont pas actuellement présents à nos sens et sur lesquels cependant nous n'avons aucune espèce de doutes : c'est l'induction qui se tire des effets, pour remonter à la cause (1). »
Turgot admettait donc le principe de causalité, principe absolu, nécessaire à priori, et cette addition à la philosophie de Locke est immense; ce n'était rien moins que la négation d'un système dont tous
1) Existence [Œuvres de Turgot, t. II, p. 769).
les éléments sont réduits à la contingence pure et l'admission d'un jugement à priori qui implique le spiritualisme. Il se rendait du. reste parfaitement compte de la difTérence qui séparait sa doctrine de celle de Locke; car, dans une lettre sur le système de Berkeley, il disait : « Berkeley s'épuise à prouver que l'étendue n'est point une substance. Je ne répondrai point à ces raisonnements. Je dirai seulement que Locke ni lui n'ont connu la véritable génération de ridée de substance, qu'ils confondent ces deux termes la substance et une substance et les deux questions : ï étendue est-elle une substance et Vétendue est-elle la substance? Je pourrais m'expliquer mieux et avec plus de développements, si j'avais sous les yeux ce que j'ai écrit sur les langues contre Maupertuis. Mais faut-il donc tant de peine pour prouver l'existence des corps et pour répondre au raisonnement de Berkeley ? »
C'était par un syllogisme d'induction que Turgol arrivait à démontrer l'existence des corps. Mais en posant dans la majeure que tout phénomène suppose une substance, il était forcé de reconnaître que la notion de substance nous vient de la conscience et qu'elle était complètement formée dans notre esprit, avant que nous ne l'ayons transportée dans le monde extérieur; car, le principe des substances implique la notion de substance, et, selon Turgot, c'est avec ce
principe seulement que peut être comblé l'abîme qui sépare notre esprit de la réalité extérieure. — C'est à peu près la doctrine que professa Maine de Biran. L'homme commence par la conscience de sa pensée, et ce phénomène psycologique est suffisant pour provoquer dans son intelligence, le dégagement du jugement absolu des substances. Armé de ce principe, il peut sortir du moi, et toutes les fois qu'en dehors de lui il rencontrera un mode, sa croyance ne sera pas un instant incertaine; il a le droit d'affirmer l'exislence, sous cet attribut, d'une substance réelle. Ainsi tandis que Descartes, avant d'arriver aux corps, jugeait qu'il était nécessaire de démontrer l'existence du moi et de Dieu, Turgot et Maine de Biran rapprochaient un peu plus la démonstration ; la preuve d'une substance placée sous le phénomène psycologique était, à leurs yeux, une préparation suffisante à l'affirmation de la nature extérieure.
Je suis persuadé qu'il faut aller plus loin que Descartes, que Turgot, que Maine de Biran. Leurs procédés logiques, quelque ingénieux ou profonds qu'ils soient, sonl artificiels, et la nature ne suit pas cette voie, pour arriver à la certitude sur l'existence des objets extérieurs. Ce n'est pas par un syllogisme que nous affirmons l'existence du moi, et c'est avec raison qu'on a refusé de trouver dans le cogito, ercjo sum une induction; c'est plutôt une affirmation qu'un
laisoniiement ei un acte de foi en l'évidence qu'un argument (1). lien est de même de la perception extérieure; c'est par une intuition directe, immédiate qu'elle nous révèle les corps, et entre la vue du phénomène et la croyance au suhslratum, il n'y a même pas un instant de raison. Qu'on cesse donc d'établir un ordre successif entre des opérations simultanées ; toutes ces combinaisons ne sont pas philosophiques ; car, la véritable science se propose de connaître ce qui est, et non d'imaginer ce qui n'est pas. Or, il ne faut pas avoir longtemj s réfléchi sur la nature humaine pour voir que l'homme, à une époque de son âge qu'on ne peut pas saisir, pose immédiatement, comme choses incontestables, son existence et celle du monde extérieur, et qu'il le fait sans raisonner, sans même être arrivé à l'époque oii commence l'exercice de cette faculté. Dira-t-on que peutêtre nous sommes le jouet d'une illusion, et qu'avec une pareille doctrine le scepticisme doit triompher dans toutes ses conséquences? Ce danger me touche peu; car il n'y a rien à répondre au pyrrhonien, et c'est même tomber dans une contradiction manifeste que de chercher à le convaincre. Comment parvien-
(1) Fichtc y voyait une pure laulologie, ainsi que cola résulte (le la décomposition suivante :
Je pense. = Je vmî'.î pensant.
Donc je suis (déjà contenu dans la première proposition).
88 TUllGOT.
drait-on à s'entendre avec un homme qui met en doute Taulorité de la raison, c'est-à-dire la seule qui puisse être employée contre lui? Quant à ceux qui croient à nos moyens de connaître, qui se confient au témoignage de la conscience et à celui des sens, pourquoi donneraient-ils une confiance plus grande à l'induction syllogistique qu'à la perception immédiate? pourquoi penseraient-ils avoir fait preuve de philosophie, en établissant un ordre logique mais successif entre des opérations intellectuelles qui sont immédiates et simultanées ? La psycologie est avant tout une science expérimentale, et elle consiste à observer comment les choses se passent.
Où commence le non-moi ? Les spiritualistts répondent que notre corps lui-même entait partie. Mais il est lié d'une manière si intime avec notre âme qu'il est difficile de saisir la ligne de démarcation. C'est un problème insoluble que celui de l'union du corps étendu avec l'àme immatérielle et depuis Vliarmonie préétablie de Leibnitz jusqu'à la conception ridicule du médiateur plastique imaginé par le docteur Cudworth, tout a été insuftisant pour sortir de cette (juestion. Mais sans prétendre à expliquer ce qui est au-dessus de nos facultés, on peut étudier avec fruit les rapports du physique et du moral; c'est une science utile qui sert à la psycologie de puissant auxiliaire.
Turgot avait beaucoup réfléchi sur cette matière, et il la considérait à un autre point de vue que Cabanis ouHelvétius; tout pour lui ne se réduisait pas à la diversité des tempéraments, et il admettait que les âmes étaient différentes comme les corps. C'est même aux distinctions morales que tenaient principalement les différences des caractères. « Un arrangement heureux des fibres du cerveau ; plus ou moins de force et de délicatesse dans les organes des sens et de la mémoire ; un certain degré de vitesse dans le sang, voilà probablement les seules différences que la nature {physique) mette entre les hommes. — Leurs âmes ou la puissance et le caractère de leurs âmes ont une inégalilé réelle dont les causes nous seront toujours inconnues (I). »
La querelle entre les partisans des idées innées et ceux de la table rase, encore mal éteinte aujourd'hui, était fort vive au dix-huitième siècle. Turgot la tranchait par une observation très-sensée. A ses yeux il n'y avait pas d'idées innées, c'est-à-dire des conceptions toutes formées avant aucun acte de perception intérieure ou extérieure ; mais il y avait des principes naturels, inhérents à la nature de notre esprit et tellement inévitables que nul ne pouvait se soiAtraire à leur application (2) .
(1) Plan du second discours sur l'histoire universelle [Œuvres, t. II, p. «45).
(2) Existence {passim).
90 TLTxGOT.
On voit, d'après ce qui précède, que Turgot, par une anticipation sur la philosophie contemporaine, avait fait sa part à l'absolu et illuminé nôtre esprit d'un rayon divin; les ténèbres du sensualisme commencèrent à recevoir la lumière qui allait les chasser. Mais le philosophe eut la même destinée que le minisire ; ses idées ne purent pas fixer la science, et tandis que ses projets de réforme se perdaient dans le cratère de la révolution, son impulsion philosophique faisait place au bouleversement scientifique qui partit de Kœnigsberg vers 1780 et dure encore, après avoir passé par plusieurs phases. Ressemblance remarquable entre la destinée des faits et celle des idées! La révolution politique de la France, comme la révolution philosophique de l'Allemagne, ne sont pas closes après soixante ans de luttes et d'épreuves.
Condillac avait développé, à l'appui du sensualisme, un argument tiré de l'origine du langage. La pensée, disait-il, implique le mot qui l'exprime et n'a pu se former que moyennant la précession du signe. Or, comme le langage n'est composé que d'images provenant de la sensation, il en concluait que l'homme ne recevait aucune notion que par les sens. Ainsi se coulirmait, d'après lui, l'analyse ingénieuse qu'il avait faite de ï homme-statue, d'abord inanimé et puis se développant peu à peu, à mesure que ses
PART. 1. DOCTRINES PHILOSOPHIQUKS. 91
sens s'ouvraient, jusqu'à un complet épanouissement. C'est le raisonnement que plus tard l'auteur de la Législation primitive (1) a invoqué à l'appui de la révélation divine et que, par une inconséquence singulière, Herder a suivi dans un ouvrage où il expliquait humainement tous les faits de l'histoire (2). L'opinion de Turgot que nous trouvons exposée dans ses observations sur un ouvrage de Maupertuis diffère complètement de celle de Condillac. Il n'en pouvait être autrement; que signifie, en effet, pour un esprit vraiment philosophique, un mot antérieur à l'idée, lorsque le mot, au contraire, n'a de valeur que par la notion qu'il exprime ? Bien loin que la pensée présuppose le langage, c'est celui-ci qui implique logiquement l'idée. Il est vrai que les langues servent à fixer les idées et qu'elles sont un instrument de progrès, soit à cause du temps qu'elles épargnent, soit à raison de la facilité qu'elles procurent pour l'analyse des notions complexes; mais ce n'est là qu'une utilité secondaire et dérivée. S'il est vrai que Dieu a révélé la parole, il n'a pu le faire qu'à
;1) M. deBonald.
(2) Idées sur la philosophie de r histoire, par Herder. — Cette inconséquence a été relevée par M. Cousin en ces termes : « L'origine du langage, selon Herder, est d'institution divine : c'est un contresens dans un ouvrage où tout est expliqué humainement. Si Dieu intervient spécialement, il faut aussi le faire intervenir ailleurs, et alors c'en est fait de l'idée fondamentale du livre, n {Cours de 1S22 à 1S30, édit, Didier, f. I, p. 24'.t.)
^2 TUUGOT.
la condition d^ réveiller préalablement dans l'intelligence de l'homme, l'idée sans laquelle la parole serait inintelligible. Voici comment Turgot pensait que le langage s'était formé humainement, par l'action naturelle de nos facultés.
« Au lieu de remarques, disait-il, je hasarderai quelques idées sur l'origine des langues, sur leur progrès et sur leur influence. J'irai plus vite (jue la nature ; mais je tâcherai de suivre sa route.
« Les langues ne sont pas l'œuvre d'une raison présente à elle-même.
« Dans une émotion vive, un cri avec un geste qui indique l'objet, voilà la première langue.
« Un spectateur tranquille, pour répéter ce qu'il a vu, imita le son que donnait l'objet. Voilà les premiers mots un peu articulés,
vx Quelques mots, pour peindre les choses et quelques gestes qui répondaient à nos verbes, voilà un des premiers pas. Souvent on a donné pour nous aux choses un mot analogue au cri du sentiment que les choses faisaient naître. C'est ainsi que Leibnit/. pensait que les noms avaient été imposés aux animaux par Adam (1). » Toutes les observations de Turgot sur les Réflexions philosophiques de Mauperluis impliquent la formation naturelle et spon-
{i) Remarques sur l'orujine des lanfuws {(Encres de Tunjot, t. II, p. 719).
PART. 1. — DOCTRIÎsES PHILOSOPHIQUES. 93
tanéc du langage. « Il est sur, dit-i! sur la troisième proposition, que les langues sauvages nous apprendraient mieux les premiers pas qu'a faits l'esprit humain. Sans elles cependant, ils ne nous sont pas inconnus. Beaucoup d'onomatopées, des noms de choses sensibles, enfin des métaphores, voilà lesprej«ier.s pas ; pas une construction régulière, beaucoup d'expressions, de gestes, de signes abstraits, mais de choses corporelles (1). » Il est encore plus explicite sur la quatrième proposition. Maupertuis avait dit que les langues, dès le début, étaient simples comme il était naturel qu'elles fussent, puisqu'elles étaient inventées par des hommes simples et grossiers. Turgot lui répond : « r Si par une langue simple, Maupertuis entend celles où il y a peu de mots, il a tort ; et s'il l'entend autrement, il a tort encore de dire que les premières langues furent simples ;
« 2" Des hommes grossiers ne font rien de simple; il faut des hommes perfectionnés pour y arriver ; et une langue ne devient simple que lorsque les mots sont de purs signes, ce qui n'est pas dans l'origine où tout est métaphore souvent forcée.
aT Les mots sont répétés, mais jamais inventés sans une idée répondant à une sensation . »
On peut bien conclure de ce dernier passage que, d'après Turgot, les mots étaient tirés des choses
(i) Jd.{Hnd.,\.. Il, p. 711).
94 ' ÏURGOT.
corporelles; mais une image matérielle peut servir à exprimer une idée abstraite à cause de certaines analogies, et l'esprit ivatlache cette signification (ju'après avoir formé la conception à exprimer et saisi le rapport à l'aide dui^uel il peut la rendre sensible. Dire qu'on rend une idée abstraite sensible en lui donnant pour signé l'image matérielle qui s'en rapproche le plus, c'est reconnaître l'antériorité de la pensée.
Les observations de Turgot sur les Réflexions philosophiques de Maupertuis sont si judicieuses, qu'elles font regretter qu'il n'ait pas pu réaliser son projet de Grammaire comparée. Nous n'en avons que la préface. Il considérait l'étude des langues comme une contre-épreuve de la logique et une seconde analyse de l'esprit. « L'élude des langues bien faite, disait-il, serait peut-être la meilleure des logiques; en analysant, en comparant les mots dont elles sont composées, en les suivant depuis la formation jusqu'aux différentes significations qu'on leur a depuis attribuées, on reconnaîtrait le fil des idées, on verrait par quelles nuances, par quels degrés les hommes ont passé de f une à l'autre ; on saisirait l'analogie et la haison qui sont entre elles; on pourrait parvenir à découvrir quelles sont celles qui se sont présentées les premières aux hommes et quel ordre ils ont s^ardé dans la combinaison des pre-
mières idées. Cette espèce de métaphysique expérimentale sérail, en même temps, l'histoire de l'esprit du genre humain et du progrès de ses pensées toujours proportionnées au besoin qui les a fait naître (1). »
Turgot avait réuni de noiiibreux matériaux pour édifier ce travail, ainsi qu'on en peut juger par l'article Eti/mologie qu'il publia dans l'Encyclopédie. Si la science des étymologies diffère de la grammaire comparée, les deu\ études sont étroitement unies, et la grammaire générale a besoin des documents amassés par la patience des étymologistes. « La connaissance philosophique des langues est une science très-vaste, une mine riche de vérités nouvelles et intéressantes. Les étymologies ne sont que des faits particuliers sur lesquels elle appuie quelquefois les principes généraux (2). »
L'article Etymologie est un véritable traité de cette science ; il se divise en deux parties, la première relative à l'invention et la seconde à la critique. Les règles de celle-ci sont l'inverse des règles de celle-là. Autant, lorsqu'on cherche des origines de mots, il faut donner pleine carrière à son esprit, multiplier les conjectures, quelque hardies qu'elles soient, autant la critique doit être réservée, prudente et sévère
{{) Œuvres de Turgot, t. II, p. 7:j3.
(2) Œuvres, t. Il, p. 726.
pour les suppositions, avant de les admettre. Les vingt règles que trace Turgot bien observées sont de nature à prévenir tous les écarts où étaient tombés plusieurs étymologistes antérieurs et, en particulier, Ménage, l'auteur de la célèbre étymologie qui fait dériver cquus d'alfana, en passant par les altérations successives de fanacus, anacus, eqmis. « Si on propose, disait-il, une étymologie dans laquelle le primitif soit tellement éloigné du dérivé, soit pour le sens, soit pour le son, qu'il faille supposer entre l'un et l'autre plusieurs changements intermédiaires, la vérification la plus sûre qu'on en puisse faire sera l'examen de chacun de ces changements. L'étymologie sera bonne, si la chaîne de ces altérations est une suite de faits connus directement ou prouvés par des inductions vraisemblables ; elle est mauvaise, si l'intervalle n'est rempli que par un tissu de suppositions gratuites. Ainsi, quoique jowr soit aussi éloigné du latin (lies qualfana l'est à'equus, l'une de ces étymoiogies est ridicule et l'autre est certaine. Quelle en est la différence? Il n'y a entre jo«?' et dies que l'italien (jionio qui se prononce dgiorno et le latin diurnus qui sont des mots connus et usités; au lieu que fanacus, anacus. equns, pour dire cheval, n'ont jamais existé que dans l'imagination de Ménage (1). »
(1) Œuvres, t. Il, p. 73 j.
rAKT. I. nOCTRINES PHILOSOPHIQUES. 07
En terminant, Turgot se demande quelle peut être l'utilité de cette étude? La scholastique avait imaginé une foule d'entités, sortes d'abstractions réalisées, sur lesquelles on raisonnait comme si elles avaient existé. La science étymologique, en montrant comment ces idées s'étaient formées, pouvait faire disparaître beaucoup d'erreurs. «On sait, disait-il, combien de systèmes ont été fabriqués sur l'origine et la nature de nos connaissances, l'entêtement avec lequel on a soutenu que toutes nos idées étaient innées, et la multitude innombrable de ces êtres irnaginaires dont nos scbolastiques avaient rempli l'univers, en prêtant une réalité à toutes les abstractions de leurs esprits : vïrliialhés, formalités, degrés mélaphyslqucs, culiiés, quiddilés, etc., etc. Rien, je parie daprès Locke, n'est plus propre à en détromper, qu'un examen suivi de la manière dont les hommes sont parvenus à donner des noms à ces sortes d'idées abstraites (I) .»
L'étude des étymologies sert encore à rectifier les définitions, en nous empêchant de tomber dans deux défauts très-communs, en cette matière. Tantôt en elîet, on ne prend pour définir une notion qu'un seul caractère et on laisse en dehors jtlusieurs autres qualités essentielles; tantôt, au contraire, on comprendra dans la même définition toutes les acceptions dans lesquelles il peut être pris.
(1) Œuvres de Turgot, t. Il, p. 74.j.
Enfin les étymologies peuvent êlre d'un grand secours pour la crilique historique appliquée aux temps anciens. Il ne faudrait pas cependant s'exagérer les services que, sous ce rapport, elle peut rendre, et Turgot cherche à nous medre en garde sur ce point. « Je n'ai point encore parlé de l'usage le plus ordinaire que les savants aient fait jusqu'ici de l'art étymologique et des grandes lumières qu'ils ont cru en tirer pour l'éclaircissement de l'histoire ancienne. Je ne me laisserai point emporter à leur enthousiasme. J'inviterai même ceux qui pourraient y être plus portés que moi à lire la démonstration évangélique de M. Huet; V Examen de la mythologie par Laveur ; les longs Commentaires que l'évêque de Cumberland et le célèbre Fourmont ont donnés sur le fragment de Sanchoniaton ; V Histoire du Ciel de M. Pluche ; \ Atlantique de Budbeck, etc., etc. Il sera très-curieux de comparer les différentes explications que tous ces auteurs ont données de la mythologie et de l'histoire des anciens héros. L'un voit tous les patriarches de l'Ancien Teslament et leur histoire suivie où l'autre ne voit que des héros suédois ou celtesun troisième des leçons d'astronomie et de labourage (1).»^
(1) Y° Étymologie {Œuvres, f. Il, p. 7a0).
PART. I. DOCTRINES PIIILOSOPHIQUEe^. 99